Au détour d'un café

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Summary

Elle court après le temps. Il préfère l’attendre. Emy vit dans l’urgence permanente : réunions, cafés avalés trop vite et vie parfaitement désordonnée. Tomber sur Max, barista ultra-calme et roi du surnom ridicule, n’était clairement pas au programme. Lui sert des cappuccinos comme des antidotes au stress. Elle casse des tasses, nie l’évidence… et revient toujours. Entre piques bien senties, cookies stratégiques, silences qui font battre le cœur un peu trop fort et un café qui ressemble dangereusement à un refuge, Emy et Max vont apprendre que l’amour ne se provoque pas — il s’infuse. Une comédie romantique douce et drôle, pleine de chaleur, de dialogues pétillants et de moments simples qui font tout basculer. À lire avec un sourire… et une irrépressible envie de ralentir. Spin-off de Sora

Status
Ongoing
Chapters
38
Rating
n/a
Age Rating
18+

Emy

Je cours. Évidemment.

Mon téléphone vibre dans la poche de ma veste, la musique s’arrête net, et une bourrasque me plaque les cheveux sur le visage. Trop tard pour tenter d’avoir l’air composée : le feu passe au rouge, je traverse quand même, l’écharpe en bataille et le cœur déjà en apnée.

Le panneau Chez Max se balance au-dessus du trottoir. Mon refuge improvisé.

Je pousse la porte d’un coup d’épaule ; une clochette tinte, trop joyeuse pour mon humeur. L’odeur du café moulu me saute au nez, un mélange de noisette, de sucre et de chaleur. Max est là, derrière le comptoir, en train d’essuyer une tasse comme si le monde ne risquait jamais de s’effondrer. Ses manches retroussées découvrent des avant-bras tranquilles, et ce calme m’agace presque autant qu’il me fascine.

— Encore en retard ? fait-il sans lever les yeux.

— Je suis une œuvre d’art en mouvement. Le chaos, mais avec style.

— Et qu’est-ce qu’on sert à une œuvre d’art pareille ?

— Un cappuccino. Extra chaud. Extra sucré. Extra… miracle.

Il hoche la tête, amusé.

— Je te prépare ça, Citrouille.

Je cligne des yeux.

— Pardon ?

— Citrouille. Ça te va bien. T’as la couleur, l’énergie... et t’as l’air de vouloir mordre si on te touche trop tôt le matin.

Je le fixe, un peu prise de court.

— J’espère au moins que t’offres une réduction pour les surnoms humiliants.

— Seulement si tu souris.

Je soupire, lève les yeux au ciel. Mais je souris. Évidemment.

Je m’installe sur le tabouret du fond, balance mon sac à mes pieds. Le café respire la chaleur et la lenteur : des murmures, la mousse du lait qui chante, le vieux monsieur du coin qui lit son journal avec son éternelle brioche.

Tout semble suspendu.

Et moi, j’arrive encore essoufflée d’un monde qui court trop vite.

Max s’affaire derrière le comptoir. Il ne parle pas beaucoup, mais tout en lui est calme — les gestes, la voix, la respiration.

Je l’observe sans vraiment m’en rendre compte. Il bouge avec une précision tranquille, comme si rien ne pouvait le presser. J’aimerais pouvoir être ça, moi aussi : stable. Mais je suis plus proche du feu d’artifice qu’on allume sans vérifier la direction du vent.

— Tiens, Citrouille.

La tasse atterrit devant moi.

Je regarde la mousse : un dessin incertain, entre le cœur et le nuage.

— C’est censé être quoi ?

— Un cœur qui a survécu à l’automne.

Je fronce les sourcils, amusée.

— Poétique. Et légèrement raté.

— Comme toi, alors.

Je manque de m’étouffer en riant.

Il rit aussi, ce rire bas et chaud qu’on a envie de garder en fond sonore d’une mauvaise journée.

Je bois une gorgée. Le sucre me réconforte, le café me réveille, et le reste… m’étrangle un peu.

Max bouge lentement, comme s’il avait tout le temps du monde.

Ses gestes ont quelque chose d’agaçant. Précis, mesurés. Moi, je vis dans la demi-seconde, dans l’urgence du “vite fait bien fait”. Lui, il respire entre chaque action.

Il parle avec le vieux monsieur du coin, dépose un café devant la fille au chignon sans qu’elle ait à demander.

Tout le monde le connaît, ici.

C’est sa petite bulle de sérénité, son royaume à vapeur et à mousse.

Je le regarde faire, essayant de trouver un défaut. Un tic, une hésitation, n’importe quoi.

Rien.

Et plus je cherche, plus je m’énerve.

— Tu comptes me juger encore longtemps, Citrouille ?

Sa voix me surprend. Il a remarqué.

— J’observe la technique, je dis. Pure curiosité scientifique.

— La technique du latte ou celle de la patience ?

— Les deux, peut-être.

Il sourit, se remet à travailler.

Et je déteste un peu ce sourire qui me calme alors que je devrais déjà être repartie.

Je regarde autour de moi.

La vieille dame du coin lit son journal comme si le monde dépendait de ses mots croisés.

