Entre les voix

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Summary

Éléonore Delorme entend des voix. Selon les médecins, il s’agit d’hallucinations auditives liées à un trouble dissociatif sévère. Selon sa famille, elle est fragile. Instable. À protéger d’elle-même. Selon le protocole, tout est sous contrôle. Après chaque crise, Éléonore oublie. Les souvenirs se fragmentent. La réalité se réorganise autour d’elle. Les traitements s’intensifient. Les questions deviennent dangereuses. Mais certaines voix ne parlent pas comme des symptômes. Elles savent. Elles se souviennent. Elles murmurent des détails qu’Éléonore n’a jamais appris. Dans une maison où le silence est une règle, où l’amour ressemble parfois à une surveillance, Éléonore tente de distinguer ce qui vient de sa maladie… de ce qui cherche à la traverser. Car si tout s’explique par la folie, alors pourquoi tant de vérités semblent vouloir se taire ?

Genre
Horror
Author
Charly
Status
Complete
Chapters
30
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
16+

Chapitre 1

La maison dominait la vallée comme un animal immobile, ancien, trop sûr de sa place pour avoir besoin de se cacher.

Construite en pierre claire, restaurée avec un goût discret mais coûteux, elle n’avait rien d’un manoir gothique. Pas de gargouilles. Pas de tours. Pas de menace évidente.

C’était pire que ça. Tout y était parfaitement à sa place.

Les allées gravillonnées, ratissées chaque matin. Les massifs taillés avec une précision presque maniaque. Les grandes baies vitrées qui laissaient entrer la lumière sans jamais offrir de véritable échappatoire. On disait souvent que la maison était belle. Je n’avais jamais trouvé le mot juste.

À l’intérieur, l’air sentait toujours le propre. Un mélange de cire, de linge fraîchement lavé et d’un parfum neutre, volontairement indéfinissable. Rien qui accroche la mémoire. Rien qui réconforte non plus. La maison est silencieuse d’une manière qui fatigue.

Ce n’est pas un vrai silence. Pas celui de la nuit ou de la campagne. C’est un silence entretenu, surveillé, nettoyé. Un silence qui n’autorise rien à dépasser. Pas une voix trop forte. Pas un pas trop rapide. Pas une pensée trop longue.

Quand je me réveille, je sais déjà si la journée sera mauvaise.

Ce matin-là, l’air est trop immobile.

Je reste allongée un moment, les yeux ouverts, à fixer le plafond. Il est blanc, parfaitement lisse. Je connais chaque micro fissure, chaque ombre que projette la lumière quand elle traverse les rideaux. Les rideaux sont épais. Beaux. Beaucoup trop chers pour être vraiment à moi.

Je n’ai jamais choisi cette chambre.

La maison est grande. Trop grande pour une seule personne. Même avec le personnel, elle sonne creux. Les pas résonnent toujours une demi-seconde de trop, comme si les murs hésitaient à accepter qu’on les traverse.

Je me redresse lentement. Mon corps est lourd. Pas fatigué — ralenti. Les médicaments font ça. Ils ne m’endorment pas, ils me freinent. Comme si chaque geste devait traverser une couche invisible avant d’arriver à destination.

Quand je pose les pieds au sol, le froid me remonte le long des jambes.

Je n’aime pas marcher pieds nus ici. J’ai toujours l’impression que le sol me connaît mieux que moi.

Dans le couloir, tout est à sa place. Les tableaux. Les consoles. Les vases qu’on ne déplace jamais. Il n’y a aucune photo récente. Juste des paysages abstraits, des œuvres sans visages. Sans souvenirs.

Comme si quelqu’un avait décidé que le passé devait rester flou.

— Bonjour.

La voix me fait sursauter.

Une femme se tient à quelques mètres de moi, droite, impeccable. Elle est toujours impeccable. Tenue claire. Cheveux attachés. Sourire professionnel, calibré pour rassurer sans jamais créer de lien.

— Vous avez bien dormi ?

Je hoche la tête. C’est plus simple que de répondre.

Elle me tend un verre d’eau et deux comprimés. Je ne demande plus ce que c’est. Je ne demande plus depuis longtemps.

— Le docteur passera dans l’après-midi, ajoute-t-elle. Il aimerait vous parler.

Bien sûr qu’il aimerait.

Je prends les comprimés. L’eau a un goût métallique. Ou peut-être que c’est moi. Je ne sais plus très bien.

La femme observe. Elle ne regarde jamais directement, mais elle observe toujours. Elle note mentalement. Elle compte peut-être.

