Chapter 1
"Ce qui nous semble vieux ne dort pas toujour."
Héloïse
1
— Non mais sans déconner, Mamie... regarde-moi tout ça... c'est pire qu'un vide grenier ici !
Je tousse légèrement, en agitant la main devant mon visage. Un nuage de poussière se soulève aussitôt, épais, traître, comme une brume décidée à me dégommer les poumons à la moindre inspiration.
L'air du grenier a ce goût de renfermé, de temps figé, d'années qu'on a cessé de compter. Je me demande justement depuis combien de décennies personne n'est monté ici. Parce que vu le bazar, je parierais sur plusieurs années.
Chaque recoin transpire l'abandon : des piles de cartons ondulés, des malles éventrées, des objets dissimulés sous des draps jaunis par le temps... et une couche de poussière grise si épaisse qu'elle pourrait presque me raconter sa propre vie que je l'écouterai s'en broncher.
En résumé : un énorme foutoir. Le genre d'endroit qui engloutit la moindre chose qui ose s'y approcher.
Ma grand-mère me sourit face à ma mine déconfite. Pas un simple sourire : celui-là, il pétille, chargé de malice et d'un éclat presque ému. J'adore cette expression chez elle. Comme si, à travers ce capharnaüm, elle voyait un autre monde. Une autre époque. Sans doute bien plus intéressante que la nôtre.
— Oh, figure-toi, ma petite, que ces objets portent des histoires bien plus incroyables que tu ne l'imagines. Ils appartiennent à notre famille depuis des générations. Je pourrais te raconter mille et une anecdotes sur chacun d'eux.
Je roule des yeux, amusée. À la voir comme ça, on dirait qu'elle est retombée à ses vingt ans. Et, bizarrement... je crois que j'aurais adoré la connaître à cet âge-là. On aurait été inséparables. Le genre de duo trop bruyant. Trop libre, qui attire les regards de travers sans jamais s'en excuser.
— Ouais... surtout un musée de la poussière, je réplique en attrapant ce qui ressemble à un vieux journal de bord. J'espère juste qu'on ne va pas réveiller un esprit chelou ou un démon oublié !
L'objet est plus lourd que je ne l'imaginais. Sa couverture en cuir sombre, est craquelée par le temps, rugueuse sous mes doigts. Les coins sont usés, comme s'il avait été glissé trop souvent dans une poche trop étroite. Une odeur s'en dégage, un mélange de sel, d'encre sèche et de papier ancien. Rien de rassurant. Rien d'un simple livre oublié au fond d'un grenier.
Je souffle dessus. Un léger nuage de poussière s'élève aussitôt.
— Sérieusement...ce truc n'a pas été ouvert depuis combien de siècles ?
Malgré tout, je l'ouvre quand même.
Les pages sont jaunies, gondolées, certaines tachées d'encre, d'autres presque effacées par l'humidité. L'écriture est fine, penchée, étrangement élégante... puis par endroits, plus nerveuse comme griffonnée. Rien à voir avec ce qu'on nous apprend à l'école. Chaque ligne respire une autre époque.
Je lis à voix basse, sans trop savoir pourquoi.
Jour 47.
La mer ne nous lâche plus. Elle nous observe. Trois hommes sont cloués au lit. Un autre a disparu cette nuit. Si quelqu'un trouve ces pages... qu'il sache que nous n'étions pas fous.
Un frisson me remonte le long de l'échine.
— Ok... mamie ? Dis-je en relevant la tête. T'as pas précisé que ton grenier abritait des trucs dignes d'un film d'horreur.
Elle éclate de rire, sans la moindre trace d'inquiétude. Un rire clair, presque chaleureux. Comme si ce journal n'était pour elle, qu'un souvenir parmi tant d'autres.
— Tu vois bien que j'avais raison, souffle-t-elle. Chaque objet a une histoire.
Je baisse de nouveau les yeux vers le journal, mon pouce glissant lentement le long de la marge.
— Qui sait ? Peut- être que le fantôme de tante Germaine rôde encore dans les parages... Et si tu la croises, demande-lui où elle a rangé mes dessous de verre en argent. Je lui avais prêté pour Noël.
Je lève les yeux au ciel. Typique de ma grand-mère. Un humour délicieusement macabre et toujours parfaitement mal placé.
