Ombre & Lumière

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Summary

À Niedersaint, Suzanne a grandi en sachant ce qu’on attendait d’elle. Être à la hauteur. Ne pas faire de vagues. Prendre la place laissée par sa mère, autrefois membre du comité du village. Quand Armand arrive en probation, rejeté par tous, Suzanne est la seule à ne pas détourner le regard. Lui parler devient déjà une faute. L’aider, une provocation. Il n’est pas dangereux. Il est juste cabossé. Et Suzanne n’était pas prête à s’attacher à quelqu’un d’aussi fragile.

Genre
Romance
Author
QueenB
Status
Complete
Chapters
30
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Chapter 1

Niedersaint, si paisible en temps normal, montre aujourd’hui une autre facette.

Les habitants du village, d’ordinaire si tranquilles, sont tendus — et pour la plupart, en colère.

C’est déjà le deuxième groupe de femmes que je surprends en train de discuter à voix basse sur le trottoir.

L’une d’elles parle doucement, les bras croisés sur la poitrine, visiblement crispée.

— … J’te jure, il manquait plus que ça.

L’autre secoue la tête, mécontente.

— Qui sait ce qui va se passer maintenant ? On ne pourra bientôt plus se promener en toute sécurité.

À vrai dire, ces paroles expliquent mon pas un peu plus pressé en direction du bureau de mon père.

Comme pour refléter l’ambiance du jour, le ciel est couvert de gros nuages gris. Je lève la tête, sentant déjà quelques gouttes de pluie glisser sur mon visage. Je resserre ma veste contre moi, cale le panier-repas sous mon bras et accélère, allant jusqu’à courir pour rejoindre la mairie.

Mes yeux se posent sur l’horloge.

Je suis en avance. Une première.

Mais rien, aujourd’hui, n’est anodin.

Comme tous les vendredis midi, je viens apporter le repas à mon père. Un déjeuner que nous partageons avec ma grande sœur, Margaret, qui a un an de plus que moi.

Depuis sa retraite, déjeuner avec lui est devenu une habitude douce, un rituel presque sacré. Un moment que je savoure.

Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’envie de le voir qui me pousse ici.

C’est aussi la curiosité.

En entrant dans le hall de la mairie — où une salle est réservée à mon père — je salue Donna, la secrétaire, de ma main libre. Elle me jette à peine un regard, les yeux rivés sur son écran, sans même me demander ce que je fais là.

Au moins une personne qui ne semble pas affectée par l’atmosphère pesante du jour.

J’arrive près du bureau de mon père au moment où la porte s’ouvre.

Il sort, accompagné d’un homme que je n’ai pas encore vu.

Le sujet de toutes les conversations.

— Bienvenue à Niedersaint, dit mon père avec chaleur.

— Merci, monsieur.

— Avez-vous besoin de quelque chose ?

— Non, monsieur.

Sa voix est grave, rocailleuse, comme s’il avait oublié depuis longtemps comment parler normalement. Le remerciement est simple, presque maladroit, mais il sonne comme un véritable effort.

Je m’avance un peu plus… et je m’arrête net quand il sort de derrière la porte.

L’homme est grand, solide, les cheveux coupés très court. Ses avant-bras hâlés, marqués, racontent des années de travail, peut-être de sport.

Quand son regard accroche le mien, je ressens un frisson — pas de dureté, non, mais quelque chose de dense, d’intense. Il détourne aussitôt les yeux, comme si ce simple contact l’avait brûlé.

Son dos est droit, trop droit, comme on se tient devant un supérieur. Ses mains larges se crispent puis se desserrent le long de son jean. Il dégage une présence forte, mais derrière cette façade, je perçois autre chose : une maladresse. Une retenue.

Pas besoin de demander qui il est.

Mon père a beau être à la retraite, cela ne l’empêche pas de continuer à tendre la main à certains anciens détenus : les aider à trouver un logement, un emploi, à reprendre pied.

Mais lui…

Il n’est pas n’importe quel ancien prisonnier.

C’est le premier qu’on accueille ici, dans notre village.

Mon père se retourne en remarquant ma présence, puis fronce les sourcils après un rapide coup d’œil à sa montre.

— Bon sang, Suzanne, ma chérie, tu es en avance.