Le jeune type derrière son ordi tape frénétiquement sur son clavier — probablement un futur génie incompris ou juste un stagiaire au bord du burn-out.

Et au milieu de tout ça, Max qui passe de table en table avec cette facilité tranquille.

Il se souvient de ce que chacun boit, pose une main sur une épaule, sourit sans forcer.

C’est un peu agaçant, cette manière qu’il a d’être aimé de tout le monde.

Je ne sais pas depuis quand je viens ici. Depuis quelques semaines, peut-être ?

Au début, c’était juste pour dépanner, entre deux réunions. Maintenant, j’ai comme l’impression que ma journée commence mal si je ne passe pas par là.

Je regarde la pendule au mur : encore cinq minutes avant que je doive partir.

Je pourrais déjà être dehors. Pourtant, je reste.

— Tu comptes t’installer définitivement ?

La voix de Max me tire de mes pensées.

— Je prends des repères, je réponds.

— Alors c’est officiel : Citrouille devient un meuble du café.

— Très drôle.

Mais je souris, parce qu’il n’a pas tort.

Je me lève pour partir.

Mon sac s’accroche à la chaise derrière moi, le plateau bascule, et la tasse s’écrase au sol dans un bruit de porcelaine brisée.

Super.

Moi qui rêvais de discrétion, me voilà version spectacle sonore.

— Merde. Pardon, je…

Max est déjà là, accroupi, en train de ramasser les morceaux.

— Pas de panique, Citrouille. C’est qu’une tasse.

— Oui mais… je l’ai cassée.

— Et ? J’en ai plein d’autres.

Il me tend les débris qu’il tient dans sa main ouverte, comme s’il m’offrait une leçon miniature.

— Fais juste gaffe à pas te couper.

Son ton est si calme que je ne sais pas quoi répondre. Personne ne m’a jamais parlé comme ça, après un “désastre”.

— T’es pas un peu trop zen pour être humain ?

— C’est mon secret pour survivre aux lundis et aux gens pressés.

— Je dois être ton pire cauchemar, alors.

— Non, Citrouille. Juste ma pause-café préférée.

Et voilà. Une phrase. Simple.

Et mon cœur qui décide de battre un peu plus fort, juste pour compliquer ma journée.

J’enfile ma veste, ramasse mon sac.

L’air du dehors me frôle déjà, humide et tiède.

— Bon… je file. J’ai un rendez-vous qui m’attend et probablement une autre tasse à casser quelque part.

Max rit sans lever la tête de son torchon.

— Essaie d’y aller doucement, Citrouille. Le monde n’est pas prêt pour ton niveau de destruction matinale.

— T’as qu’à prévenir le service d’urgence café.

— Je note. Et reviens avant qu’ils ferment la porte.

Je hausse les épaules, fais semblant de ne pas comprendre.

— Quelle porte ?

— Celle que t’as du mal à passer quand tu cours tout le temps.

Il sourit, tranquille. Moi, je souris aussi, mais un peu trop tard.

La clochette tinte quand je pousse la porte.

L’air extérieur sent la pluie. Les voitures klaxonnent, les passants se bousculent.

Et pourtant, tout me semble un peu plus lent, comme si le temps s’était accordé à sa respiration à lui.

Je me dis que j’ai peut-être trouvé mon antidote au chaos.

Puis je chasse l’idée d’un revers de main, parce qu’il ne faut surtout pas que ça commence comme ça.

Les portes automatiques s’ouvrent dans un souffle trop froid, et tout de suite je regrette d’avoir quitté le café.

L’air conditionné a cette odeur de plastique et de stress qu’on ne trouve que dans les open space.

Mon badge bipe, une sonnerie stridente me souhaite la bienvenue, et j’ai l’impression d’entrer dans une ruche géante : claviers qui claquent, rires forcés, téléphone qui sonne déjà.

Le monde du travail, cet endroit magique où les gens boivent du café sans goût pour supporter des réunions sans fin.

— Salut, Emy !

Une collègue me salue sans lever les yeux de son écran. J’agite vaguement la main en retour, tout en essayant de me rappeler pourquoi je fais ça, chaque jour, avec autant d’obstination.

Je m’installe à mon bureau. L’écran met une éternité à s’allumer. Ma tasse — en plastique, évidemment — m’attend déjà, remplie d’un liquide brunâtre qui ose s’appeler café.

J’en prends une gorgée. Mauvaise idée.

L’amertume m’arrache presque une grimace. Rien à voir avec celui de Max.

J’inspire profondément.

Bon, Emy, on se concentre. Le vrai monde, c’est ici. Les deadlines, les clients, les tableaux Excel qui te jugent.

Et pourtant, tout paraît… un peu plus terne que d’habitude.

J’ouvre ma boîte mail. Trente-sept messages. Dont vingt-cinq marqués urgent.

Je ris toute seule. Ici, tout est urgent, donc plus rien ne l’est.

Je clique, je réponds, je rédige des phrases creuses avec des mots importants : synergie, livrable, calendrier prévisionnel.