— Si vous avez besoin de vous isoler, vous me le dites, d’accord ?

Si j’ai besoin.

Comme si c’était jamais moi qui décidais.

Elle s’éloigne sans bruit. Je reste là, immobile, un instant de trop. C’est souvent à ce moment-là que ça commence.

D’abord, une sensation.

Une pression derrière les yeux.

Puis cette impression désagréable que l’air s’épaissit.

— Pas maintenant, murmuré-je.

Je parle souvent toute seule. Ils disent que c’est un symptôme. Moi, j’y vois plutôt une tentative de négociation.

Le murmure arrive doucement, comme s’il testait ma disponibilité. Ce n’est pas une voix claire. Pas encore. Plutôt une vibration. Une présence sonore, à la limite de la perception.

Je ferme les yeux. J’inspire lentement. J’expire.

Ça va passer.

C’est ce qu’ils disent toujours.

Les pas dans le couloir me confirment que non.

— Elle est agitée, dit une voix masculine derrière moi.

— Depuis quand ? répond une autre.

— Deux minutes trente.

Ils comptent. Ils comptent tout.

Je n’ai pas le temps de me retourner. Les mains sont déjà là. Pas violentes. Jamais violentes. C’est presque pire.

Ils étaient deux. Toujours deux. Jamais les mêmes, jamais tout à fait différents.

— Ça va passer, dit l'homme en blouse. Vous savez que ça passe.

Je recula d’un pas.

— Non.

Ma voix tremblait à peine. Assez pour qu’ils notent la chose. Pas assez pour qu’ils s’inquiètent.

— Venez, dit l’autre doucement. On va s’installer un moment.

Le mot installer me donna envie de vomir.

Le couloir vers la pièce est plus étroit que le reste de la maison. Les murs y sont plus nus. La lumière plus froide. Je sens mon cœur accélérer à mesure qu’on avance.

La porte est ouverte.

— S’il vous plaît, dis-je.

Personne ne répond.

Ils m’installent au centre. Comme si les murs avaient besoin de moi pour fonctionner correctement. La porte se referme derrière eux dans un souffle discret. Le verrou glisse.

Clic.

Le silence est immédiat. Brutal.

Pendant quelques secondes, il n’y a rien. Et c’est presque douloureux, ce rien. Puis je sens quelque chose.

Pas une image. Pas encore.

Juste cette certitude écrasante : je ne suis plus seule.

— Je sais, dis-je à voix basse. Attendez un peu.

Ils n’aiment pas attendre.

La première voix se manifeste près du mur. Elle est trop nette pour être honnête. Trop posée.

— Tu entends mieux aujourd’hui.

Je serre les dents.

— Je ne veux pas.

Un rire sec résonne dans la pièce. Il rebondit sur les murs, revient vers moi, amplifié.

— Tu dis toujours ça.

La pression dans mon crâne augmente. Les silhouettes commencent à se dessiner. Lentement. Méthodiquement. Pas de chaos. Pas de confusion.

Elles prennent place.

Alignées.

C’est là que la panique me saisit vraiment.

Les hallucinations ne s’alignent pas.

Elles ne respectent pas un ordre.

— Ce n’est pas réel, répété-je. Ce n’est pas réel.

— Tu disais la même chose avant, répond quelqu’un.

Avant quoi ?

J’ouvre les yeux.

Ils sont là.

Calmes. Attentifs.

Comme s’ils attendaient que je commence.

Dans le couloir, derrière la porte, un écran s’allume.

— Début de crise, annonce une voix étouffée.

— Notez l’heure.

— Lancez le protocole.

À l’intérieur, je tremble.

Ce n’est pas spectaculaire. Ce ne sont pas des secousses visibles, pas de quoi justifier une intervention d’urgence. C’est plus discret que ça. Plus intime. Un tremblement qui commence quelque part sous la peau et qui refuse de s’arrêter, comme si mon corps avait compris quelque chose avant moi.

Et je cède.

Pas d’un coup.

Pas franchement.

Je cède comme on laisse glisser quelque chose entre ses doigts parce qu’on n’a plus la force de serrer.

Le tremblement empire.

Il remonte le long de mes bras, gagne ma nuque, s’installe dans ma mâchoire. Mes dents claquent. Je les serre trop fort. J’ai peur qu’elles se brisent. J’ai peur qu’elles tombent. J’ai peur qu’ils entendent le bruit.

Je ne veux pas qu’ils entendent.