J’avance de quelques pas, le panier-repas toujours calé contre moi. Mon regard glisse malgré moi vers l’homme resté près du mur, immobile, comme s’il ne savait pas où se mettre.

Je plaque un sourire, me mets sur la pointe des pieds et embrasse mon père sur la joue.

— Oui, désolée. Je ne voulais pas te déranger, dis-je doucement, avant de jeter un regard vers l’homme.

— Ce n’est pas grave, me coupe-t-il en posant une main dans mon dos pour m’écarter doucement, tout en s’excusant brièvement auprès de lui.

Je jette encore un coup d’œil par-dessus son épaule.

Il est toujours là, contre le mur. Les yeux légèrement cernés.

Mon père me tire doucement par le bras, me sortant de ma contemplation.

Il penche la tête.

— Suzanne, tu sais que je n’aime pas trop ça. Je ne veux pas que les hommes vous voient. On ne sait jamais.

Je soupire, mes épaules s’affaissent.

— Oui… excuse-moi. Mais honnêtement, je ne vois pas le problème. Regarde cet homme, il n’a pas l’air méchant.

Il me lance un regard lourd.

— On ne voit pas le mal sur le visage des gens, ma chérie. Moi, je le vois sur leur dossier.

— On ne voit pas le mal sur le visage des gens, hein ? Va donc dire ça à Belle. Elle, elle a vu le mal sous le sourire parfait de Gaston.

Il souffle, pas du tout d’humeur à rire.

— Arrête tes bêtises. Rentre dans ce bureau le temps que je lui dise une dernière chose. Et ferme la porte.

Je lève les yeux au ciel et le suis, tandis qu’il retourne vers l’homme. En passant près de lui, je tente un sourire, discret, presque timide. Mais il regarde droit devant lui. Ses lèvres bougent imperceptiblement, comme s’il avait voulu répondre… puis il renonce, figé dans un silence trop lourd.

Mon père me fait un signe, m’obligeant à entrer dans la petite pièce étroite. Je sais que je devrais m’asseoir et attendre, comme on me l’a toujours appris, mais je n’y parviens pas. Je dépose le panier-repas sur le sol et passe la tête par la porte, parfaitement consciente qu’on pourrait me voir — et que je n’en ai, pour une fois, rien à faire.

C’est la première fois que j’observe l’un de ces hommes échanger avec mon père. Les questions se bousculent malgré moi :

Qui est-il ?

Combien de temps est-il resté en prison ?

Est-ce qu’il est dangereux ?

Mon père lui tend la main. L’homme la serre longuement, avec sérieux, acquiesçant à tout ce qu’on lui dit, comme s’il voulait bien faire, comme s’il avait appris à dire oui avant même de comprendre.

Je me retire aussitôt et retourne dans le bureau. Cette fois, je m’assois.

Un dossier est ouvert devant moi. Je le prends, hésite une seconde… puis l’ouvre.

La première page montre la photo d’une maison. Je la reconnais immédiatement. J’y ai passé tant de temps, enfant. Une petite maison à la sortie du village, près du lac. Mon parrain vit à quelques mètres. Certains habitants venaient y pêcher, surtout mon père, quand j’étais plus jeune.

Je tourne la page.

Une nouvelle photo apparaît : celle de l’homme.

Son visage est fermé, presque sévère sur le papier. Une petite cicatrice barre son sourcil droit.

Comment l’a-t-il eue ?

Je tiens la photo entre mes doigts, comme si elle pouvait me répondre.

Mais soudain, mes mains sont vides.

Je relève la tête. Mon père se tient devant moi. Il a l’air exténué. Je n’ai pas besoin de me demander pourquoi.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Je hausse une épaule, faussement détachée.

— Je me renseigne… Tout le village en parle depuis ce matin.

— Peut-être, mais tu ne peux pas faire ça, Suzanne. C’est confidentiel.

Je me penche légèrement vers lui, plus sérieuse.

— Qu’est-ce qu’il a fait ? C’est un voleur, ou…

Ses doigts tambourinent contre l’accoudoir. Il fait toujours ça quand il est sous pression.

— Peu importe ce qu’il a fait. Son passé est derrière lui.

Je déglutis, incapable de détourner les yeux. Derrière lui ?

