Chapitre 1
Le carton d'invitation tremblait légèrement entre les doigts de Milla Moore. Pas à cause de l'émotion elle avait appris depuis longtemps à maîtriser ce genre de faiblesse.
Mais à cause de la brise printanière qui s'engouffrait par la fenêtre entrouverte de son bureau. Du moins, c'est ce qu'elle se répétait.
Elle relut les mots gravés en lettres d'or sur le papier ivoire pour la troisième fois, comme si leur signification allait miraculeusement changer :
Monsieur et Madame Harrison Caldwell
ont le plaisir de vous annoncer le mariage de leur fille Victoria Caldwell avec Jared Stone
Jared Stone.
Milla ferma les yeux une seconde, juste une seconde, le temps de laisser la vague de souvenirs refluer sans l'emporter. Quatre ans. Quatre ans qu'elle n'avait pas prononcé ce nom à voix haute, qu'elle s'était efforcée de l'effacer de sa mémoire comme on efface une erreur sur un tableau blanc. Mais certaines erreurs laissent des traces indélébiles, et Jared Stone était gravé dans sa chair bien plus profondément qu'elle ne voulait l'admettre.
Quatre ans ensemble. Quatre ans à construire des rêves, à faire des projets, à s'endormir chaque soir dans les bras l'un de l'autre. Et puis un matin, plus rien. Le néant.
— Milla ? Tu m'écoutes ?
La voix de Samantha, son assistante et meilleure amie, la ramena brutalement au présent. Milla rouvrit les yeux et posa le carton sur son bureau avec une désinvolture qu'elle était loin de ressentir.
— Excuse-moi. Tu disais ?
Samantha fronça les sourcils, son regard passant du visage de Milla au carton d'invitation puis de nouveau à son visage. À vingt-huit ans, Samantha possédait un sixième sens pour détecter les mensonges et les non-dits, une qualité qui faisait d'elle une assistante hors pair et une amie parfois trop perspicace.
— Je disais que Madame Caldwell a appelé trois fois ce matin. Elle veut absolument te rencontrer cet après-midi pour discuter des derniers détails. Apparemment, il y a eu un changement de dernière minute concernant le lieu de la cérémonie.
Milla hocha la tête mécaniquement. Victoria Caldwell. La future mariée. Sa cliente depuis quatre mois maintenant, depuis le jour où cette jeune femme blonde et pétillante avait franchi les portes de « Moore Weddings » avec un budget illimité et des rêves plein la tête. Milla avait accepté ce contrat sans hésitation — les Caldwell faisaient partie de l'élite de Boston, et organiser leur mariage représentait une opportunité en or pour son entreprise.
Ce qu'elle ignorait à l'époque, c'est que le futur marié n'était autre que l'homme qui avait partagé sa vie pendant quatre ans avant de disparaître sans un mot d'explication.
L'homme qu'elle avait cru épouser un jour.
— Milla ?
— Dis-lui que je serai là à quinze heures, répondit-elle d'une voix qu'elle espérait neutre. Et apporte-moi le dossier Caldwell, s'il te plaît. Je veux revoir tous les détails avant la réunion.
Samantha ne bougea pas. Elle croisa les bras sur sa poitrine et pencha la tête de côté, ce qui n'annonçait jamais rien de bon.
— Tu vas me dire ce qui se passe, ou je dois deviner ?
— Il ne se passe rien.
— Menteuse. Tu es blanche comme un linge et tu serres les mâchoires tellement fort que je peux presque entendre tes dents grincer.
Milla esquissa un sourire qui ressemblait davantage à une grimace. Elle aurait dû savoir qu'elle ne pouvait rien cacher à Sam. Depuis trois ans qu'elles travaillaient ensemble, son assistante avait appris à lire en elle comme dans un livre ouvert.
— Le futur marié, dit-elle finalement. Jared Stone. Je... je le connais.
Les yeux de Samantha s'écarquillèrent.
— Tu le connais ? Genre, tu l'as croisé une fois à une soirée, ou...
— Genre, on a vécu ensemble pendant quatre ans.
Un silence pesant s'installa dans le bureau. Dehors, on entendait le brouhaha de la circulation bostonienne, les klaxons impatients et le grondement sourd du métro aérien. Mais à l'intérieur de cette pièce aux murs crème décorés de photos de mariages somptueux, le temps semblait s'être figé.
