Laura Frida - La polyphonie

All Rights Reserved ©

Summary

Je suis cendre, brûlée dans notre amour, tes mains s'en remplissent, tu m'étales sur ton torse. Je suis paraffine, consumée par la flamme, d'une bougie suspendue dans l'attente, chaque goutte charge, toi, mon réceptacle. Je suis poussière, souffle-moi, essuie-moi, ton corps est support, des jours sans toi, je touche terre, toi loin de moi. Modèle-moi à tes désirs, j'épouse chaque forme de ton âme.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Ce qui persiste entre les ombres

Mai, journal de Frida, 20 ans (Julia -2 mois)

Je suis cendre, brûlée dans notre amour, tes mains s’en remplissent, tu m’étales sur ton torse.

Je suis paraffine, consumée par la flamme, d’une bougie suspendue dans l’attente, chaque goutte charge, toi, mon réceptacle.

Je suis poussière, souffle-moi, essuie-moi, ton corps est support, des jours sans toi, je touche terre, toi loin de moi.

Modèle-moi à tes désirs, j’épouse chaque forme de ton âme.



Première retrouvaille. Frida 15 ans (Julia -5)

Le père avait coupé toute relation depuis très longtemps, dès les premières années de la venue au monde de Frida. La mère, quant à elle, déménagea à plusieurs centaines de kilomètres du lieu de naissance, dans la ville actuelle, dans un bâtiment communautaire. La petite fille grandissait toujours dans le respect et l’honneur. Aucune relation de sa mère ne franchissait le seuil du domicile. Elle travaillait comme agent d’entretien dans une grande enseigne, où les parents de Fynn occupaient des postes intellectuels.

L’école primaire réunissait les deux enfants de ces deux mondes dans la même classe. Ils s’apprécièrent dès lors. Le partage de matériel et de temps de récréation dura les deux dernières années du primaire. Ensuite le garçon déménagea dans une ville proche.

La qualité de leur cohésion resta intacte et la présence s’évanouit en une seule nuit. Si bien que les deux se retrouvèrent démunis, sans amis. L’éloignement conjugué aux bouleversements qu’apportait leur entrée au collège, firent que l’oubli vint insensiblement effacer jusqu’au souvenir de l’absence.

Trois années s’écoulèrent ainsi, au terme desquelles se produisit une rencontre fortuite. Les deux jeunes gens, ayant atteint un âge où il leur était permis de se mouvoir dans le monde avec quelque liberté, se trouvèrent réunis par le hasard dans un centre commercial. Cette heureuse circonstance raviva une amitié demeurée inachevée, et ils résolurent de maintenir une relation, agrémentée de rencontres lorsque l’occasion s’en présentait. Les réticences de la mère du garçon se manifestèrent dès les premiers jours, elle essaya d’en faire part subtilement à son fils.

-Fynn, tu as recommencé à voir Frida ?

-Oui.

-Tu peux peut-être trouver quelqu’un dans ton établissement ; elle est tellement loin, ne trouves-tu pas ? Autour de nous, se trouvent des personnes plutôt convenables.

-Convenable ?

-Oui. N’as-tu pas eu la sensation que son collège est d’un calibre différent du nôtre.

-Oui, c’est vrai… Mais on se rencontre plutôt en ville, jamais à son établissement.

Fynn se dirigeait vers sa chambre, mais se fit harponner subitement.

-Il paraît… Qu’elle vit sans son père dans un quartier légèrement à l’écart des pavillons. Ce sont bien les pittoresques anciens bâtiments, récemment rénovés, non ?

Le garçon se retourna et son cœur soupira, sensation invisible à l’œil nu.

-Oui mère, la… Ville entretient bien chaque quartier.

-Oui bien sûr. Oh ! tu as beaucoup d’esprit. Mais essaie tout de même avec une fille de ton école. Tu sais, leur famille a pu les placer ici.

Silence.

-Je peux choisir n’importe laquelle ?

-Absolument. Mais il n’est pas du tout interdit de voir parfois, Frida. Je ne t’en défends point.

-J’y réfléchirai.

-Oui, juste réfléchis avant de sortir. Tu sais, si elle est là-bas, c’est certainement que l’école a atteint son quota.

-Oui, il n’y avait plus de place ailleurs, elle me l’a dit.

-Peut-être l’année prochaine.

