Chapitre 1 - Les toilettes
Camille
L’odeur me prend à la gorge. Pas d’un coup. Elle s’installe.
Javel éventée, urine rance, humidité stagnante. Et dessous, comme un fond que rien n’efface : la mort. Elle a une odeur particulière. Pas spectaculaire. Persistante.
Je m’arrête à l’entrée des toilettes publiques. Une silhouette bouge à l’extérieur de mon champ de vision. Une présence qui ne regarde pas les toilettes, mais ce qui les entoure.
Le néon grésille au plafond, claque, puis se fige dans une lumière crue. Le carrelage est fissuré, jauni par endroits. Les murs portent des traces anciennes, des couches successives de saleté qu’aucun nettoyage ne retire vraiment.
Rien ici n’est sain. Ça tombe bien. Les morts non plus.
Je respire lentement. Une fois. Deux.
Je sens déjà que je ne vais pas pouvoir traiter ça comme une simple overdose. J’entre.
— Vous êtes… la remplaçante ?
La voix vient d’un agent en uniforme, mal à l’aise. Il me regarde comme on regarde une erreur. Je n’ai pas l’âge qu’il attend. Ni la carrure.
— Médecin légiste, dis-je.
Je n’ajoute rien. Le mot suffit ou il ne suffit pas.
Il se pousse quand même.
— Troisième cabine.
L’homme est affalé contre la cuvette. La tête penchée, la bouche entrouverte. Vingt-cinq ans, peut-être moins. Les morts jeunes ont toujours l’air d’avoir été abandonnés en chemin.
Les vêtements sont froissés mais intacts. Pas de lutte évidente. Pas de désordre. Une seringue gît près de sa main droite, posée là comme un accessoire destiné à raccourcir la réflexion.
Je mets mes gants. Je ne le touche pas encore. Je regarde.
La position. La détente des muscles. La façon dont le corps s’est laissé aller.
Overdose. C’est ce qu’ils vont dire. Ce qu’ils veulent dire.
Mais le corps est trop calme. Trop posé. La mort n’a pas surpris cet homme. Elle l’a trouvé prêt.
Quelque chose en moi refuse la version simple.
Je me redresse et sors.
À l’extérieur, l’air est à peine différent.
Une femme est adossée au mur de béton, mat, peau mate, cheveux foncés, noués rapidement, cigarette au coin des lèvres. Elle donne l’impression de se reposer, mais quelque chose ne colle pas.
Tout chez elle est en tension : le regard, sombre et direct ; la posture, stable ; la façon dont elle occupe l’espace sans effort, comme si elle en avait l’habitude. Elle est plus grande que moi, plus solide aussi. Ancrée. Présente.
Elle se redresse imperceptiblement quand j’avance. Un réflexe de contrôle. Comme si l’espace changeait dès que je bouge. Et quelque part, je sais déjà que cette rencontre ne sera pas neutre.
Je comprends avant qu’elle parle. Une flic de terrain.
Je fais quelques pas.
— Madame, vous ne pouvez pas rester là, lance-t-elle.
Je m’arrête et me tourne vers elle.
— Je sais.
Elle me dévisage. Trop longtemps.
— Vous étiez avec le corps ? Demande-t-elle.
Sa voix est neutre, mais son regard est déjà en train de chercher autre chose : mes mains, mes poches, ce que je pourrais cacher.
Je tends ma carte.
— Camille Duval. Médecin légiste. Appelée en renfort.
Le silence qui suit est épais.
Elle lit. Repose ses yeux noirs sur moi. Revient à la carte.
Son sourire est bref, sec, presque moqueur.
— Sérieusement ? Vous êtes médecin légiste pour la scientifique ?
— Oui.
— On m’envoie donc une… stagiaire ? Parce que le vieux a pris sa retraite ? souffle-t-elle.
— Et vous supposez que je ne sais pas ce que je fais ? rétorqué-je.
Son regard se durcit.
— Pas supposé, docteur. Observé, lâche-t-elle.
Un bref silence puis :
— Alors on part sur quoi ? Une overdose « bien rangée » ?
— Tout est fait pour qu’on parle d’une overdose, réponds-je, tranchante.