— Génial. Je dormirai la lumière allumée pendant... quoi ? Les quarante prochaines années ? Et encore, je suis optimiste !
Elle s'éloigne lentement et s'installe devant une vieille coiffeuse en bois clair.
Du bout des doigts, elle attrape un miroir à main en porcelaine rosée, fendu par le temps. L'objet repose dans sa paume ridée avec une étrange familiarité, à la fois rassurante et lourde. Ses gestes sont précis, presque cérémonieux, comme si chaque mouvement risquait de troubler quelque chose d'endormi.
Elle se regarde quelques secondes. Mais j'ai l'impression qu'elle ne cherche pas à vérifier son reflet. Plutôt à s'y retrouver.
Ses doigts glissent le long de ses joues, effleurent ses pommettes avec lenteur, comme on reconnaîtrait une forme ancienne. Il y a dans ce geste une nostalgie diffuse, sans image précise. Le sentiment absurde et poignant d'avoir déjà été quelqu'un d'autre. Ou d'avoir vécu ailleurs. Autrefois.
Ses traits sont pourtant les siens... et pourtant, ils lui semblent presque étrangers.
Elle repose le miroir avec soin, presque à regret, puis frôle un cadre photo posé sur la coiffeuse, exactement comme on toucherait un souvenir trop précieux pour risquer de l'abîmer.
Je l'observe en silence.
J'ai toujours admiré cette façon qu'elle a d'habiter le calme. De ne jamais se presser. Cette paix intérieure qui semble lui appartenir depuis toujours.
Une paix que je n'ai pas encore trouvée.
— Héloïse, avec ton style, je ne pensais pas que tu aurais peur de quelques vieux bibelots, dit-elle en souriant.
Je me redresse, faussement vexée.
— Quoi ?! Tu oses me juger ? Mes cheveux rouges, mes Doc Martens, mes piercings et ma jupe flottante, c'est pas une armure magique contre les esprits malveillants du passé, mamie !
— Ça te donne surtout un air de guerrière des temps modernes, répond-elle en me lançant un pompon ramassé je ne sais où dans ce bazar. Mais même les guerrières ont le droit d'avoir peur, tu sais.
Je souris malgré moi.
Guerrière... Sérieusement. Certains jours, j'ai déjà du mal à ne pas avoir peur de ma propre ombre.
Un souffle tiède glisse alors le long de ma nuque.
Pas assez franc pour être un courant d'air.
Juste assez pour que ma peau se hérisse et me fasse sursauter. Je me retourne brusquement, le cœur battant un peu trop vite.
Personne.
La porte est fermée. Les fenêtres aussi. Scellées depuis si longtemps que même les araignées ont élu domicile tout autour.
Et pourtant... quelque chose a bougé, je pourrais le jurer.
Je le sens encore autour de moi.
Ce frisson discret qui persiste, comme une présence trop proche. Ça n'a pas l'air violent, ni menaçant, mais vraiment dérangeant... déplacée. Comme une main invisible restée un peu trop longtemps là où elle n'aurait pas dû s'y trouver.
Je croise les bras et frotte mes avant-bras, tentant de chasser cette sensation qui remonte lentement le long de mon dos.
Ça ne disparaît pas.
Au contraire, j'ai l'étrange impression que ça s'installe. Comme si ça prenait ses aises avec moi.
Mon regard accroche une vieille robe suspendue à une poutre. Elle oscille à peine, presque imperceptiblement, comme mue par une respiration invisible. Le tissu est jauni, déchiré par endroits... et pourtant, je peux presque l'imaginer portée. Dans une autre vie. Par une femme que je n'ai jamais connue, mais qui partage peut-être mon sang.
Allez savoir.
Je m'avance, attirée par une curiosité que je sais pourtant malsaine.
Un miroir ovale me renvoie mon reflet : mes cheveux flamboyants, mes traits familiers, l'ironie accrochée au visage... et, au fond de mes yeux, une lueur d'inquiétude que je ne peux plus ignorer.
Génial.
Je déteste les films d'horreur, et pourtant j'ai l'impression d'en être devenue l'héroïne principale.
La fille sarcastique qui se moque des fantômes... et qui finit toujours possédée à la fin.
Je trébuche sur un tapis en peau élimé et manque de m'étaler de tout mon long.
