Mon autre

All Rights Reserved ©

Summary

Elle a fui pour survivre. Dans un port breton, Laura tente de se reconstruire après des années de violences conjugales. Elle y rencontre Matt, un homme aussi brisé qu’elle, avec qui naît une relation lente, douce et réparatrice. Mais lorsque son ex-mari refait surface, le passé menace de tout détruire. Entre fuir encore ou affronter ses peurs, Laura devra choisir. Mon autre est un roman sur la reconstruction et l’amour sans possession.

Status
Ongoing
Chapters
44
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapter 1

Laura

Me and the Devil - Soap&Skin

10 septembre

Un coup. Deux coups. Trois coups, quatre... J’arrête de compter quand je ne ressens plus que le bruit de mes pensées. Les lumières filent, le temps s’allonge, et la douleur disparaît. J’entends une voix, elle semble agacée, énervée. Le sol est froid. Mes doigts touchent une matière duveteuse. Je ne peux pas ouvrir les yeux. Mes paupières sont lourdes. Ma respiration se fait plus lente. Un liquide poisseux coule sur ma tempe. Un goût de fer se répand dans ma bouche. Mon corps s’abandonne, il reste sans vie, comme mon esprit. Je n’arrive pas à déglutir. Mon téléphone ? Où est mon téléphone ? Je n’en sais rien. Je ne pourrais pas me lever pour l’attraper de toute manière. Des bruits de verre fusent. Tout se brise sur le sol.

Comme moi. Brisée. Irréparable. En morceaux. Inutile ? On me l’a souvent dit. Tellement que... j’y crois.

Est-ce que j’ai peur ? Je n’en sais rien.

Est-ce que je vais bien ? Non.

Est ce que j’ai mal ? Oui.

La douleur m’attire de manière irrésistible, ses filets se referment bien trop fermement sur moi pour que je puisse seulement envisager de réfléchir clairement. Mon esprit hurle : Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je peux faire ? Mais la réponse s’impose avec une brutalité écrasante : Rien. Je ne peux plus bouger. Mon corps tout entier commence à me lâcher, j’en sens chaque parcelle s’éteindre. Est-ce que c’est vraiment la fin, la dernière limite ? J’essaie de crier, de déployer la totalité de mes forces, mais le son reste désespérément coincé au fond de ma gorge. Mon corps est noué, ma gorge est serrée par une angoisse physique, et ma voix est totalement éteinte. Une force invisible et terrifiante m’agrippe la trachée, l’air ne passe plus du tout. Je respire de plus en plus mal, et il m’est de plus en plus difficile de récupérer le moindre souffle.

Il est en train de m’étrangler. Je suis finie. Je vais mourir.

Mon esprit, en pleine détresse, divague sans contrôle, s’échappe de la réalité immédiate pour se tourner vers l’image de mes parents. Une question silencieuse et douloureuse m’assaille : Que penseraient-ils de cet échec cuisant ? Est-ce qu’ils jugeraient que j’ai finalement mérité cette trahison, que c’est la juste rétribution de mes propres fautes passées ? Pour fuir ce jugement intérieur insoutenable, j’essaie désespérément de rediriger mes pensées vers la mer, vers l’image réconfortante de l’océan, des vagues puissantes et de l’infinie promesse de possibilités qu’elles semblent offrir. Je m’imagine alors flotter, totalement libre, léger et porté par l’immensité, loin de cette suffocation.

Il me crie quelque chose. Des insultes. Le reste est inaudible. Je ne comprends plus rien. Mon subconscient essaie de m’offrir une fin tranquille, sans ses mots assassins.Quelle chance.Une odeur me secoue. Un mélange de rhum, de sucre et de menthe. J’aimais cette odeur. Elle me rappelait des souvenirs heureux. Elle m’inspire la peur à présent. La douleur. L’angoisse, aussi.