— Hmmm. Et qu’est-ce que vous en pensez ?
Je la regarde droit dans les yeux.
— Moi, je n’aime pas quand les choses sont trop propres dans un endroit aussi sale.
Elle m’observe comme si j’avais dit quelque chose d’inacceptable. — Pourquoi vous vous mêlez de ça, Doc ? demande-t-elle, presque menaçante.
— Parce que quelqu’un a pris soin de ce corps. Et ça n’est jamais innocent, dis-je calmement.
Un silence. Elle recule d’un pas. Pas pour fuir. Pour reprendre la bonne distance. Elle me jauge, comme si elle calculait si je tiendrai le coup.
— Alors… vous allez me dire comment il est mort ou juste me faire la morale ? souffle-t-elle.
Je sens son attention se resserrer. Comme si, à partir de là, chaque geste serait surveillé.
Je m’approche et m’accroupis près du corps.
— Il ne s’est pas tué tout seul, dis-je.
Je ne sais pas encore ce que cette femme va me coûter. Ni pourquoi sa présence m’irrite autant qu’elle me retient.
Je sais seulement une chose : ce corps n’est pas un accident.
Et que cette ville vient de m’ouvrir quelque chose que je n’avais pas prévu.
La suite sera sale.
INTERLUDE
La nuit
Camille
Je rentre tard, vers minuit.
L’appartement est silencieux, trop grand pour moi seule. Je laisse la lumière éteinte. La ville passe par les fenêtres, filtrée, lointaine. Des phares glissent sur les murs comme des pensées qui refusent de s’arrêter. La rue en contrebas est calme, presque déserte. Je pose mes clés sur le petit meuble à l’entrée. J’enlève mes chaussures sans bruit, par habitude. Personne ne dort ici, pourtant je fais attention. Le corps garde des réflexes inutiles. Je me lave les mains. Longtemps. L’eau est chaude, presque brûlante. Je frotte jusqu’à ce que la peau tire. L’odeur reste. Toujours. Elle se loge sous les ongles, dans les plis, dans la mémoire. Je m’appuie contre l’évier. Le visage du mort flotte encore devant moi, impossible à chasser. La cabine étroite, le calme du corps. Trop de calme pour une fin accidentelle. Et derrière cette odeur persistante, une silhouette s’impose dans mon esprit. Celle de cette femme. La flic. Sa façon de se tenir. D’occuper l’espace. De regarder sans baisser les yeux. Elle ne parle pas beaucoup, mais quand elle le fait, chaque mot pèse. Je n’aime pas les gens comme elle. Trop sûrs d’eux. Trop proches de la violence des autres. Pourtant, elle m’est restée dans la tête plus que le corps. Je déteste ça.
Je vais jusqu’au salon. Je m’assois sans allumer. Le téléphone est posé sur la table basse, écran noir. Je n’ai pas appelé ma mère ce soir. Je n’ai pas envie d’entendre la voix de ma fille au téléphone me demander quand je rentre. Je n’ai pas de réponse qui tienne. Je ferme les yeux une seconde. Je revois le regard de la flic quand je lui ai dit que ce n’était pas une overdose. Ce n’était pas du mépris. C’était autre chose. Une fatigue ancienne. Une inquiétude qu’elle connaît trop bien. Je rouvre les yeux.
Je me relève et vais jusqu’à la fenêtre. La nuit est dense, compacte. La ville ne dort jamais vraiment. Elle se contente d’attendre. Un message oublié clignote sur mon téléphone, un rappel que je n’ai pas encore lu. Même ici, l’affaire me suit. Je comprends que je ne dormirai pas.
Quelque part, quelqu’un a fait en sorte que ce type meure discrètement, proprement, dans un endroit que personne ne regarde vraiment. Et moi, j’ai mis le doigt dessus. Je pense à ma fille. À la distance. À ce que je lui dois. Et malgré moi, à cette femme qui n’a pas encore donné son nom.
Je sais une chose, pourtant : à partir de maintenant, je ne pourrai plus faire semblant. Ni pour ce mort. Ni pour ce que cette affaire va réveiller. La nuit reste immobile. Moi, non.