Durant environ une année scolaire, les deux adolescents se voyaient régulièrement. Malgré la distance entre leurs deux communes, bien que juxtaposées, Fynn parcourait les chemins avec hâte pour rejoindre le centre-ville de Frida. La durée de leur rencontre restait constante, toujours trois heures, temps suffisant pour atteindre le point vide des discussions. Sur ces mois, pas une seule fois, la paresse n’a fait son apparition, mais sa mère, oui.

Elle apprit la désobéissance lors d’un de ses déplacements, quelques semaines après la première rencontre. Ce qui donna lieu à un nouveau dialogue plus précis. Mais qui ne dura pas longtemps. Consciente de l’âge rebelle de son adolescent, la mère se résigna à trouver sa paix intérieure en faisant du shopping. Puis environ deux mois plus tard, ne pouvant plus supporter cette relation, elle en fit part à la mère de Frida.

Pour une raison encore inconnue, la mère de Frida interdit à sa fille toute communication avec son ami. Elle écouta correctement les restrictions et les appliqua.

Communication interdite, mais aucune interdiction pour les rencontres, c’était clair dans son esprit. Ainsi le cours des visites hebdomadaires resta constant.

Toutefois, une fois l’année finie, les obligations professionnelles des parents du jeune homme nécessitèrent bientôt un nouvel établissement dans une commune plus éloignée encore. Ils eurent une nouvelle opportunité dans la même entreprise, et sur un autre site.

La distance accrue, les exigences de leurs études respectives et la formation de nouvelles amitiés rendirent leurs rencontres de plus en plus difficiles à ménager. Après mûre réflexion, et non sans quelques regrets, ils convinrent mutuellement de renoncer à un lien que la distance avait déjà effacé.

Un temps long, pour Frida, passa vite pour ses amies. La fréquence des vacances scolaires sonnait comme des touches d’un piano, note après note d’une partition, dont le verso dévoilait une nouvelle feuille non souhaitée. Allant des pluies de printemps aux mélancolies de l’été, de l’âme de l’automne tombant morceau par morceau des arbres marrons, à la chaleur de l’hiver pour un cœur refroidi loin de son foyer. Les moments ignorés des joies des fêtes, avaient rendu la jeune fille absente, silencieuse. Un soir, elle prit son journal pour décrire sa patience.

Ce qui révèle l’abîme par son absence

Ce qui dévoile de la fleur sa beauté

Ce qui persiste entre les ombres

Ce n’est pas seulement la lumière, c’est l’amour.


Deux années passèrent. Puis, un soir, dans un bowling de la commune limitrophe à celle de Frida, au cours d’une partie de billard, elle entra et reconnut une silhouette.

-Fynn ? Est-ce toi ?

-Frida ! Quelle belle surprise !

-N’es-tu pas loin de chez toi ?

Il sourit.

-Non… Mes parents se sont séparés. Mon père et moi résidons à présent plus près d’ici. Et toi ?

-Là où tu m’as vu la dernière fois…

Une seconde de silence séparait les regards, elle reprit :

-Tu es au même lycée que moi ?

Il prit la craie cubique et la fit faire des quarts de tour entre son index et son pouce, comme un coq faisant sa cour.

-Non… quoique le mien ne soit guère éloigné.

-Ah ! C’est bien, et tu n’es donc pas loin de ton domicile je suppose.

-Oui, en effet. Avec mon père, on s’est efforcé de trouver le plus près possible.

Elle prit le cube de craie de la main de Fynn, leurs doigts ne se touchèrent point, puis graissa en dilettante l’extrémité de la canne, en bleu.

-A toi de jouer, Fynn.

-Conseille-moi… Penses-tu que cette boule soit à mon avantage ?

Il reprit la craie, sans frôler les doigts de Frida, et graissa mieux, tout en demandant :

-Alors, une idée ?

Elle lui répondit, tout en regardant dans ses yeux, les bras tendus, soutenus par les mains posées à plat sur le rebord :

-Cela dépend. Est-ce la seule dans une position favorable ?

-La situation est telle que je n’ai que peu de choix, entre deux.

-Que penses-tu de celle-là ? Je viens tout juste de la remarquer. Etait-elle là depuis avant ?

-Oui, certes… Elle s’est approchée de ma ligne de mire juste avant que tu ne viennes. Mais vois-tu, pour celle-ci un râteau serait utile, c’est plus délicat.