D’un coup tout s’arrête. Un téléphone sonne. Le mien ? Non. Il s’éloigne. Je respire. Je reprends mon souffle. Un espoir ? Non, ça ne servirait à rien. C’est surfait puisque je suis condamnée. J’ai accepté mon sort. Une conversation lointaine m’arrivent aux oreilles. J’essaie d’ouvrir les yeux, tout est flou. Le son aussi. Lointain, haché. Puis plus rien. Un poids s’effondre plus loin.Ça y est. L’alcool l’a eu. Il dort.Je tourne anxieusement ma bague, avec un doigt, seule partie de mon corps que j’arrive à bouger. J’attends. J’attends et j’attends encore. Ça n’est pas mon heure. Pas encore. Demain ? Après-demain ? Il finira bien par avoir raison de moi. Je suis si fatiguée. Épuisée. Je n’ai plus la force de subir.

Des ronflements réveillent mon ouïe, après ce qui me semble des heures. Je dois bouger. Je devrais bouger. Je ne veux pas être là quand il se réveille. L’adrénaline s’empare de moi. Je bouge mes doigts de pieds, et je tente tant bien que mal de me retourner. Mes genoux heurtent le sol, puis mes mains. Mes bras tremblent, mes jambes aussi. J’essaie de me relever. J’ai l’impression d’y laisser mes dernières onces d’énergies. Je me sens si faible, si incroyablement vulnérable que la peur qu’il se réveille m’étreint totalement. Je serre les dents si fort que j’ai la sensation que mes mâchoires vont se fissurer. Je respire de plus en plus profondément, forçant l’air à entrer pour me donner l’élan nécessaire à la survie. Je m’agenouille sur le sol froid, et je pousse difficilement mes cheveux trempés de sueur hors de mon visage. Mon regard accroche la table basse ; je m’appuie dessus, utilisant toute ma force restante pour essayer de me relever. Je suis enfin debout, mais mes jambes sont tremblantes, faibles et peu fiables. Ma vue est floue, et ma respiration est devenue saccadée, bruyante, une alarme. Je m’approche des escaliers, m’accroche à la rambarde d’une main, tandis que l’autre soutient ma hanche douloureuse. Je monte les marches, lentement, en faisant le plus d’effort possible pour être absolument discret. Une goutte de sang tombe et touche le sol en bas. J’arrive difficilement en haut ; mes poumons brûlent sous l’effort. Mon corps s’échauffe anormalement, mon système tout entier est en train de griller sous la tension, alimenté uniquement par la terreur qu’il sorte de son sommeil.

Je rentre dans la chambre et je m’assois sur le lit. Je relève la tête, et je me vois. Mon reflet. Qui est cette personne que j’observe ? Ça ne peut pas être moi. Ça ne me ressemble pas. Mes joues sont bleues, griffées, ensanglantées. Je suis gonflée. Cabossée. Mes cheveux sont dans tous les sens. Je ne ressemble à rien. Ce n’est pas moi. Je ne me reconnais pas. Le souvenir de mon visage, avant lui, me revient. Où suis-je passée ? Comment est-ce que j’ai pu le laisser faire ça ?

Le choc me réveille. L’adrénaline s’empare de moi, mêlée à l’anxiété générale. Mes jambes bougent, comme dirigée par une autre personne. J’ouvre les placards, je suis rapide, méthodique, organisée. Mon cerveau s’est mit en pilote automatique. Je remplis un sac puis je me déshabille. Le miroir m’arrête à nouveau. Je suis maigre. Éteinte. Je suis blanche, livide. On dirait un cadavre ambulant. Je me fais peur. Je me dégoûte. Un goût de bile me remonte dans la gorge et me brûle l’œsophage. Je déglutis tant bien que mal et ferme les yeux. J’ai la tête qui tourne. C’est effrayant d’être dans cet état là.

