Ainsi font...

All Rights Reserved ©

Summary

Ainsi font, font, font… Ils disparaissent chez eux. Le matin, leurs lits sont vides, et sur le mur, ces mots glacials : « Ainsi font, font, font… ». Clara pensait avoir perdu son frère pour toujours. Mais la comptine oubliée resurgit, et avec elle, un ancien rituel qui transforme le familier en cauchemar. Des enfants, des voix, des secrets enfouis… et une mélodie qui appelle ceux qui l’écoutent. Osez entendre la chanson. Elle pourrait ne jamais vous laisser partir.

Status
Complete
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
16+

Partie 1

La pluie tombait, lourde et sourde, frappant les toits et les vitres, chaque goutte un coup sec et inattendu. Les rues, vides, paraissaient flotter dans un silence mouillé, suspendues et hésitantes, comme si la ville retenait son souffle, fragile, à la limite du tremblement. Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde, vacillante, et les arbres pliaient sous le vent, projetant sur les trottoirs détrempés des ombres hésitantes et incertaines.

Clara avançait vite, le manteau serré autour d’elle, les pas irréguliers résonnant sur le pavé mouillé. Les façades défilaient, certaines fenêtres sombres, d’autres ouvertes sur le vide, toutes muettes et indifférentes. Son cœur battait trop vite, irrégulier, entre peur et excitation, et le vent, la pluie, voulaient la happer tout en la poussant vers l’avant. Trois enfants avaient disparu en une semaine. Tous dans le même quartier. Même âge, même routine, même silence au petit matin. Et sur les murs des chambres, laissée au feutre ou au crayon, la même inscription mystérieuse et glaciale :

Ainsi font, font, font…

Elle ne prononçait jamais ces mots à voix haute. Pas encore. Elle ne voulait pas leur donner de pouvoir.

Clara atteignit la maison de la famille Morel, la plus récente disparition. Les policiers étaient déjà là, mais ils étaient aussi désemparés que les voisins. Un officier sortit pour la repousser.

— On n’accepte pas les civils ici.

— Je ne suis pas une civile, répondit-elle calmement. Je suis journaliste. Je veux juste comprendre.

— Vous ne comprenez pas, lança-t-il, et ses épaules se haussèrent comme pour absorber un poids invisible. Rien. Il n’y a absolument rien à comprendre. Ils disparaissent, point final.

Elle le fixa un instant. Ses yeux, rouges de fatigue, cherchaient un éclat de vérité dans la grisaille humide de la nuit.

— Point final ? répéta-t-elle. Mais je doute que ce soit vrai. Les histoires finissent rarement là où on croit.

L’officier soupira, et retourna à sa voiture. Clara pénétra dans la maison par la porte laissée ouverte par inadvertance. L’air était chaud, lourd et sentait l’enfance : des peluches écrasées, un parfum de lessive, des livres ouverts. Le lit de l’enfant était impeccable, mais vide. Sur le mur, les lettres grossières, et presque enfantines :

Ainsi font, font, font…

Elle s’agenouilla pour les observer de plus près, son doigt effleurant le feutre sec. La peur se mêlait à l’adrénaline. Le silence était palpable. Puis elle entendit un bruissement juste derrière elle.

— Qui est là ? demanda-t-elle, mais sa voix tremblait légèrement.

Personne.

Elle se releva, scrutant l’ombre de la pièce. Le vent siffla à travers une fenêtre mal fermée, et le tableau du dessus du lit bougea, comme poussé par un souffle invisible. Clara sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Elle inspira profondément et murmura pour elle-même.

— Ce n’est qu’une maison vide. Rien de plus.

Pourtant, elle savait. Elle avait déjà vu cela. Vingt ans plus tôt, son frère avait disparu dans des circonstances presque identiques. On lui avait dit qu’il avait fugué, qu’il était parti. Mais elle avait toujours su que la vérité se cachait ailleurs. Cette comptine… cette mélodie, répétée, altérée, contenait quelque chose que personne ne voulait comprendre.

Elle sortit, la lampe torche jetant des éclats incertains sur les murs trempés du jardon. La ville retenait son souffle, chaque goutte de pluie tombant, irrégulière, comme si le temps hésitait, suspendu à une mélodie sombre, presque vivante. Elle devait trouver des réponses. Elle devait comprendre ce qui transformait des enfants innocents en fantômes silencieux.