Le genre de vocabulaire qui donne l’impression de construire quelque chose, alors qu’on fait juste tourner la roue.

Autour de moi, ça parle fort.

Clara raconte son week-end à Barcelone, Samuel s’énerve contre la photocopieuse, et moi, j’essaie de ne pas penser au cappuccino parfait de ce matin.

Spoiler : j’échoue lamentablement.

À chaque pause entre deux mails, mon esprit glisse ailleurs.

Le bruit du percolateur, la lumière douce sur les tasses, la voix calme de Max.

Je revois son sourire quand il m’a appelée Citrouille.

Ridicule.

J’ai connu des crush plus discrets que ça. Je secoue la tête, reviens à mon écran.

J’ai une présentation à finir, un client à impressionner, une carrière à sauver — en théorie.

En pratique, je m’aperçois que j’ai écrit “Cappuccino” à la place de “Capitalisation”.

Magnifique.

J’efface vite, comme si quelqu’un pouvait le voir. Je fixe l’écran sans le voir. Les chiffres dansent, les mails s’empilent, et ma concentration fond comme un glaçon dans un espresso.

Son visage revient sans prévenir. Ce sourire tranquille. Ses mains autour de la tasse. Je secoue la tête. Hors de question. Je ne vais pas commencer à penser à lui. C’est juste un serveur. Un type sympa, calme, poli.

Et… avec un sourire beaucoup trop doux pour être honnête.

Je tape un mail au hasard.

“Bonjour, merci pour votre retour rapide…”

Mon esprit complète tout seul : Citrouille.

Non. Non, non, non.

Je m’appuie dans ma chaise, soupire. Ce surnom idiot résonne dans ma tête comme une chanson qu’on ne peut plus effacer.

Citrouille.

J’essaie d’y trouver quelque chose de vexant, mais tout ce que je ressens, c’est cette chaleur douce qui s’installe sous ma peau. Ce n’est rien. Une bulle de matin. Dans une heure, j’aurai oublié. Enfin, j’espère.

— Emy ?

La voix me claque à l’oreille comme une règle sur un bureau d’école.

Je sursaute, referme ma boîte mail d’un geste trop vif, comme si j’avais été prise en flagrant délit d’adultère professionnel. C’est Clara. Ma collègue préférée quand elle ne décide pas de me parler.

— Le client de onze heures est là. Et il a l’air pressé.

Évidemment qu’il a l’air pressé. Tout le monde a l’air pressé ici, c’est notre look d’entreprise.

— Super, merci, je réponds avec un sourire automatique. Dis-lui que j’arrive dans une minute.

Elle repart déjà, perchée sur ses talons qui claquent comme un métronome.

Je me redresse, inspire profondément.

Bon. Fin des rêveries. Retour au réel, aux clients impatients et aux PowerPoint qui refusent d’obéir. Je réajuste ma veste, ouvre mon dossier, essaie de remettre mes idées dans le bon ordre. Mais mon cerveau, ce traître, glisse encore une fois vers un autre endroit.

Essaie d’y aller doucement, Citrouille.

Et voilà. Je souris toute seule. Au milieu de l’open space.

Une collègue me jette un regard intrigué.

— Quelque chose de drôle ?

— Rien, je réponds trop vite.

Rien du tout. Juste un fantôme de café qui refuse de me lâcher.

Le bureau se vide d’un coup.

Le silence, relatif, tombe entre deux respirations d’imprimante.

J’aime bien cette heure-là : les collègues disparaissent, les mails cessent d’arriver, et le monde semble suspendu. Je reste assise à mon bureau, les jambes croisées, le regard perdu dans la lumière blanche du néon. Ma tasse de café refroidit à côté du clavier.

Enfin, café est un mot généreux pour décrire cette mixture aigre qui sent la fatigue et la résignation. Je la porte quand même à mes lèvres. Une gorgée, et je regrette instantanément.

Comment j’ai pu boire ça sans râler, avant ?

Je ferme les yeux, et l’image me revient : la mousse du cappuccino, douce et dense, le parfum des grains torréfiés, la chaleur de la tasse dans mes mains.

Et lui.

Max, derrière le comptoir, avec son air tranquille, ses gestes mesurés, sa voix grave quand il a dit Citrouille.

Je devrais rire de ce surnom idiot.

Mais à la place, j’ai cette petite chaleur au creux de la poitrine, comme si le mot avait laissé une trace.

Je soupire, secoue la tête.

Non. Pas question de me laisser embarquer dans ce genre d’histoires. J’ai déjà donné. Les gens qu’on laisse entrer finissent toujours par partir. Je range mes affaires, éteins mon ordinateur. Sur le chemin de la sortie, je passe devant la machine à café.

Le bruit de la vapeur me fait sursauter : pendant un instant, j’y entends celui du percolateur du café de Max.

Je souris, malgré moi. Personne ne comprend pourquoi. Moi non plus, à vrai dire. Je jure que je ne repasserai pas par-là demain matin.

Juste… si je tombe “par hasard” sur le trottoir d’en face, c’est pas ma faute.

Le destin a un GPS très têtu.