— Respire, dis-je. Respire.

Je ne sais plus si je me parle à moi ou à eux. Les mots se mélangent. Tout se mélange. Les murs semblent s’éloigner puis revenir, comme si la pièce respirait à contretemps avec moi.

Ils sont plus proches maintenant.

Je sens leurs présences contre ma peau. Pas un contact. Pas vraiment. Plutôt une pression. Une occupation de l’espace. Comme s’ils prenaient de la place en moi.

— Ça va aller, dit une voix.

Je ris. Un son bref. Sec. Qui me surprend moi-même.

— Vous dites toujours ça.

Ma vision se brouille. Les contours se dédoublent. Il y en a trop. Trop de silhouettes. Ou pas assez. Je n’arrive plus à compter. Avant, je comptais. Toujours. Six. Sept. Jamais plus de huit.

Là… Je ne sais plus.

— Concentre-toi, dit quelqu’un.

Je ferme les yeux. Mauvaise idée.

Derrière mes paupières, c’est pire. Les images arrivent sans ordre. Flaque sombre. Un escalier trop raide. Une main qui lâche. Un bruit sourd. Définitif.

— Non, dis-je trop fort.

Ma voix résonne contre les murs et me revient déformée. J’ai l’impression qu’elle ne m’appartient plus.

— Ce n’est pas moi.

— Ce n’est pas réel.

— Ce n’est pas réel.

Je le répète trop vite. Les mots se chevauchent. Se cassent. Perdant leur sens à force d’être utilisés.

— Tu mens, dit la voix masculine.

Je sens quelque chose se déplacer dans ma tête. Comme un tiroir qu’on ouvre sans demander. Une douleur brève, ciblée, précise. Je gémis malgré moi.

— Arrêtez.

— S’il vous plaît.

— Je ferai attention.

Attention à quoi ?

Je ne sais plus.

Je perds le fil. Les phrases arrivent en morceaux. Je n’arrive plus à les relier entre elles. Mes pensées glissent, refusent de rester en place.

— Où est… où est…

Le nom ne vient pas. Il reste coincé quelque part entre ma gorge et mon crâne.

— Tu l’as, insiste la voix.

— Tu l’as toujours.

Je secoue la tête. Trop fort. Le sol semble basculer. Pendant une seconde affreuse, j’ai l’impression que je vais tomber alors que je suis assise.

— Je suis malade, dis-je.

— Vous le savez.

— Je suis malade.

Un silence. Un vrai.

Puis un soupir collectif. Presque lassé.

— Tu dis ça quand tu as peur, dit la femme.

— Ça n’a jamais été vrai.

Cette phrase fait quelque chose. Elle accroche. Elle refuse de glisser comme les autres.

— Si… si, dis-je.

— Les médecins…

— Les comprimés…

Les mots ont un goût amer dans ma bouche. Je salive trop. Ma langue me semble épaisse, inutile.

— Les comprimés t’empêchent juste de penser trop vite, dit la voix masculine.

— Pas de voir.

Je ris encore. Un rire étranglé. Trop aigu.

— Je vois des choses qui n’existent pas.

— Tu vois trop de choses qui existent, corrige quelqu’un.

Ma tête me fait mal. Pas comme une migraine. Comme une pression interne. Comme si mon cerveau cognait contre les parois de mon crâne, cherchant une sortie.

— Taisez-vous, dis-je.

— Taisez-vous taisez-vous taisez-vous.

Je plaque mes mains sur mes oreilles. Inutile. Les voix ne passent pas par là. Je le sais. Je l’ai toujours su.

— Regarde-moi, dit la voix masculine.

Je ne veux pas.

Je regarde quand même.

Il est là. Plus net que les autres. Trop net. Son visage est précis. Détails trop cohérents. Costume sombre. Cravate bien nouée. Il me fixe avec une attention presque tendre.

— Tu te souviens maintenant.


Une image me traverse. Une autre pièce. Différente. Plus grande. Des gens derrière une vitre. Des écrans.

Des chiffres. Des voix qui notent.

Je crie.

Le son m’arrache la gorge. Je sens mes cordes vocales brûler. Je sens des larmes couler sans vraiment savoir quand elles ont commencé.

— Elle part, annonce quelqu’un derrière la porte.

— Augmentez.

— Maintenez-la là.

Maintenez-la là.

Les mots tournent en boucle dans ma tête. Là. Là où ? Là comment ?

— Respire, murmuré-je encore.

Mais je n’y arrive plus.