Parties 1 & 2
Partie I – Les ombres de la lune
La forêt s’élevait, mur vivant, épais, humide, tandis que la ville s’éteignait à ses pieds. Les lampadaires mouraient avant les troncs, les maisons se taisaient, le vent traînait l’odeur âcre de mousse et de terre. Maëlle avançait, bottes crissant sur les feuilles mortes, les yeux à l’affût, poussée par une curiosité fragile, tremblante. Les cauchemars de son enfance revenaient par vagues : lune noire, hurlement qu’elle reconnaissait avant même de l’entendre, et cette impression sourde, insistante, d’être observée.
Elle sentit un frisson parcourir son échine. La forêt respirait, ondulait autour d’elle, comme si elle la suivait. Ses mains se crispèrent sur la lanière de son sac. Le froid mordait ses doigts, mais ce n’était pas seulement le froid. C’était autre chose, quelque chose qui la faisait frissonner jusqu’aux os.
— T’es sûre que tu veux vraiment continuer seule.
— Je… je n’ai pas le choix.
— Et si ce que tu cherches te trouve avant toi.
— Alors je me débrouillerai.
La voix venait de l’ombre, et elle savait qu’elle n’était pas seule. Mais elle n’avait pas peur. Pas encore. Le mélange brûlant d’adrénaline et de curiosité la poussait, irrésistible, malgré la peur qui roulait dans son ventre. Chaque pas l’éloignait du monde connu, la tirait vers ce qu’elle pressentait, flou et insaisissable.
Les arbres se refermaient autour d’elle, massifs, silencieux, comme une forêt vivante, prête à l’engloutir. Et puis il y eut le hurlement. Long. Profond et primal. Il résonnait entre les troncs comme un avertissement, mais Maëlle sentit que ce n’était pas de la menace. C’était un appel.
— T’entends ça.
— Oui… ça vibre à l’intérieur.
— Tu sens ce que ça signifie.
— Je crois que… je crois que ça m’appelle.
Elle ignorait si ces mots étaient pour elle ou pour quelqu’un d’autre. Le sol trembla sous ses pieds, ou peut-être était-ce son cœur. Ses yeux se plissèrent et elle avança encore, suivant ce son qui la fascinait et la terrifiait à la fois.
Et soudain, il apparut. Torian. Grand, imposant, ses yeux dorés perçant l’obscurité. Il surgit de nulle part, comme une ombre solide. Ses mouvements étaient précis, mesurés et dangereux. Mais il ne montrait aucune hostilité. Juste de l’observation.
— Tu n’aurais pas dû venir ici.
— Et toi tu n’aurais pas dû me trouver.
— Tu ne sais pas ce que tu portes.
— Et toi tu sais quoi exactement ?
— Plus que tu ne le crois.
Un silence tomba. Les feuilles remuaient sous le vent, mais aucun autre bruit ne venait troubler cette confrontation. Maëlle sentit une tension palpable, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Torian l’étudiait comme un prédateur étudiant sa proie, mais il ne bougeait pas pour l’attaquer. Il la regardait. Et elle comprit, dans un frisson de lucidité, qu’il voyait quelque chose d’elle qu’aucun autre n’avait jamais vu.
— Je n’ai jamais vu ça…
— Quoi ?
— La lumière dans ton ombre.
— C’est juste… instinctif.
— Non, ce n’est pas instinctif.
Il s’avança d’un pas, et elle recula instinctivement, mais son regard restait fixé sur lui. La forêt autour d’eux retenait son souffle. Et puis la voix de Torian s’adoucit, presque un murmure.
— Tu es différente.
— Comme toi.
— Pas comme moi… toi et moi, on n’a rien en commun.
— Pourtant, je te sens.
— Tu ne devrais pas.
Maëlle sentit ses jambes faiblir, mais une force invisible la maintenait droite. Une partie d’elle voulait fuir, mais une autre voulait savoir. Comprendre. Et tout à coup, un nouveau son surgit derrière Torian : des branches craquèrent, et des ombres se faufilèrent parmi les arbres. La meute. Elle le comprit avant même de voir les silhouettes : ils étaient là, tous, silencieux, et dangereux.
— Reste ici, murmura Torian.
— Je ne bougerai pas.
— Trop tard.
Une femme apparut. Aelina. Sa beauté lumineuse tranchait avec l’obscurité de la forêt. Elle souriait, mais ses yeux étaient remplis de peur. La Luna officielle. Celle qui devait stabiliser la meute. Et pourtant, dès que ses yeux croisèrent ceux de Maëlle, une ombre passa sur son visage, un mélange de reconnaissance et de menace.
— Qui es-tu vraiment, toi ?