Le lendemain, elle entra dans l’école maternelle du quartier, ce bâtiment aux murs pastel où des éclats de rires d’enfants résonnaient, hésitants, comme suspendus au-dessus du chaos récent. La directrice, le visage fatigué, presque effacé par l’angoisse invisible des parents, la regarda avec une attention mêlée de méfiance et de lassitude.

— Tous les enfants de votre classe connaissaient la comptine ? demanda Clara.

— Bien sûr, répondit la directrice. C’est une simple chanson pour les petits. Rien de plus.

— Vraiment rien de plus ? insista Clara en plongeant son regard dans celui de la femme.

La directrice hésite quelques secondes, avant de reprendre, avec un tremblement dans la voix.

— Vous croyez que je vais mettre un sort sur mes élèves ? Vous pensez que… que la comptine fait ça ?

Clara secoua la tête.

— Je ne sais pas ce que ça fait, mais quelque chose se passe. Et si on ne comprend pas maintenant, d’autres enfants disparaîtront.

La directrice baissa les yeux et murmura presque pour elle-même.

— C’est arrivé avant. Il y a des années… mais on a décidé de taire.

Clara sentit son estomac se nouer. Elle savait que les disparitions récentes n’étaient que la réapparition d’un cycle ancien, un rituel que la ville avait tenté d’enterrer.

Plus tard, elle se rendit à la bibliothèque municipale, un bâtiment ancien aux murs de pierre froide, où les archives du quartier étaient conservées. Des piles de cahiers, de journaux et de livres jaunis l’attendaient. Elle chercha sans relâche jusqu’à tomber sur un vieux cahier d’institutrice daté de 1954. Entre les dessins d’enfants et les notes de classe, elle trouva la comptine complète, la version originale :

Ainsi font, font, font… Les petites marionnettes… Mais quand la nuit descend… Les fils se tendent doucement… Et les mains se reforment…

Les mots glissèrent comme un poison dans son esprit. Chaque ligne respirait, bougeait et murmurait. Elle réalisa que la version moderne, celle apprise par les enfants aujourd’hui, n’était qu’un fragment édulcoré d’un protocole ancien, un rituel destiné à préparer, attirer et transformer certains enfants.

Une sensation glaciale la traversa. Son regard se porta sur les archives des années passées. Les disparitions anciennes, oubliées ou étouffées par la ville, suivaient le même schéma : trois enfants, le même âge, le même quartier, la même comptine. Et la rumeur persistait depuis toujours, étouffée, mais présente, comme une respiration dans les murs de la ville.

Elle sentit son téléphone vibrer. Un message anonyme : « Clara, regarde derrière toi ».

Elle sursauta et se retourna brusquement. Personne. Juste l’ombre des étagères et la lumière vacillante d’une ampoule. Son cœur battait à tout rompre, mais elle ne pouvait reculer maintenant.

En rentrant chez elle, les rues étaient différentes. Plus étroites, plus sombres. Chaque fenêtre noire avait l’air d’observer. Chaque reflet dans les flaques d’eau lui renvoyait un visage familier… et absent. Son appartement était silencieux, mais la sensation d’être suivie la rendait nerveuse. Elle posa son sac et s’assit à son bureau. Le cahier ouvert devant elle, elle relut la comptine. La mélodie lui vint en tête, mais cette fois, avec les notes dissonantes qu’elle avait déjà entendues dans les enregistrements des écoles.

Elle murmura pour elle-même.

— Ça n’a rien de magique. C’est un appel.

Un bruit léger la fit sursauter. Une porte qui claque dans le bâtiment voisin, peut-être. Ou quelque chose de plus proche. Elle se leva, examinant l’ombre qui dansait sur son mur. Et alors, une idée surgit : les disparitions n’étaient pas seulement liées aux enfants eux-mêmes. Elles étaient liées à la comptine. Une version ancienne, connue de certains adultes, avait été modifiée, fragmentée et diffusée dans les écoles. Les enfants sensibles, les plus solitaires, y répondaient instinctivement. Et Clara comprit que son frère avait été l’un d’entre eux.

Elle respira profondément et murmura.

— Alors c’est moi qu’il faut retrouver.

Le lendemain, elle se rendit dans le quartier où les disparitions récentes avaient eu lieu. Les habitants la regardaient avec suspicion, certains murmurant derrière leurs mains. Elle interrogea une voisine.

— Vous avez remarqué quelque chose d’étrange avant que les enfants disparaissent ?