— Quatre ans, répéta Samantha, abasourdie. Quatre ans et tu ne m'en as jamais parlé ?
— C'était une autre vie, Sam. Une vie que j'ai enterrée il y a longtemps.
— Visiblement, cette « autre vie » a encore le pouvoir de te mettre dans cet état.
Milla se leva brusquement et se dirigea vers la fenêtre. Son bureau occupait le cinquième étage d'un immeuble de briques rouges dans le quartier de Back Bay, avec vue sur les arbres en fleurs du jardin public.
Elle avait travaillé dur pour arriver là où elle était. À vingt-six ans, elle dirigeait l'une des agences de wedding planning les plus prisées de la côte Est. Elle avait construit sa réputation sur son perfectionnisme, son goût impeccable et sa capacité à transformer les rêves les plus fous en réalité.
Tout ça parce qu'un homme l'avait brisée et qu'elle avait canalisé sa douleur dans le travail.
Elle ne pouvait pas laisser ce même homme détruire tout ce qu'elle avait bâti.
— On s'est rencontrés à l'université, dit-elle sans se retourner. J'avais dix-huit ans, lui vingt-trois. Il terminait son MBA. Elle marqua une pause, le regard perdu dans le feuillage des arbres. Ça a été... fulgurant. Le coup de foudre. Le vrai. Celui dont on lit dans les romans et qu'on croit impossible jusqu'à ce qu'il nous tombe dessus.
Elle entendit Samantha se rapprocher, sentit sa présence réconfortante dans son dos.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— On a emménagé ensemble au bout de six mois. On parlait mariage, enfants, avenir. Et puis un matin, je me suis réveillée et il n'était plus là. Juste un mot sur l'oreiller. « Je suis désolé. C'est mieux ainsi. Jared. »
— Oh, Milla...
— J'ai essayé de le retrouver, évidemment. J'ai appelé, j'ai écrit, j'ai même contacté sa famille. Mais il avait disparu. Volatilisé. Comme si nos quatre années ensemble n'avaient jamais existé.
Elle se retourna enfin, un sourire de façade plaqué sur les lèvres.
— C'est du passé, Sam. Aujourd'hui, Victoria Caldwell est ma cliente, et je vais lui organiser le plus beau mariage de sa vie. Point final.
— Et le fait que tu vas devoir côtoyer ton ex ,l'homme avec qui tu as vécu quatre ans ,pendant les trois prochains mois ne te pose aucun problème ?
— Aucun. Je suis une professionnelle. Et lui... lui n'est plus rien pour moi.
Les mots sonnaient faux, même à ses propres oreilles. Mais elle avait passé quatre ans à se mentir à elle-même. C'était, après tout, la seule façon de survivre.
* * *
La demeure des Caldwell se dressait au bout d'une allée bordée de chênes centenaires, dans le quartier huppé de Beacon Hill. Une maison de style géorgien, toute en briques rouges et volets blancs, qui respirait l'argent ancien et les traditions immuables. Milla avait garé sa voiture devant le perron de marbre et pris une profonde inspiration avant de couper le moteur.
Tu peux le faire, se répéta-t-elle mentalement. Ce n'est qu'un travail. Tu es une professionnelle.
Elle vérifia son reflet dans le rétroviseur. Ses cheveux auburn étaient rassemblés en un chignon impeccable, son maquillage discret mais soigné, sa tenue — un tailleur-pantalon gris anthracite — irréprochable. L'image même de la femme d'affaires accomplie. Personne ne pourrait deviner le chaos qui régnait sous cette façade lisse.
Personne ne pourrait deviner que sous ce tailleur parfait, son cœur battait comme un tambour de guerre.
Margaret Caldwell l'accueillit dans le vestibule avec son sourire habituel de grande bourgeoise — chaleureux en surface, calculateur en profondeur. À cinquante-cinq ans, elle incarnait tout ce que Milla avait appris à gérer chez ses clientes fortunées : cette assurance tranquille que le monde leur appartenait et que l'argent pouvait tout acheter, y compris le bonheur de leurs enfants.
— Milla, ma chère ! s'exclama-t-elle en lui saisissant les mains. Je suis tellement soulagée que vous ayez pu venir si vite. Nous avons une situation... délicate.
— Je suis là pour ça, madame Caldwell. Dites-moi tout.
