Prologue
Ce n’était pas par désespoir, c’était à défaut d’espérer. L’âge où les projets tournent aux rêves, l’âge où rêver ne suffit plus — où les rêveurs sont les ratés. On rate tout sauf sa propre vie. Quoi qu’on en fasse, on y assiste, aux premières loges.
Tant qu’à faire autant que la vue soit belle.
Perché sur mes hauteurs de plage, je guettais ce moment où le soleil, dans son intime faiblesse, se laisse admirer. C’était un de ces soirs que l’on cède à l’oubli, un de ces soirs à mettre sur le compte des durs lendemains. Non loin, bordant la mer de toute sa masse, j’apercevais la ville. De longs nuages y filtraient des rayons de quartz rose et j’en devinais facilement l’humeur : celle d’une ville bercée par la satisfaction du devoir accompli, de milliers d’âmes s’engourdissant au crépuscule. Ce spectacle, je le connaissais trop. C’était l’empire des habitudes, c’était le culte du retour, c’était le deuil du grand départ. Chacun s’était battu pour sa place et nul n’était prêt à la perdre. Quand bien même en plein naufrage, chacun s’accrocherait à la sienne. Autant valait pour moi me dérober avec le soleil, aller de l’autre côté, y briller peut-être. Quoi que ce monde abritait de fantastique, cela se jouait sans moi, et j’en étais malade.
J’y songeais sur ma dune me rappelant ce haïku :
Sur la pointe d’une herbe
Devant l’infini du ciel
Une fourmi
C’était à peu près ça. Une vie de labeur à rêver d’ailleurs. Au fond, nous n’étions pas si différents : tôt ou tard, nous rentrions dans le rang ou finissions écrasés par mégarde.
Ceci raconte l’autre voie.