— Rien d’étrange, répondit la femme. Juste… ce silence. Et parfois, une mélodie. Vous savez, une chanson que l’on fredonne sans vraiment y penser. Mais ça vient de partout, et de nulle part à la fois.

Clara sentit un frisson glacial. Tout concordait. La comptine n’était pas seulement un chant. Elle était un instrument. Un mécanisme invisible. Elle devait découvrir le lien avant que la prochaine disparition ne se produise.

Le soir venu, Clara marcha jusqu’au parc central. Les lampadaires tremblaient, projetant des halos faibles sur les allées désertes, et les arbres bougeaient, comme des ombres hésitantes, des spectres glissant au vent. Elle s’assit, banc froid sous ses mains, sortit l’enregistreur, rejoua les notes du cahier, doucement, presque en chuchotant pour ne pas briser le silence. Le vent ralentit, se suspendit un instant, et la ville eut l’air de retenir son souffle. Puis au loin, un rire d’enfant – mince, fragile et presque perdu – vint s’éteindre dans l’air, juste assez pour faire courir un frisson sur sa nuque.

— Vous êtes là, hein ? murmura-t-elle. Je sais que vous m’écoutez.

La voix répondait, mais pas avec des mots. Juste un souffle, un écho, une présence qui se rapprochait. Les feuilles craquaient, et une silhouette minuscule apparut dans l’ombre.

Clara comprit que l’histoire qu’elle croyait connaître depuis vingt ans ne faisait que commencer. Que la comptine n’était pas un simple jeu. Que la ville entière, ses archives, ses rumeurs et ses enfants disparus, n’étaient que les pièces d’un mécanisme plus vaste, plus ancien et plus terrifiant.

Et alors que la pluie reprenait, martelant les pavés, Clara sut une chose. Cette fois, elle n’allait pas seulement enquêter. Elle allait descendre au cœur du rituel, au cœur de la comptine, là où les enfants disparus et son frère attendaient. Là où les mains se reforment, et où le monde bascule entre la peur et l’inimaginable.

Clara n’avait presque pas dormi. La pluie avait cessé, mais le vent sifflait toujours à travers les branches, comme un murmure invisible. Elle s’installa dans son bureau, le cahier d’institutrice ouvert devant elle. Chaque mot avait une densité propre, une intention presque vivante. Elle relisait la comptine, comparait les versions, traçait des lignes entre les fragments, les répétitions et les notes cachées.

— Ce n’est pas juste une chanson, murmura-t-elle. C’est un plan, un code, et quelqu’un tire les ficelles derrière.

Son ordinateur bourdonna. Un mail anonyme, sans adresse identifiable : « Tu cherches la vérité. Elle te cherche aussi ».

Clara fronça les sourcils. Elle savait que quelqu’un la suivait depuis sa première enquête sur les disparitions, mais ce message confirmait qu’elle s’approchait de quelque chose de plus grand et de plus ancien.

Elle décida de commencer par les archives de l’école maternelle, où la comptine avait été distribuée aux enfants. Le bâtiment paraissait banal en journée, mais derrière ses murs pastel se cachait l’histoire de dizaines de disparitions étouffées par les années. Elle demanda à voir les registres des institutrices anciennes, des bulletins, des relevés de classe.

La secrétaire la regarda avec un mélange de curiosité et de méfiance.

— Pourquoi ce soudain intérêt ?

— Parce que vous avez un problème. Les enfants disparaissent encore.

— Nous faisons tout ce que nous pouvons, dit-elle, les mains tremblantes. Mais vous ne comprenez pas, certains rituels ne s’interrompent pas simplement parce qu’on ferme les yeux.

Clara sentit l’air se charger de tension. Elle avait l’impression que la pièce se refermait sur elle. Elle glissa un pied sous le bureau et posa la main sur son sac, prête à déguerpir si nécessaire.

— Racontez-moi ce que vous savez, dit-elle avec douceur, mais ferme.

La secrétaire déglutit et murmura.

— Il y a… il y a longtemps, avant même que vous naissiez, un homme s’est installé dans la ville. Il fabriquait des marionnettes, des automates. Certains disaient qu’il voulait perfectionner les enfants. Qu’il pouvait les transformer… ou les attirer. Les archives de cette école contiennent des traces de son passage. Mais personne n’en parle plus.

Clara sentit un frisson.

— Vous parlez de Victor Auriac, demanda-t-elle en gardant la voix basse.

Le nom fit vaciller la secrétaire.

— Vous connaissez ?

— Je sais qu’il n’est pas qu’une légende. Je veux voir ces archives.