Elle suivit son hôtesse à travers un dédale de couloirs ornés de tableaux de maîtres et de vases Ming jusqu'à un petit salon donnant sur le jardin. Victoria était déjà là, assise sur un canapé de velours bleu, une tasse de thé à la main. La jeune femme se leva d'un bond en apercevant Milla, renversant quelques gouttes de thé sur sa robe de créateur.
— Milla ! Oh, je suis tellement contente de vous voir !
Victoria Caldwell avait vingt-quatre ans, des cheveux blonds comme les blés et des yeux d'un bleu limpide qui reflétaient une innocence que Milla lui enviait presque. Elle était belle, riche, et sur le point d'épouser l'homme de ses rêves. La vie lui souriait avec une générosité obscène.
L'homme de ses rêves. L'homme des rêves de Milla, autrefois.
Elle chassa cette pensée toxique et s'installa dans le fauteuil qu'on lui désignait.
— Que se passe-t-il ? demanda Milla en sortant son carnet de notes. Samantha m'a parlé d'un changement de lieu ?
Margaret et Victoria échangèrent un regard que Milla ne sut pas interpréter.
— C'est un peu plus compliqué que ça, commença Margaret. Voyez-vous, le club nautique où nous avions prévu d'organiser la réception a eu un... incident. Un incendie dans les cuisines. Rien de grave, heureusement, mais les travaux de rénovation ne seront pas terminés à temps.
Milla sentit une migraine pointer derrière ses tempes. Le mariage était prévu dans trois mois. Trouver un nouveau lieu capable d'accueillir trois cents invités dans un délai aussi court relevait du miracle.
— Je vois. C'est effectivement un problème, mais pas insurmontable. J'ai quelques contacts qui...
— En fait, l'interrompit Victoria avec un sourire radieux, Jared a déjà trouvé une solution.
Le prénom la frappa comme une gifle. Elle dut faire appel à toute sa maîtrise pour garder un visage impassible.
— Vraiment ?
— Oui ! Il possède un domaine à Cape Cod. Stone Manor. C'est absolument magnifique, paraît-il. Il a proposé qu'on y organise la cérémonie et la réception. N'est-ce pas romantique ?
Stone Manor. Milla connaissait ce nom. Elle en avait entendu parler dans les magazines spécialisés — un ancien manoir du XIXe siècle que Jared avait racheté et rénové, transformant une ruine romantique en l'un des domaines les plus exclusifs de la côte Est.
Elle se souvenait aussi d'autre chose. D'une nuit, il y a des années, blottie contre Jared dans leur petit appartement d'étudiants. Il lui avait parlé de ce manoir qu'il avait découvert enfant, lors d'une excursion scolaire. Il lui avait dit qu'un jour, il l'achèterait et le restaurerait. Qu'ils s'y marieraient. Qu'ils y élèveraient leurs enfants.
Il avait tenu sa promesse. Du moins, la première partie.
— Je ne connais pas ce domaine personnellement, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça de garder stable. Il faudrait que je le visite avant de donner mon accord. Un lieu de réception, ce n'est pas seulement une question d'esthétique. Il y a des contraintes pratiques à prendre en compte : l'accès, le stationnement, les cuisines, l'hébergement des invités...
— Justement, c'est pour ça que j'ai demandé à Jared de se joindre à nous, dit Margaret avec un sourire qui ressemblait à celui d'un chat ayant coincé une souris. Il devrait arriver d'une minute à l'autre.
Le sang de Milla se glaça dans ses veines. Non. Pas maintenant. Pas ici. Elle n'était pas prête. Elle ne serait jamais prête.
Comme pour confirmer ses pires craintes, la porte du salon s'ouvrit à cet instant précis, et une voix grave qu'elle aurait reconnue entre mille résonna dans la pièce :
— Désolé pour le retard. La circulation était...
Jared s'interrompit net en apercevant Milla. Leurs regards se croisèrent, et pendant une fraction de seconde — une éternité —, le reste du monde cessa d'exister.
Il avait changé. Et en même temps, il était exactement tel qu'elle se le rappelait. Plus imposant qu'elle ne l'avait imaginé dans ses souvenirs — un mètre quatre-vingt-dix de muscles ciselés sous un costume anthracite parfaitement coupé. Ses cheveux bruns, autrefois toujours un peu en bataille, étaient maintenant coiffés avec soin, révélant un visage aux traits sculptés : mâchoire carrée, pommettes hautes, nez droit, et ces yeux... ces yeux d'un gris orageux qui l'avaient autrefois regardée comme si elle était la huitième merveille du monde.