-Ce choix n’appartient qu’à toi. Préfères-tu celle toute prête, ou bien tentes-tu ta chance avec une délicate, et peut-être meilleure pour le coup à venir ?

Il plaça sa canne et tenta de mieux calculer son angle. Son ami intervint alors :

-Me laisseras-tu, peut-être, une chance cette fois-ci ?

Fynn se concentra tandis que Frida poursuivait la conversation avec le nouveau garçon :

-Vous vous battez la même bille, dirait-on ?

-Chacun avançait jusqu’à présent, en terrain à conquérir. Mais ta venue constitue quelques tricheries.

-Oh, notre ancienne amitié n’est là qu’en conseillère.

-Et j’en suis ravi. Les avis extérieurs changent la donne. Quant à la balance des chances, on ne sait de quel côté elle se penche.

Tout en suggestion, elle soupira et proposa :

-Je dirais qu’un conseiller souhaiterait toujours qu’on suive ses prescriptions.

-Dans ce cas, il faudrait d’abord qu’il y en ait une, sur tapis. N’est-ce pas ?

Fynn queuta la blanche, toucha la tête et ripa… Ne touchant ni l’une ni l’autre des deux billes convoitées.

Frida :

-Ah ! Dommage ! Peut-être à la prochaine tentative ?

L’ami :

-Trop tard ! Il aurait dû suivre ton avis ! A moi de jouer maintenant.

Frida à Fynn :

-Tu viens souvent ici ?

-Deux ou trois fois par semaine.

Surprise, elle ne s’exclama pas :

-Waou… Tu t’entraînes pour une compétition ?

Il sourit :

-Non pas du tout ! Je bosse ici deux fois par semaine, et parfois si j’ai le temps, je reviens une fois de plus, c’est très bien payé pour un étudiant.

Vu la bonne situation financière de ses parents, Frida ne s’expliquait pas le travail de Fynn, elle posa la question en toute discrétion :

-Mais… Pourquoi ? Tu n’en as pas besoin normalement, non ?

-Je préfère être le plus indépendant possible.

Elle entendait les mots de son ami, mais sa propre évolution, depuis la toute première conscience, maillée dans un filet de restriction pécuniaire, brouillait sa compréhension.

-Il vient de dire “Je préfère”, que veut-il dire, et s’il “ne préfère pas” ?

Elle ne travaillait pas pour un argent de poche ou pour gagner son indépendance. Son labeur était une exigence silencieuse de l’espérance. Depuis quand faut-il payer pour espérer ?

Indépendance, espérance, dépendance, exigence, quatre dimensions intimement liées, connexes entre elles. L’une appelle l’autre pour se satisfaire. Une satisfaite dévoile l’insatisfaction d’une autre, ainsi de suite dans une courbe acyclique, balançant notre temps de vie de l’une à l’autre.

La partie s’acheva.

-Frida, je reprends le service encore pour une heure et demie, ensuite on pourra discuter si tu veux.

Elle ne pouvait pas attendre, une demi-heure plus tard, son petit signe avant de quitter la salle désespéra le garçon derrière le bar. Son nouvel emploi occupait ses soirées libres.

Après le service, il rentra chez lui. Comme à l’habitude, son père était toujours éveillé en train de lire.

-Tout s’est bien passé ?

-Oui… Frida était là.

-Ah ! C’était juste une question de temps. Il n’y a que deux bowlings par ici.

-Maman ne l’appréciait pas beaucoup.

-Oui, mais maman n’est plus là.

Il monta se coucher. Elle alla au lit.

Allongé-e.

Yeux fermés, non par la fatigue du jour, mais par le flot de doutes, des phrases grises sans coupure, sans point, s’alignaient les unes en-dessous des autres sur le plafond blanc éclairé par une lumière jaune fixée à une douille en laiton d’une couleur dorée épuisée par le temps, divulguait la lueur tamisée en secret de polichinelle à travers un abat-jour dentelé, légèrement rosé, teinte des lèvres de la rencontre de ce soir aussi douce que la sensation d’un pollen sur les pétales d’une rose, écrasé délicatement par le bout des doigts touchant leur velouté en douceur lentement par nonchalance, de l’intérieur de la fleur jusqu’aux bordures pourpres.

Une seule question pesait sur les deux cœurs :

-Devrais-je retenter ? Et si nous étions de nouveau séparés ?

-Devrais-je retenter ? Et si nous étions de nouveau séparés ?