— Personne que tu dois craindre.
— C’est ça, hein. Toujours ce genre de mensonge…
— Ce n’est pas un mensonge.
Torian s’interposa entre elles. L’air vibrait autour de leurs corps. La tension n’était plus seulement dans leurs paroles, mais dans le simple contact de leurs présences. Chaque mouvement était calculé, chaque respiration résonnait dans l’air, comme un avertissement.
— Vous sentez ce qui change, n’est-ce pas.
— Oui, murmura Aelina.
— Elle arrive.
— Qui ?
— Celle qui ne devait pas exister.
Maëlle sentit son sang se glacer. Les cauchemars, les visions, tout commençait à faire sens. La forêt, le hurlement, Torian, Aelina… tout pointait vers elle. Elle n’était pas une étrangère. Elle était un problème. Une anomalie. Une vérité que personne n’était prêt à affronter.
— Et si je ne voulais pas être celle qu’on attend.
— Alors tu serais perdue.
— Et si je ne voulais pas me perdre.
— Alors tu devras te battre pour comprendre qui tu es.
Le vent secoua les branches, et pour un instant, tout sembla suspendu. Les yeux dorés de Torian brillaient dans la pénombre. Les ombres de la meute s’approchaient, silencieuses, prêtes à bondir ou à protéger selon un ordre invisible. Et Maëlle comprit que cette nuit n’était pas seulement un test. C’était le début. Le début de quelque chose qui dépasserait tout ce qu’elle avait imaginé.
Elle inspira profondément. La peur et l’excitation se mêlaient en elle comme un feu sauvage.
— Très bien, dit-elle enfin.
— Très bien quoi ?
— Très bien. Je vais voir ce que je peux devenir.
Torian inclina légèrement la tête, presque comme un sourire. Aelina fronça les sourcils, et la forêt sembla retenir son souffle. La lune noire montait lentement, pâle, incertaine, projetant sur les silhouettes un éclat argenté, vacillant. Maëlle sentit, soudain, que sa vie venait de basculer. Tout changeait. Rien ne serait plus jamais pareil.
La meute, silencieuse, l’observait. Les secrets anciens palpitaient dans l’air. Et au loin, dans les ombres, quelque chose attendait, invisible et patient. La nuit venait à peine de commencer.
Partie II – Les murmures de la meute
Le lendemain, la forêt était différente. Les arbres n’étaient plus seulement sombres, ils étaient vivants, respirant à l’unisson avec Maëlle. Chaque pas qu’elle faisait résonnait dans l’air comme un écho qu’elle seule percevait. Le hurlement d’hier soir continuait de pulser en elle, s’insinuant dans ses veines, frappent ses tempes par vagues. Elle avait voulu dormir, pourtant… les rêves l’avaient saisie, l’avaient tirée à travers des ombres trop vivantes, trop présentes, qu’elle croyait laissée derrière. Des images floues : une lune noire, deux figures féminines qui hurlaient en même temps, et un cri qui la coupait du monde réel.
Torian la rejoignit à l’orée de la forêt. Il marchait sans bruit, imposant, et la simple vision de sa silhouette la faisait trembler, autant d’appréhension que d’étrange fascination.
— Tu crois que tu peux contrôler ça ?
— Contrôler quoi ?
— Cette… force en toi.
— Je ne sais pas encore ce que c’est.
— C’est dangereux, murmura-t-il.
Elle sentait que ce n’était pas un avertissement, mais un constat. Les autres membres de la meute les observaient à distance, silencieux, comme si chaque mouvement d’elle et de Torian pouvait déclencher quelque chose d’inattendu.
— Tu n’as jamais vu quelque chose comme moi, n’est-ce pas ?
— Jamais.
— Alors, pourquoi tu ne fuis pas ?
— Parce que je veux comprendre.
Torian haussa un sourcil, un demi-sourire froid sur les lèvres.
— C’est la première fois que quelqu’un me répond comme ça. La plupart tremblent ou s’effacent.
Il la guida vers une clairière où la lumière du soleil filtrait à peine à travers les branches. Des pierres anciennes bordaient l’endroit, gravées de symboles oubliés. La prophétie, celle que Torian n’osait prononcer à voix haute, vibrait ici.
— Cet endroit… c’est ancien, dit Maëlle en frôlant une pierre.
— C’est ici que les anciens gravaient leurs secrets. Les meutes passées. Les Lunas qui ont disparu.
— Et je suis censée comprendre quoi ?
— Que tu n’es pas ordinaire.
Elle sentit un pic de vertige. La terre sous ses pieds répondait à sa présence. Une chaleur s’éleva de ses mains et monta le long de ses bras. Un rugissement intérieur qu’elle ne contrôlait pas, comme si la meute entière était reliée à ses émotions.