Pas pour le village.

— Je ne suis pas sûre que nos voisins pensent la même chose, papa.

Il ferme les yeux un instant, comme si mes mots l’avaient touché en plein ventre.

— Il a purgé sa peine. Les gens vont râler, puis ça leur passera. Ils vont devoir s’y habituer…

— Moi, je comprends, dis-je plus doucement. Mais ça ne va pas être facile pour lui. Les rumeurs circulent vite ici. Et certains ne sont pas tendres.

Il me regarde alors avec plus de douceur.

— Peut-être. Mais il pourra compter sur des personnes comme toi. Il n’y a pas que de mauvaises personnes à Niedersaint.

Je souris faiblement, sans être vraiment rassurée. Ici, tout le monde se connaît. Et quand le village décide de rejeter quelqu’un, il le fait sans détour, sans bruit, mais avec une efficacité redoutable.

Mes yeux se plissent lorsque j’aperçois l’homme marcher sur le trottoir. Il pleut à verse. Je suppose qu’il est à pied : il lui faudra bien vingt bonnes minutes pour rejoindre la petite maison près du lac.

Je ne bouge pas.

Je le suis du regard, droite comme une statue, jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse au détour de la ruelle.

— Suzanne ? m’appelle mon père en regardant à son tour par la fenêtre.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

Je me redresse, un peu soulagée de ne plus le voir.

— Rien. Juste ce temps… Il est vraiment déprimant aujourd’hui.

Je marque une pause.

— Est-ce que Margaret sera là pour déjeuner ?

— Non, je ne pense pas.

Puis, comme s’il se souvenait soudain de quelque chose, il fouille dans un tiroir.

— Ah ! Tiens, ça vient de la mairie. C’est à ton nom.

J’attrape la lettre, surprise. Mon cœur se met à battre plus vite en lisant l’en-tête.

Comité des Femmes de Niedersaint

Un frisson me traverse. Mes doigts se crispent légèrement sur le papier. J’ai soudain peur d’un refus. Je ne peux pas imaginer que ce soit négatif.

Ce comité compte énormément pour moi.

Avant sa mort, ma mère en faisait partie. Elle y consacrait du temps, de l’énergie, du cœur. Et surtout, elle organisait chaque année le grand feu de bois de la fin de l’été — cette soirée où tout le village se rassemblait autour des flammes, où les histoires se racontaient, où les rancunes semblaient s’adoucir, ne serait-ce que pour une nuit.

C’était sa fête.

Son moment.

La rejoindre, ce n’est pas seulement entrer dans un comité.

C’est marcher dans ses pas.

C’est faire vivre encore un peu ce qu’elle a laissé derrière elle.

— Alors, tu l’ouvres, cette lettre, ou pas ?

Je réalise que j’étais perdue dans mes pensées. Je hoche la tête, nerveuse, et ouvre enfin l’enveloppe.

« Madame,

Nous avons bien reçu votre candidature et vous remercions de l’intérêt que vous portez à notre engagement local.

Votre profil sera étudié par les membres du comité dans les semaines à venir… »

Je m’arrête de lire à voix haute. Mon père laisse échapper un petit rire doux.

— Ils m’ont acceptée, soufflé-je, presque sans y croire.

Il hoche la tête, visiblement heureux pour moi, mais pas surpris.

— Je n’en doutais pas une seconde. Ça fait très sérieux, tout ça… On dirait que tu postules pour l’Académie française.

— C’est sérieux, dis-je en relevant les yeux vers lui. Maman en faisait partie.

Son expression change légèrement.

— Je sais, ma chérie. Tu es sûre de vouloir t’engager là-dedans ? Tu n’es pas obligée. Ta mère aurait compris.

Je serre un peu plus la lettre entre mes doigts.

— J’en ai envie. J’ai grandi avec cette idée. Je veux vraiment le faire.

Il prend ma main libre et la serre doucement.

— Alors comme tu veux. Je suis fier de toi.

— Merci, papa.

Je baisse les yeux vers la lettre et la relis en silence. Une fois. Puis une autre.

Les mots sont simples, presque administratifs, mais ils résonnent en moi comme une promesse.

Mais j’ai l’intuition que quelque chose de fort va venir bouleverser ma vie.