Chapitre 1
Je ne traverse pas le portail volontairement.
C’est le lien qui m’y arrache.
Une traction sourde, brutale, comme si quelque chose se refermait autour de ma poitrine. Pas une douleur franche. Pire. Une inquiétude étrangère, qui n’est pas la mienne… mais qui m’envahit entièrement.
Lyne.
Son angoisse pulse à travers le lien, désordonnée, trop vive pour être ignorée. Elle ne panique pas , elle résiste. Et c’est précisément ce qui m’alerte.
Je n’hésite pas.
La magie s’ouvre sous mes pieds, instinctive, urgente. Le monde se replie sur lui-même et, l’instant d’après, l’odeur familière des plantes séchées et de la terre humide me frappe.
L’herboristerie.
Je suis déjà en train de avancer quand je la vois.
Lyne est derrière le comptoir, immobile. Trop immobile. Ses mains sont posées à plat sur le bois, comme si elle s’y agrippait.
Devant elle, un pot de racines est renversé, son contenu répandu sur le sol, et Lyne ne s’en est même pas rendu compte.
Son esprit est ailleurs.
- Lyne.
Elle sursaute violemment, se retourne. Son regard me percute, chargé d’un soulagement qu’elle n’essaie même pas de masquer… aussitôt noyé sous autre chose. Une peur plus profonde. Plus intime.
- Sasha…
Sa voix est basse. Tendue.
- Tu l’as senti, hein.
Je referme le portail derrière moi sans répondre. Le lien vibre encore, instable, comme une corde trop tendue.
- Qu’est-ce qui se passe ? je demande enfin.
Elle inspire lentement, comme si elle devait rassembler les morceaux avant de parler.
- C’est Sophie.
Mon cœur se serre.
À travers le lien, son inquiétude s’intensifie, se mêlant à la mienne. Une inquiétude particulière. Pas celle d’un danger immédiat. Non. Quelque chose de plus insidieux. Un vide.
- Elle n’est pas revenue, continue Lyne.
- Depuis quand ?
- Ce matin. Elle devait passer à la boutique. Elle ne prévient jamais quand elle est en retard… mais là…
Elle secoue la tête. Je sens sa tentative de rationaliser. De se convaincre que ce n’est rien.
Mais le lien ne ment pas.
Il y a autre chose.
Une dissonance.
Comme une note fausse dans une mélodie familière.
Je m’approche sans réfléchir. Pas pour la toucher — pas encore — mais pour être assez près pour que le lien se stabilise.
- Lyne, dis-je calmement, regarde-moi.
Elle relève les yeux. Ils brillent d’une inquiétude contenue, dangereusement proche de la peur qu’elle refuse toujours d’admettre.
- Ce n’est pas juste un retard, murmuré-je.
- Non, souffle-t-elle. Je le sais.
Elle ferme les yeux un instant. À travers le lien, je sens sa magie tâtonner, chercher quelque chose qu’elle n’arrive pas à nommer. Pas une présence hostile. Pas une trace nette.
Un manque.
- Quand je pense à Sophie… il y a comme un trou, dit-elle enfin.
- Un trou ?
- Oui. Comme si une partie d’elle m’échappait. Comme si je ne la connaissais pas complètement.
Cette phrase me glace.
Sophie a toujours été… particulière. Pas instable. Pas dangereuse. Mais incomplète, d’une façon que personne n’a jamais vraiment questionnée.
Je croise les bras, pensif.
- On va la retrouver, dis-je finalement.
- Tu en es sûr ?
Je la regarde longuement avant de répondre.
- Non.
Puis, plus doucement :
- Mais je suis sûr d’une chose. Sa disparition n’est pas un hasard. Et ce n’est pas quelque chose que tu as raté.
Le lien se resserre, grave, attentif.
Lyne acquiesce lentement.
- Alors on enquête ensemble.
Je hoche la tête.
Sans le dire, nous savons tous les deux que ce que nous allons découvrir ne concernera pas seulement Sophie.
Je n’attends pas qu’elle craque.
Je fais simplement un pas de plus et je la prends dans mes bras.
Au début, elle se raidit. Juste une fraction de seconde. Comme si son corps hésitait encore à accepter le réconfort, comme si s’abandonner voulait dire reconnaître à quel point cette disparition l’atteint.
Puis je la sens céder. Lentement. Ses épaules s’affaissent, son front vient se caler contre mon torse, exactement là où le lien est le plus fort.
À travers lui, tout me frappe de plein fouet. L’inquiétude qui lui serre la poitrine. La culpabilité sourde et injuste, de ne pas avoir été là.
Et cette peur qu’elle ne prononce jamais : celle de perdre encore quelqu’un qu’elle aime.
Je resserre mes bras autour d’elle, ancre ma magie dans la sienne, pas pour diriger, pas pour contrôler. Juste pour tenir.
- Tu n’es pas seule, Lyne, murmuré-je contre ses cheveux. Pas cette fois.
Elle inspire profondément, comme si elle cherchait mon odeur, ma présence, quelque chose de stable à quoi se raccrocher.
Ses mains s’agrippent à ma veste et, à cet instant précis, je sais que ce n’est pas seulement Sophie qu’elle a peur de perdre.
C’est l’équilibre fragile qu’elle a enfin trouvé.
Je ferme les yeux.
Je la garde contre moi, silencieux, pendant que le lien pulse doucement entre nous, non pas apaisé, mais déterminé.
Et pour la première fois depuis que j’ai franchi le seuil de cette herboristerie, je comprends une chose avec une clarté brutale :
Cette enquête ne sera pas seulement dangereuse.
Elle va nous changer.
Lyne se dégage doucement de mon étreinte. Le vide qu’elle laisse contre moi est bref, mais je le ressens comme une traction dans le lien, une vibration d’inquiétude qu’elle tente de contenir. Sans un mot, elle traverse la boutique, ses gestes précis, presque mécaniques.
Le cliquetis du verrou résonne plus fort qu’il ne le devrait. Un son sec, définitif. Puis elle retourne l’écriteau sur la porte vitrée : Fermé.
Ce simple mot pèse lourd.
À travers notre lien, je sens que ce n’est pas seulement la boutique qu’elle ferme, mais le monde extérieur tout entier. Elle a besoin de silence, de sécurité… de temps.
Je reste immobile, la regardant faire, conscient que ce moment marque un basculement.
Je la regarde revenir vers moi, la mâchoire crispée, l’inquiétude toujours tapie sous sa colère. Le lien vibre faiblement, comme une corde trop tendue. J’hésite une seconde… puis je pose la question.
- Est-ce que tu as essayé un sort de localisation ?
À peine les mots franchissent mes lèvres que je comprends mon erreur.
Son regard me transperce. Noir. Froid. Sans appel.
Merde.
- Parce que tu crois que ce n’est pas la première chose que j’ai faite ? me lance-t-elle, la voix tranchante.
La morsure de sa réponse me heurte de plein fouet, et à travers le lien, je sens tout ce qu’elle retient : la peur, la frustration, cette impuissance qu’elle déteste plus que tout. Ce n’est pas moi qu’elle attaque. C’est la situation. Et peut-être aussi l’idée que Sophie puisse lui échapper.
Je baisse légèrement la tête, pas par soumission, mais pour lui laisser de l’espace.
- Désolé, murmuré-je. J’aurais dû le savoir.
Elle détourne les yeux, et dans ce simple geste, je perçois à quel point elle est déjà allée trop loin pour reculer maintenant. Quoi que cache cette disparition, Lyne est prête à l’affronter.
Et moi… je suis prêt à la suivre.