Chapitre 1 - Le Vide
Il reprit conscience dans le vide.
D’abord le vent.
Un souffle continu, régulier, qui passait contre son visage comme une respiration étrangère. Puis la douleur, brutale, immédiate, plantée dans ses épaules. Une douleur profonde, qui tirait jusque dans sa poitrine.
Ses bras étaient tirés en arrière. Attachés.
Il tenta de bouger. Impossible.
Il ouvrit les yeux.
La falaise.
Le monde sembla se pencher avec lui. En dessous, il n’y avait rien. Pas de sol, pas de prise. Juste la roche qui s’éloignait et, bien plus bas, une masse sombre et mouvante. La mer. Ou le vide. Il ne sut pas vraiment faire la différence.
Il cria.
Le cri lui arracha la gorge. Il se débattit, violemment, sans réfléchir. Son corps réagit avant sa tête. Les chaînes se tendirent d’un coup sec, comme si elles allaient lui arracher les épaules.
Un bruit claqua derrière lui.
Crac.
Il s’arrêta net.
Son cœur battait trop vite. Beaucoup trop vite. Il avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine. Sa respiration était courte, hachée. Il inspira, expira, mais l’air ne suffisait pas.
Il n’osa pas bouger la tête. Il sentait pourtant les points de tension dans son dos, les crochets plantés dans la roche, alignés au-dessus de lui, retenant tout son poids.
Il compta.
Un. Deux. Trois…
Il en restait quatorze.
— Calme-toi…
Sa voix tremblait.
— Calme-toi…
Il ferma les yeux. Mauvaise idée. Le vertige ne disparut pas, au contraire. Il avait l’impression de tomber même sans bouger.
Il les rouvrit aussitôt.
Le vent sifflait. Par moments, une bourrasque plus forte faisait vibrer les chaînes. Chaque vibration lui donnait la certitude que tout allait céder.
Il comprit qu’il ne pouvait pas rester comme ça. Ses épaules brûlaient déjà. Ses bras attachés derrière son dos tiraient trop fort. Il sentait des fourmillements dans ses mains. Elles allaient finir par s’engourdir.
Il devait réfléchir.
Il tenta un mouvement infime, presque imperceptible. Juste assez pour balancer légèrement son corps.
Crac.
Il cria, un son aigu, incontrôlé.
— Non !
— Putain, non !
Il se figea de nouveau. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il ne chercha même pas à les retenir. Elles coulèrent, emportées aussitôt par le vent.
Il compta de nouveau.
Onze.
Sa gorge se serra.
Il sentit la panique remonter, plus forte encore. Une panique sourde, lourde, qui lui écrasait la poitrine.
— J’ai fait quoi…
— J’ai fait quoi pour mériter ça…
Il resta immobile longtemps. Trop longtemps. Le temps n’avait plus de forme. Ses muscles tremblaient. Chaque respiration devenait une lutte. Il sentait son poids tirer de plus en plus fort sur les attaches.
Puis, sans qu’il ne bouge, un bruit sec retentit.
Crac.
Il sursauta.
Puis un autre.
Crac.
Il hurla.
— Arrêtez…
— Arrêtez, s’il vous plaît…
Il baissa les yeux de nouveaux.
Neuf.
Il comprit alors.
Même sans bouger, les crochets cédaient. Lentement. Inexorablement. Le temps travaillait contre lui.
Il ne pouvait plus attendre.
Il inspira profondément, jusqu’à sentir ses poumons brûler. Il serra les dents. Son corps tremblait tellement qu’il avait du mal à contrôler ses mouvements.
Il se balança.
Cette fois plus franchement. Le vide sembla tourner autour de lui. Son estomac se souleva. Il eut un haut-le-cœur. Ses pieds frôlèrent la paroi rocheuse.
Il recommença.
Crac.
Crac.
La douleur dans son dos devint plus vive. Les chaînes le sciaient presque.
Il se balança encore.
Crac.
Crac.
Il cria de douleur et de peur mêlées, mais ses pieds touchèrent enfin la roche. Le contact fut brutal, irrégulier. Il glissa presque aussitôt.
— Non… non… non…
Il força. De toutes ses forces. Il réussit à poser un pied. Puis l’autre. Ses jambes tremblaient tellement qu’il faillit tomber immédiatement.
Il respirait fort. Trop fort. Son souffle résonnait dans ses oreilles.
— Ça va…
— Ça va aller…
Il pleurait. De soulagement. Son front était couvert de sueur froide. Il sentait la roche sous ses pieds, rugueuse, solide. Réelle.
Il pensait être sauvé.
Il tenta de se redresser un peu plus. D’ancrer son corps contre la falaise. Ses épaules protestèrent violemment. La douleur remonta jusque dans sa nuque.
Son pied glissa.
Son corps bascula en arrière.
Par réflexe, il voulut se rattraper.
Il voulut saisir la roche.
Mais ses mains étaient attachées dans son dos.
Il eut juste le temps de comprendre.
Juste le temps de sentir le vide reprendre toute la place.
On retrouva son corps au pied de la falaise, brisé contre les rochers.
Les secours parlèrent d’un accident. Une chute.
Dans son dossier, il y avait pourtant autre chose.
Des plaintes classées sans suite.
Une femme revenue plusieurs fois au commissariat, le visage tuméfié, les bras couverts d’ecchymoses.
Toujours la même réponse : il fallait des preuves.
Il la battait quand il rentrait.
Il la frappait elle et l’enfant.
Un soir, il avait frappé plus fort.
L’enfant n’avait pas survécu.
On avait parlé d’un accident domestique.
La mère n’avait rien dit.
Elle n’avait plus parlé depuis.
Quand il est mort, personne n’a posé de questions.