Chapitre I – Mauvaise rencontre
Avril 1346, deuxième époque.
À une dizaine de lieues de Paris, une ville paisible s’étire le long d’un fleuve aux eaux lentes. Les maisons de pierre s’y pressent sans ordre, les ponts grincent sous le passage des charrettes, et le marché, comme chaque matin, bat son plein.
Matthieu est installé près de la rive.
Devant lui, des sacs d’épices soigneusement ouverts laissent échapper des parfums rares : sel fin, fenouil séché, cannelle venue du sud. Il commerce depuis l’aube, avec la patience de ceux qui savent que le monde repose davantage sur les échanges que sur les épées.
Autour de lui, les habitants parlent bas. On murmure la hausse du cens, l’impôt royal exigé au nom de Philippe VI. Certains baissent la tête, d’autres serrent les poings. Matthieu, lui, écoute sans commenter. Il sait que la colère du peuple ne trouve jamais d’issue immédiate.
Lorsque les quatre cavaliers apparaissent, le marché se fige.
Les sabots frappent les pavés avec une assurance brutale. Les armures sont propres, trop propres pour des hommes censés parcourir le royaume. Les conversations cessent. Les regards se détournent. Certains marchands commencent déjà à ranger leurs étals.
Matthieu, lui, continue de vendre.
Un chevalier descend de sa monture et s’approche, l’air assuré, presque amusé :
— Combien pour trois pots de gros sel et du fenouil ?
Matthieu lève les yeux, jauge l’homme, puis il répond calmement :
— Trois écus d’argent, messire.
Le chevalier éclate d’un rire sec. Sa main se pose sur le pommeau de son épée :
— Trois écus ? Pour ça ? Tu me prends pour un imbécile ?
— Non, répond Matthieu sans hausser la voix. Savez-vous seulement ce qu’il faut pour obtenir un sel de cette qualité ?
— Mon écuyer m’en trouve pour un écu et deux mornilles.
Matthieu sent l’agacement lui serrer la poitrine :
— Alors allez voir votre écuyer, messire. Baissez votre arme. Si vous n’êtes pas capable de payer, allez ailleurs.
Le chevalier se raidit :
— Il est interdit de donner un ordre à un chevalier sans en subir les conséquences.
L’épée sort de son fourreau. Le chef de la troupe intervient aussitôt :
— Paye ou déguerpis. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Le chevalier obéit à contrecœur et s’éloigne. Matthieu, emporté par la colère qu’il retient depuis trop longtemps, lance d’une voix forte :
— Sachez que le monde repose sur des gens comme moi, pas sur des gens comme vous ! Les commerçants font vivre le peuple, et sans peuple, il n’y a personne pour régner… ni personne à protéger !
Le chevalier se retourne.
Son regard est plein de rage. Il tente de se jeter sur Matthieu.
Ce qu’il ne sait pas, c’est que Matthieu n’est pas un commerçant ordinaire.
La petite lame jaillit, rapide, précise. Un geste sec, maîtrisé. Le sang jaillit. Le chevalier s’effondre sans un cri.
Jean II, héritier du trône de France, meurt sur les pavés d’un marché anonyme.
Le silence tombe.
Le chef de la troupe tire son épée et la pose contre la gorge de Matthieu.
— Ose bouger, ne serait-ce que d’un pas, et ta tête jonche le sol. Je suis Albert, quatorzième commandant de la garde royale. Sais-tu qui tu viens d’assassiner ?
Matthieu soutient son regard.
— Non, pas la moindre idée, mon commandant.
Le chef des chevaliers agacés :
— Tu viens de tuer Jean II, fils du roi, héritier légitime du trône. Tu vas nous suivre et répondre de tes actes devant le jugement divin de la cour royale.
Matthieu incline légèrement la tête.
— J’accepte. Mais dites-moi… en quoi la cour royale possède-t-elle un jugement divin ?
Albert fronce les sourcils :
— Remets-tu en cause leur autorité ?
