Chapitre 1 : L’homme en Noir
An 2108, Tokyo.
Il est deux heures du matin et la ville refuse toujours de crever.
Un homme vêtu d’un long manteau noir marche seul dans les rues saturées de lumière artificielle. Sa silhouette tranche dans la foule comme une ombre mal placée.
Il coince une cigarette entre ses lèvres. Le briquet claque une première fois, rien. Une deuxième. La flamme surgit enfin et éclaire brièvement son visage avant de s’éteindre dans le vent sale de la ville. Il inhale lentement.
Il avance sans direction précise. Il ne cherche rien. Il ne fuit rien. Il marche, c’est tout.
Des écrans holographiques projettent des publicités agressives au-dessus des rues, inondant le bitume d’un éclat bleuté. Il passe devant un izakaya dont le patron, bras cybernétique apparent et chromé jusqu’au coude, le salue d’un signe bref, celui qu’on réserve à un client régulier dont on respecte la présence sans chercher à la comprendre.
Les détritus s’accumulent le long des trottoirs. Restes de nourriture, plastiques froissés, composants électroniques cassés. L’odeur est rance, lourde, persistante. Mais ici, personne ne semble plus la sentir.
Il bifurque dans une rue trop animée à son goût. Trop de voix, trop de rires, trop de corps augmentés qui se frôlent. Il s’arrête une seconde, observe la foule, puis tourne les talons. Finalement, il reviendra à l’izakaya. Il finira son verre là-bas.
Il pousse la porte, traverse la salle et s’installe sur un tabouret au comptoir.
Les regards se posent sur lui. Trop longtemps. Trop franchement.
Il est évident qu’il n’est pas du pays… Un étranger.
Une croix pend à son cou. Sa tenue est intégralement noire : chemise, pantalon, chaussures. Rien ne dépasse. Rien ne brille, à part le métal froid qu’il dissimule.
Il s’assoit droit et commande : — Un blue sky.
Le barman s’exécute sans discuter et active son traducteur universel intégré. — Je vous croyez mort, vu que ça faisait des mois que je vous avez pas vu dans le coin.
L’homme répond sans émotion, comme s’il parlait de la météo : — J’avais du taff dans le coin… Gloup, Gloup… enfin ressert moins un verre et je me casse ne t’inquiète pas.
Le barman esquisse un sourire crispé : — Merci, parce que j’ai pas vraiment envie que tu ramènes tes emmerdes ici.
Au fond de la salle, un mafieux finit par se lever. Il s’approche, pose une main lourde sur l’épaule de l’homme en noir : — Je te connais pas toi, mais tu m’a pas l’air commode et t’es sur notre territoire alors vide tes poches et casse toi.
L’homme : — …
Le mafieux s’agace. Il sort une arme : — Tu m’écoutes quand je parle l’amerloque ou tu veux une balle dans la tête ?
PAN !!!
Le coup de feu claque sec. L’étranger a dégainé en une fraction de seconde et a tiré sans hésitation. Une balle propre. Directe. La tête du mafieux éclate.
Le sang gicle, épais, sombre. Un fragment de cerveau retombe sur le bois du comptoir.
Son pistolet long, métallique, d’un gris glacé, ne tremble pas.
Sa croix dorée oscille légèrement. Sur son avant-bras, un tatouage indique “2102”.
La cigarette est toujours coincée entre ses lèvres.
Son regard ne trahit rien.
Les autres mafieux, pourtant bardés d’implants cybernétiques dernier cri, prennent la fuite. Aucun héroïsme. Aucun calcul. Juste la peur.
Ils ont compris.
On l’appelle la Mort Blanche. La faucheuse invisible.
On dit qu’il est immortel.
On dit surtout qu’il ne faut jamais le provoquer.
Le silence retombe. Puis le barman explose : — Putain, Verne ma soirée est fichu juste parce que tu sais pas te tenir. Tu me casses les couilles !
Verne Karshter tourne lentement la tête: — Tes couilles ? Tu les avait perdus à cause d’un pari avec ton fournisseur d’alcool ? Hein, Akira ?
Akira renifle : — Laisse mon entre-jambes tranquilles, je me suis fait mettre un implant polymorphe qui te rendrait jaloux monsieur le fou de la gâchette.
Verne souffle la fumée : — Oh non, je ne serais jamais jaloux d’un implant. Tu ne sais même pas si ton tatoo-implanteur a un diplôme…
Il se lève. Traîne le cadavre par le col. Le sang laisse une trace collante sur le sol.
Il ouvre la porte arrière et balance le corps dans les poubelles. Dans cette ville qui pue déjà la mort industrielle, personne ne remarquera une odeur de plus.
Il revient, pose quarante nex sur le comptoir pour les deux Blue Sky, puis quitte l’établissement comme il y est entré : sans précipitation.
En réalité, il ne fait que rejoindre son hôtel.
Arrivé devant la porte de sa chambre, il hésite un bref instant. Pas par peur. Par lassitude.
Il passe son badge. La porte s’ouvre automatiquement.
Il entre. Referme derrière lui. Reste immobile, debout face à la baie vitrée. La ville brille, agressive, artificielle. La cigarette se consume lentement.
Le silence de la chambre est plus violent que le vacarme extérieur.
Dehors, les véhicules filent en continu.
Dedans, il n’y a rien.
Il attrape une bouteille d’alcool bas de gamme. Boit directement au goulot.
Un dernier verre pour anesthésier la mémoire.
Il s’allonge sur le lit sans retirer son manteau.
Dormir signifie rêver.
Rêver signifie se souvenir.
Il lutte quelques minutes… Mais l’alcool finit par gagner.
Ses paupières tombent… Et la nuit le récupère.