— Génial... de mieux en mieux, murmuré-je en me rattrapant de justesse. Mourir écrasée dans un grenier hanté. Belle fin.
Je me redresse en grommelant, époussette machinalement ma jupe... et c'est là que je le remarque.
Entre deux cartons affaissés, une planche du sol est légèrement relevée.
Rien de flagrant. Juste assez pour attirer l'œil.
Elle ne devrait pas bouger.
Et pourtant... j'ai l'impression très nette qu'elle respire.
Je secoue la tête.
Ok. La poussière me monte clairement à la tête.
Mon estomac se serre malgré tout.
Je reste immobile quelques secondes, le cœur battant trop vite pour une simple planche mal fixée. Le bon sens me murmure de reculer. De prévenir ma grand-mère. De descendre boire un thé ou une vodka et d'oublier tout ça.
Évidemment... je ne fais rien de tout ça. Mes pieds ne bougent pas dans la direction de la sortie.
— Ne sois pas stupide, Héloïse, murmuré-je. C'est un vieux plancher. Pas un film d'horreur. Quoi que je commence à me poser des questions !
Je m'accroupis et pousse doucement le panneau. Il cède dans un grincement sourd, presque plaintif. Un souffle s'en échappe aussitôt.
Froid. Humide.
Ce n'est pas l'odeur poussiéreuse du grenier.
C'est autre chose. De l'eau stagnante. Du métal oxydé. Une note ferrugineuse qui me donne un haut-le-cœur.
Sous le plancher, dissimulé dans l'ombre, repose quelques choses, recouvert d'un tissu de velours rouge sombre.
Mon cœur cogne plus fort.
— Super... souffle-je. Bien sûr que c'est du velours rouge.
Je tends la main malgré moi. Mes doigts tremblent. Je ris nerveusement.
— Calme-toi. Tu vas trouver des vieilles lettres ou des timbres moisis. Rien de dramatique.
Je défait le tissu.
Un coffre apparaît.
En bois sombre, presque noir, cerclé de métal terni. Le couvercle est gravé de motifs délicats : des vagues entrelacées, des sirènes aux yeux clos... et d'autres grands ouverts, comme s'ils observaient encore.
Un nouveau frisson me parcourt.
Tout en moi me supplie de remettre cette boîte sous le plancher et d'oublier tout ça.
Mais quelque chose d'autre, de plus profond... insiste.
Alors, je l'ouvre.
L'intérieur est étonnamment préservé. Trop, même. Des lettres jaunies, un carnet fermé par un ruban bleu, quelques pièces anciennes qui brillent faiblement à la lumière.
Et au fond...
Un médaillon.
Parfaitement rond. En or. Une tête de mort finement gravée au centre. Ses yeux sont sertis de minuscules éclats rouges qui captent la lumière d'une manière... dérangeante.
Je tends la main.
Avant même de le toucher, le froid me traverse le bout des doigts. Net. Violent. Comme si je plongeais ma main dans une eau glacée.
Je devrais m'arrêter.
Je le sais.
Une sensation familière glisse alors le long de ma nuque. Ce même frisson qu'un peu plus tôt. Plus présent. Plus proche. Comme une respiration derrière moi.
Ne fais pas ça !
La pensée n'est pas une voix. Pas vraiment. Juste une certitude douce... et tardive.
— Trop tard, murmuré-je.
Je saisis le médaillon.
Il n'est pas lourd. Mais il pèse. Pas dans ma main. En moi.
Quelque chose s'ajuste. Se verrouille.
Je passe la chaîne autour de mon cou sans vraiment m'en rendre compte.
Le froid s'intensifie.
L'air devient épais. Mes jambes flageolent. Le grenier semble soudain... plus loin. Comme si je le regardais à travers une vitre embuée.
— Mamie... tenté-je d'appeler.
Ma voix sonne étouffée. Absente.
Le battement commence alors. Pas audible.
Mais impossible à ignorer. Un rythme lent. Profond. Contre ma peau.
Le sol se dérobe sous mes pieds.
Il n'y a pas de chute brutale.
Juste cette sensation étrange de lâcher prise.
Puis plus rien.
Seulement le noir.
Et ce cœur étranger, brûlant contre ma poitrine, qui continue de battre alors que le néant absolu m'engloutit.