Ces mêmes yeux qui, pendant quatre ans, s'étaient posés sur elle chaque matin au réveil.
Ces mêmes yeux qui, un matin, avaient disparu sans prévenir.
Aujourd'hui, ces yeux la fixaient avec une stupeur qui se transforma rapidement en quelque chose de plus complexe. De la surprise, oui. Mais aussi autre chose. Une émotion fugace qu'elle ne parvint pas à identifier avant qu'il ne reprenne son masque d'homme d'affaires imperturbable.
— Milla, dit-il simplement.
Un seul mot. Son prénom. Et pourtant, la façon dont il le prononçait — cette voix de baryton qui caressait chaque syllabe — suffit à faire renaître des souvenirs qu'elle croyait avoir enterrés pour toujours. Des souvenirs de murmures dans l'obscurité, de promesses chuchotées, de « je t'aime » répétés à l'infini.
— Jared, répondit-elle avec une froideur qu'elle était loin de ressentir. Quelle... surprise.
Victoria bondit du canapé pour se précipiter vers son fiancé, glissant sa main dans la sienne avec une possessivité inconsciente. Ce simple geste fut comme un coup de poignard dans le cœur de Milla. Combien de fois avait-elle fait exactement la même chose ? Combien de fois avait-elle enlacé ses doigts aux siens, certaine qu'ils ne se sépareraient jamais ?
— Vous vous connaissez ? demanda Victoria, ses grands yeux bleus passant de l'un à l'autre avec curiosité.
Un silence embarrassant plana sur le salon. Milla vit Jared serrer la mâchoire, ce tic nerveux qu'elle connaissait si bien, avant de répondre :
— Nous nous sommes... fréquentés. Il y a longtemps. À l'université.
Fréquentés. C'était une façon de présenter les choses. Une façon clinique et aseptisée de décrire quatre ans de vie commune, d'amour passionné, de projets d'avenir, de promesses de mariage.
— Oh ! s'exclama Victoria avec un enthousiasme qui sonnait sincère. C'est une de ces coïncidences incroyables, non ? Le monde est vraiment petit ! En tout cas, c'est formidable. Comme ça, vous pourrez travailler ensemble sans ces formalités un peu guindées du début.
Si seulement elle savait, pensa Milla amèrement. Si seulement elle savait que l'homme qu'elle s'apprêtait à épouser avait autrefois juré de passer le reste de sa vie avec une autre femme.
Avec elle. Qu'ils avaient choisi des prénoms pour leurs futurs enfants. Qu'ils avaient visité des appartements en rêvant à leur premier achat immobilier.
— Effectivement, dit-elle en forçant un sourire. Très... pratique.
* * *
La réunion qui suivit fut un exercice de torture raffinée. Milla dut écouter Victoria s'extasier sur son futur mari — si attentionné, si généreux, si parfait — tout en évitant soigneusement le regard de ce dernier. Elle prit des notes, posa des questions pertinentes sur la logistique de Stone Manor, et fit preuve d'un professionnalisme irréprochable.
Mais sous la surface, elle bouillonnait.
Comment osait-il ? Comment osait-il se tenir là, avec son costume sur mesure et son sourire charmeur, comme si de rien n'était ?
Comme s'il n'avait pas effacé quatre ans de leur vie commune d'un simple mot griffonné à la hâte ? Comme s'il ne l'avait pas abandonnée sans la moindre explication, la laissant seule avec un cœur en miettes et un appartement rempli de ses affaires qu'il n'était jamais venu chercher ?
Elle se souvenait encore de ce matin-là avec une clarté douloureuse. Le soleil qui filtrait à travers les rideaux de leur chambre. Le lit vide à côté d'elle, les draps encore froissés de la chaleur de son corps. L'absence de bruit dans la cuisine, là où il préparait habituellement le café. Et ce mot, posé sur son oreiller comme une gifle :
« Je suis désolé. C'est mieux ainsi. Jared. »
Voilà tout ce qu'elle avait obtenu en échange de quatre ans d'amour. Pas d'explication. Pas d'au revoir en face. Pas de chance de comprendre, de se battre, de le retenir. Juste quelques mots qui avaient pulvérisé son univers.
Elle avait passé des semaines à l'attendre, certaine qu'il reviendrait. Des semaines à guetter son pas dans l'escalier, à vérifier son téléphone toutes les cinq minutes, à espérer que tout ceci n'était qu'un horrible malentendu. Puis les semaines s'étaient transformées en mois, et l'espoir avait cédé la place à une douleur sourde qui ne l'avait jamais vraiment quittée.