Je me dirige vers la salle de bain. À pas de loup. Je passe de l’eau sur mon visage, avec le flux le plus doux et discret possible. Je frotte ma peau à vif et je retiens un cri. Je suis à l’affût du moindre bruit, moindre mouvement de lui, car ça pourrait signer ma fin. Mon regard se pose sur la paire de ciseaux sur le meuble de la salle de bain. Je la fixe. J’observe maintenant mon reflet dans le miroir. Putain. Je m’en empare et je coupe mes cheveux longs en un carré. J’enfonce les chutes dans une trousse à maquillage que j’emporterai avec moi. Je ne veux pas qu’il les trouve. Des larmes silencieuses roulent le long de mes joues meurtries.

Comment as-tu pu en arriver là putain ? Comment as-tu pu tomber si bas ?

J’agrippe le bord du lavabo, je me jette un dernier regard, et j’enfile ma capuche. J’attrape mon sac. Je descends le plus discrètement possible. Je m’arrête à chaque latte qui craquent. Je vois le canapé de là où je suis. Le stress, l’anxiété m’envahissent. J’ai l’impression que mes organes me lâchent et descendent tout d’un coup. Il bouge ses lèvres. Il grogne quelque chose. Je me fige. Le sang remonte soudainement et violemment dans le haut de mon corps, signalant un semblant de retour à la conscience : fausse alerte, la chute n’est pas imminente. J’atteins difficilement la dernière marche, m’effondre presque un instant contre le mur pour reprendre mon souffle. Je force ensuite mes doigts à ouvrir le tiroir de l’entrée, et je récupère mes papiers d’identité avec une main tremblante. Mon regard tombe sur mon téléphone, cet objet dérisoire qui est la raison grotesque de mon passage à tabac de ce soir. Malgré la confusion et la douleur, mes yeux captent un détail : un mail professionnel non lu, envoyé par un collègue. Le ton était apparemment trop mielleux. J’étais une enflure. Une chienne. Une infidèle. Qu’il le savait, qu’il aurait dû écouter son entourage et ne pas se mettre avec moi. Que je ne méritais que ça. Comment est-ce que j’osais lui faire ça ? Lui qui faisait tant pour moi. Lui qui me donnait tout. Lui, sans qui je ne serais rien. Qui voudrait de moi de toute façon ? J’avais sûrement dû passer sous le bureau pour que ce collègue s’adresse à moi comme ça. Moi ? Innocente ? Non, j’étais une aguicheuse, un vrai monstre. Qui s’approcherait de moi de toute façon ? Qui accepterait mes défauts à part lui ? Personne. Personne.

« Bien à vous », était écrit à la fin de son mail. Trois mots qui auraient pu me coûter la vie. Trois mots innocents, qui l’ont fait vriller. Une formule de politesse qui m’a valu l’explosion de trop. Celui qui m’a réveillé. Peut-être aurais-je l’occasion de remercier ce collègue pour le coup de fouet ? J’ouvre enfin les yeux sur la situation, brutalement.

Sur le moment, je pense prendre mon téléphone. Pour qu’il puisse me traquer ? Sûrement pas. Je ne ferais pas cinq cent mètres sans qu’il me retrouve. Je regarde mes doigts en attrapant mes affaires. Mon regard tombe soudainement sur mon alliance. Promesse éternelle de bonheurs qui n’ont été qu’éphémère. Un mirage brillant sur un doigt. Une enclave discrète qui me rappelle à lui.

Je me baisse difficilement pour attraper des baskets. Mon corps souffre. Je siffle entre mes dents pour calmer la douleur. Ça ne fonctionne pas. Je les enfile rapidement, méthodiquement.

Juste avant de me diriger vers la porte, je me retourne vers le canapé, où il dort toujours paisiblement, avachi comme si ce qu’il venait de faire n’avait aucun impact sur sa conscience. Une main derrière la tête, les jambes croisées. Comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Mes battements de cœur résonnent dans mes tempes. Je n’entends quasiment plus rien. La pression dans mon crâne devient trop forte. Je tourne lentement la poignée et je fuis.

Je fuis loin de lui. Loin de ce monstre.

Adieu, mon coeur.