Matthieu avec le sourire narquois :
— Oh non. Simple question.
On apporte une cage. Le peuple paie le cens. Matthieu est emmené, calme, presque détaché, comme si le destin qui l’attend ne le concerne déjà plus.
Le voyage jusqu’à Paris se déroule sans incident.
Dans la cage de bois, secoué par les cahots de la route, Matthieu observe les paysages défiler avec un détachement troublant. Les chevaliers se moquent déjà de son sort, échangeant des plaisanteries grasses sur la manière dont il mourra. Lui n’écoute qu’à moitié. Son esprit travaille ailleurs, comptant le temps, les regards, les silences.
À l’entrée de la capitale, la foule s’amasse.
On crie, on conspue, on lance quelques pierres. Pour beaucoup, ce n’est qu’un homme de plus promis à l’échafaud. Pour d’autres, l’histoire s’est déjà répandue : un simple commerçant aurait tué le fils du roi. L’idée semble à la fois absurde… et délicieusement scandaleuse.
Les portes de la cour royale s’ouvrent.
La salle du trône est immense. Les piliers s’élèvent comme des arbres de pierre, et la voûte semble si haute qu’elle écrase quiconque ose lever les yeux. Les bannières de la maison Vallois pendent lourdement, rappelant à chacun la puissance du sang royal.
— Prosternez-vous devant Philippe VI le sage, de la maison Vallois, protecteur du royaume et souverain légitime des Francs !
Matthieu éclate d’un rire bref.
— Voilà une liste bien longue… même pour un roi.
Le murmure est immédiat. Les gardes se raidissent. Philippe VI, assis sur son trône, fixe l’homme devant lui avec une colère froide.
— Tu oses encore plaisanter après avoir assassiné mon fils ?
— J’ose surtout constater que votre héritier n’a pas supporté qu’on lui dise non, répond Matthieu calmement.
Puis il enchaîne :
— S’il est mort aujourd’hui, ce n’est pas par ambition, mais par arrogance.
Le roi se lève.
— Tu mourras avant la tombée de la nuit.
— Peut-être, concède Matthieu. Ou peut-être pas.
Le regard de Philippe VI se durcit.
— Tu me menaces ?
Matthieu :
— Non. Je vous informe simplement que les choses ne se déroulent pas toujours comme prévu.
Un silence pesant s’abat sur la salle.
Le roi finit par lever la main.
— Qu’on l’enferme. L’exécution a lieu en fin d’après-midi. Ce soir, nous buvons en l’honneur de Jean II, tombé face à un sauvage dont le nom ne mérite même pas d’être retenu.
Matthieu est traîné hors de la salle, toujours aussi calme.
Dans le cachot, une heure avant l’exécution, il attend.
Les murs sont humides, l’air lourd. Un garde monte la garde, visiblement ennuyé par sa tâche. Matthieu soupire doucement, puis fait glisser une lourde bourse d’or jusqu’aux pieds de l’homme.
— Pars maintenant, conseille-t-il. Dépense cela dans le bordel le plus proche. Si tu restes… tu offenses la Compagnie Dorée. Et l’homme au sourire d’argent.
Le garde pâlit.
Il n’hésite pas.
Dès qu’il est seul, Matthieu sort une fine dague dissimulée dans ses vêtements, tranche ses liens, puis crochete la serrure avec une précision mécanique.
Lorsque le peloton d’exécution arrive, la cellule est vide.
La panique gagne la cour. On fouille la prison, les couloirs, les cours intérieures. Rien.
À dix-huit heures trente, Philippe VI reçoit un pigeon voyageur.
La lettre est courte.
Mon cher roi,
Je suis déçu que vous ayez manqué le rendez-vous que vous avez vous-même fixé.
Je vous attends comme convenu.
Humble commerçant, de la Compagnie Dorée.
Le roi entre dans une rage froide.
— Qu’on rassemble la garde royale. Qu’on le trouve. Et qu’on le tue.
Mais Matthieu a déjà disparu.