Avec le temps, la douleur s'était transformée en colère, puis en une indifférence soigneusement cultivée. Elle avait fini par jeter ses affaires, effacer ses photos, donner les livres qu'ils avaient lus ensemble. Elle avait reconstruit sa vie brique par brique, canalisant toute son énergie dans sa carrière. Les hommes qui avaient traversé son existence depuis n'avaient été que des parenthèses, des distractions temporaires incapables de franchir les murs qu'elle avait érigés autour de son cœur.
Et maintenant, il était là. Assis à quelques mètres d'elle, tenant la main d'une autre femme, s'apprêtant à prononcer les vœux qu'il lui avait autrefois promis.
— Milla ?
La voix de Victoria la tira de ses pensées.
— Pardon, j'étais en train de réfléchir à la logistique. Vous disiez ?
— Je demandais si vous pourriez visiter Stone Manor ce week-end. Jared a proposé de vous faire visiter lui-même, puisqu'il connaît le domaine mieux que personne.
Milla croisa brièvement le regard de Jared. Il y avait quelque chose dans ses yeux — un défi, peut-être, ou une provocation. Comme s'il la mettait au défi de refuser. Comme s'il savait exactement l'effet que sa présence avait sur elle et qu'il en jouait.
Où était passée l'homme qu'elle avait aimé ? Celui qui la regardait comme si elle était son univers entier ? Qui lui murmurait qu'elle était la plus belle chose qui lui soit jamais arrivée ?
Cet homme-là avait disparu il y a quatre ans, se rappela-t-elle amèrement. Il n'existe plus.
— Ce serait avec plaisir, répondit-elle d'une voix aussi douce que du miel empoisonné. J'ai hâte de découvrir... tous les secrets de ce domaine.
Le double sens n'échappa pas à Jared, dont les mâchoires se contractèrent imperceptiblement. Bien. Au moins, elle n'était pas la seule à souffrir de cette situation.
— Parfait ! s'exclama Victoria, rayonnante. Je viendrai aussi, bien sûr. J'ai tellement hâte de voir où nous allons nous marier !
— En fait, ma chérie, intervint Margaret, tu ne peux pas ce week-end. Tu as l'essayage final de ta robe samedi, et le brunch de charité dimanche. Tu as oublié ?
Le visage de Victoria se décomposa.
— Oh non, c'est vrai ! Mais je ne peux pas manquer ça, c'est pour l'orphelinat... Elle se tourna vers Jared avec une moue adorable. Tu ne m'en veux pas, mon cœur ?
Mon cœur. Milla serra les dents si fort qu'elle sentit une douleur irradier dans sa mâchoire. Elle l'appelait « mon cœur ». Exactement comme elle le faisait, avant.
— Ne t'inquiète pas, répondit Jared en pressant la main de sa fiancée. Milla et moi sommes parfaitement capables de gérer cette visite sans toi. N'est-ce pas, Milla ?
Son regard la défiait ouvertement maintenant. Il savait exactement ce qu'il faisait. Ce salaud savait qu'elle ne pouvait pas refuser devant sa cliente sans paraître non professionnelle, sans risquer de perdre ce contrat qui représentait des mois de travail et une somme considérable.
— Bien sûr, dit-elle entre ses dents serrées. Absolument aucun problème.
* * *
Une heure plus tard, Milla se retrouva seule avec Jared dans le hall d'entrée des Caldwell. Margaret était partie répondre à un appel téléphonique, et Victoria avait été appelée par une amie qui venait d'arriver pour le thé.
Le silence entre eux était aussi épais que du goudron.
Milla rassembla ses affaires avec des gestes mécaniques, refusant obstinément de croiser son regard. Elle pouvait sentir sa présence dans chaque fibre de son être — cette énergie magnétique qui l'avait attirée vers lui dès leur première rencontre, et qui, apparemment, n'avait pas diminué avec les années. Son corps se souvenait de lui. Chaque cellule se souvenait de ses caresses, de ses baisers, de la façon dont il la serrait contre lui comme s'il avait peur qu'elle s'envole.
Traître, pensa-t-elle à l'adresse de son propre corps. Traître.
— Milla.
Elle ne répondit pas.
— Milla, s'il te plaît. Regarde-moi.