— Maëlle… murmura Torian.
— Quoi ?
— Tu sens ça ?
— Oui… je le sens.
Et soudain, un hurlement déchira la clairière. Non pas un cri humain, mais un mélange de bête et d’âme. Les membres de la meute s’étaient rapprochés, en cercle, silencieux, mais attentifs. Torian posa une main sur son épaule.
— Respire. Tu dois apprendre à écouter, pas à lutter.
Elle inspira, fermant les yeux. Le hurlement résonna dans sa poitrine, dans ses tempes, et elle sentit un flux de souvenirs qui n’étaient pas les siens. Une voix douce, effrayée, et une autre pleine de colère et de défi. Elle comprit qu’elles hurlaient toutes les deux : elle et Aelina. Deux moitiés d’une même âme.
— C’est… c’est toi et… l’autre.
— Oui.
— Pourquoi je sens tout ça ?
— Parce que tu es celle qui n’aurait jamais dû exister.
La phrase frappa Maëlle comme une lame. Son esprit se brouilla. Elle avait toujours senti un vide, une absence qu’elle ne comprenait pas. Maintenant, tout prenait sens. La forêt, les hurlements, les visions, Torian et Aelina… tout menait à elle.
— Alors c’est vrai… je suis…
— Tu es la Luna rejetée. Celle que les anciens ont cachée. La moitié oubliée d’un pouvoir que personne n’a jamais osé affronter.
Maëlle recula. La colère et la peur se mêlaient à une étrange excitation. Elle n’était pas seulement un étranger dans la meute. Elle était un changement. Une rupture dans l’ordre ancien.
— Et toi… tu veux quoi de moi ?
— Je veux que tu comprennes. Que tu survives. Que tu choisisses.
Elle haussa les épaules.
— Choisir quoi ?
— Ta force ou ta survie.
— Charmant.
— Tu n’as pas idée.
Avant qu’elle puisse répondre, Aelina surgit. Sa présence lumineuse contrasta avec l’obscurité dense de la clairière. Elle posa ses yeux sur Maëlle et un frisson parcourut l’air.
— Je savais que tu viendrais.
— Je ne savais pas que tu m’attendais.
— Tout le monde t’attendait, murmura Aelina. Mais personne ne voulait vraiment te voir.
Maëlle sentit un mélange de défi et de peur. Elle fit un pas en avant.
— Et toi, tu me considère comme quoi ?
— Comme une menace.
— Parfait, alors nous sommes déjà deux à être honnêtes.
Un rire léger s’éleva, mais il n’était ni joyeux ni cruel. Il était… nerveux. Torian les observait tous les deux, les yeux dorés fixés sur elles. Les murmures des anciens flottaient dans l’air. Les pierres, les symboles, le vent… tout vibrait au rythme de leur confrontation.
— Vous sentez ce qui change ?
— Oui, murmura Aelina.
— Alors ne le laissez pas vous contrôler.
Maëlle sentit un mélange de défi et de peur. Elle fit un pas en avant.
— Et toi, tu me considères comme quoi ?
— Comme une menace !
— Alors ne le laissez pas vous contrôler.
Maëlle ferma les yeux. Elle sentit une chaleur dans ses mains, une énergie nouvelle, sauvage. Elle comprit qu’elle pouvait la canaliser, qu’elle pouvait ressentir la meute entière, leurs peurs, leurs instincts, leurs forces. Elle sentit que ce n’était pas seulement un pouvoir physique. C’était un lien avec la meute, avec la forêt, avec Aelina. Et ce lien… était puissant, terrifiant et irrésistible.
— Si je lâche tout, murmura Maëlle.
— Tu domineras ce qui t’entoure ou tu seras dévorée, répondit Torian.
— Charmant, murmura-t-elle. Mais je suppose que je n’ai pas le choix.
Le ciel au-dessus d’eux s’assombrit, la lune noire se levant derrière les crimes. Les ombres de la meute se rapprochèrent encore, et les symboles gravés sur les pierres s’illuminèrent faiblement. Le monde entier retenait son souffle.
Et dans ce silence, Maëlle comprit une vérité brutale : elle n’était pas venue ici par hasard. La forêt, les hurlements, Torian, Aelina, tout avait conspiré pour la révéler. Pour réveiller la Luna qui n’aurait jamais dû exister.
Elle inspira profondément.
— Alors soit, dit-elle. Montre-moi ce que je peux devenir.
Un rugissement sourd répondit, profond et ancestral. Et quelque part, dans l’ombre de la forêt, une présence invisible sourit. La prophétie commençait à se dérouler.