Elle leva les yeux vers lui, armée de toute la froideur dont elle était capable. De près, elle pouvait voir les légères rides au coin de ses yeux, les quelques fils gris dans ses tempes. Il avait l'air plus dur, plus fatigué aussi. Plus... seul ?
Non. Elle refusait de s'apitoyer sur son sort. Il avait fait son choix il y a quatre ans.
— Qu'est-ce que tu veux, Jared ?
Il passa une main dans ses cheveux — un geste nerveux qu'elle reconnut immédiatement. Certaines choses ne changeaient pas.
— Je ne savais pas que c'était toi. La wedding planner. Victoria m'a dit qu'elle avait engagé la meilleure, mais je n'ai jamais fait le lien avec...
— Avec la femme que tu as abandonnée sans un mot il y a quatre ans ? Celle avec qui tu as vécu, partagé un lit, fait des projets d'avenir pendant quatre ans ?
Les mots étaient sortis plus acérés qu'elle ne l'aurait voulu, révélant une blessure qu'elle pensait avoir cicatrisée. Jared tressaillit comme si elle l'avait giflé.
— Ce n'était pas... Ce n'est pas ce que tu crois.
Un rire amer échappa à Milla.
— Ah non ? Éclaire-moi, alors. Parce que de mon point de vue, tu t'es volatilisé au milieu de la nuit en laissant un mot . Après quatre ans de vie commune. Après m'avoir dit que tu voulais m'épouser, qu'on aurait des enfants, qu'on vieillirait ensemble.
Sa voix se brisa sur les derniers mots, et elle se maudit intérieurement. Elle ne voulait pas lui montrer qu'il avait encore le pouvoir de la blesser. Elle ne voulait pas lui donner cette satisfaction.
Jared ferma les yeux une seconde, et quand il les rouvrit, elle y vit quelque chose qui ressemblait à de la douleur. Une douleur profonde, ancienne, qui faisait écho à la sienne.
— Je ne peux pas t'expliquer maintenant, dit-il d'une voix rauque. Ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais je te jure, Milla... je te jure que j'avais mes raisons.
— Tes raisons, répéta-t-elle avec un rire amer. Quatre ans ensemble, et tu me parles de « raisons » ? Tu sais ce que j'ai cru pendant des mois ? Que tu étais mort. Que quelque chose de terrible t'était arrivé. Parce que c'était la seule explication logique. Le Jared que je connaissais ne m'aurait jamais fait ça.
Elle vit sa mâchoire se crisper, une veine pulser à sa tempe.
— Le Jared que tu connaissais t'aimait plus que sa propre vie, dit-il si bas qu'elle dut tendre l'oreille pour l'entendre.
— Alors pourquoi ? La question jaillit malgré elle, chargée de quatre ans de douleur et d'incompréhension. Pourquoi tu es parti ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
Jared fit un pas vers elle, et elle dut se retenir de reculer. Il était trop près. Beaucoup trop près. Elle pouvait sentir son parfum — boisé, épicé, différent de celui qu'il portait avant mais tout aussi enivrant —, voir les éclats dorés dans ses yeux gris, presque sentir la chaleur qui émanait de son corps.
— Tu n'as rien fait de mal, Milla. Tu n'as jamais rien fait de mal. C'est moi.
— Alors explique-moi !
— Je ne peux pas. Pas maintenant. Pas ici.
Milla secoua la tête, dégoûtée.
— Tu sais quoi ? Garde tes raisons et tes excuses. Je me fiche de tes explications. Tout ce qui m'importe, c'est d'organiser ce mariage et de recevoir mon chèque à la fin. Après ça, je ne veux plus jamais te revoir.
Elle posa la main sur la poignée de la porte, mais la voix de Jared l'arrêta :
— Tu n'as pas changé.
Elle se retourna, les sourcils froncés.
— Pardon ?
— Toujours aussi fière. Toujours ces murs infranchissables dès que quelqu'un s'approche trop près.
Il fit un autre pas vers elle, et cette fois elle recula, son dos heurtant la porte.
— Mais je te connais, Milla. Je connais la femme derrière l'armure. J'ai passé quatre ans à la découvrir, à l'aimer, à l'apprendre par cœur. Et je sais que tu n'es pas aussi indifférente que tu veux le faire croire.
Le cœur de Milla battait si fort qu'elle était certaine qu'il pouvait l'entendre. Il était si proche maintenant qu'elle pouvait voir chaque nuance de gris dans ses iris, chaque ligne de fatigue sur son visage. Si proche qu'il lui aurait suffi de tendre la main pour toucher son torse, sentir son cœur battre sous ses doigts comme elle l'avait fait des milliers de fois auparavant.
— Tu ne me connais plus, dit-elle d'une voix qu'elle aurait voulue plus assurée. La femme que tu as connue n'existe plus. Tu l'as tuée en partant.
Quelque chose vacilla dans le regard de Jared. De la culpabilité ? Du regret ? De la douleur ? Elle ne voulait pas le savoir. Elle ne voulait rien savoir de lui. Elle voulait juste sortir d'ici, respirer, mettre autant de distance que possible entre eux.
— À samedi, Jared, dit-elle en ouvrant la porte. Essaie d'être à l'heure.
Et elle sortit sans se retourner, laissant derrière elle l'homme qui avait été tout son univers et les cendres d'un amour qu'elle pensait avoir enterré pour toujours.
* * *
Assise dans sa voiture, les mains crispées sur le volant, Milla s'autorisa enfin à trembler.
Elle avait tenu bon. Elle avait gardé la façade. Mais maintenant, seule dans l'habitacle de sa berline, les émotions qu'elle avait refoulées toute l'après-midi déferlaient sur elle comme un tsunami.
Comment allait-elle survivre aux trois prochains mois ? Comment allait-elle supporter de le voir, de lui parler, de l'entendre parler de son mariage avec une autre femme ? De planifier la cérémonie qui aurait dû être la sienne ?
Et surtout, comment allait-elle ignorer cette étincelle qui s'était rallumée au fond d'elle dès l'instant où leurs regards s'étaient croisés ? Cette attirance maudite qui refusait de mourir malgré les années, malgré la trahison, malgré tout ce qu'il lui avait fait ?
Elle se souvenait de leur première rencontre comme si c'était hier. La bibliothèque universitaire, un soir de novembre. Elle cherchait un livre sur les rayonnages du troisième étage quand elle était tombée — littéralement — sur lui. Elle avait trébuché sur sa sacoche posée au sol, et il l'avait rattrapée avant qu'elle ne s'étale de tout son long.
« Eh bien, avait-il dit avec un sourire qui avait fait chavirer son cœur, on peut dire que tu es tombée pour moi. »
La pire réplique de drague de l'histoire. Et pourtant, elle avait ri. Et quand leurs yeux s'étaient croisés — ses yeux gris orage contre ses yeux noisette —, elle avait su. Elle avait su que cet homme allait changer sa vie.
Elle ne s'était pas trompée. Il avait changé sa vie. D'abord en lui donnant les quatre plus belles années de son existence, puis en les détruisant d'un seul coup.
Son téléphone vibra dans son sac. Un message de Samantha :
SAM :Alors ? Tu as survécu ?
Milla fixa l'écran un long moment, les larmes brûlant derrière ses paupières. Elle les refoula rageusement et tapa sa réponse :
MILLA : Pour l'instant. Mais samedi, je dois visiter son domaine. Seule avec lui.
La réponse de Sam fut immédiate :
SAM : Merde. Tu veux que je vienne ? Je peux annuler mon week-end.
Milla esquissa un sourire triste. Sam. Toujours là pour elle, même quand elle ne méritait pas une telle loyauté.
MILLA : Non. Je dois affronter ça seule. Mais garde ton téléphone allumé. J'aurai peut-être besoin d'une bouée de sauvetage.
Elle démarra le moteur et s'engagea dans la circulation de fin d'après-midi. Dans le rétroviseur, la demeure des Caldwell rapetissait peu à peu, mais elle savait que ce qu'elle y avait trouvé — ou plutôt retrouvé — ne disparaîtrait pas aussi facilement.
Jared était de retour dans sa vie. Et cette fois, elle ne pouvait pas fuir.
Elle allait devoir organiser le mariage de l'homme qu'elle avait aimé avec une autre femme. Passer des semaines à planifier le plus beau jour de leur vie, à choisir les fleurs, la musique, le menu, les vœux qu'ils échangeraient.
La question était : arriverait-elle à garder son cœur intact jusqu'à la fin ?
Au fond d'elle, une petite voix murmura la réponse qu'elle refusait d'entendre.
Non. Parce qu'il ne l'a jamais été depuis le jour où il est parti.
Et c'était peut-être ça, la pire des vérités.