Chapitre 1 : En décalage.
La pluie tombe dru, lourde et continue, au point d’étouffer les bruits de la ville et de réduire le monde à de l’eau, du bitume et des silhouettes floues.
Je reste sous l’auvent une seconde de trop, juste le temps de les voir sortir.
Ils avancent en groupe, tous en costumes sombres, droits, fermés, avec cette manière de bouger qui dit clairement qu’on ne leur barre pas la route. Même l’air autour d’eux semble plus calme, presque figé. C’est impressionnant, dans le genre « réunion de croque-morts très bien financée ».
Et lui est là, légèrement devant les autres.
Le beau gosse aperçu l’autre jour.
Grand. Impeccable. Trop impeccable, même. Rien ne dépasse, rien ne casse la ligne. Il traverse l’espace avec une précision presque agaçante, comme s’il était incapable d’un geste inutile. Le genre d’homme qui doit probablement ranger ses pensées par ordre alphabétique.
Une voiture noire s’arrête au bord du trottoir, moteur tournant, et l’un de ses hommes ouvre aussitôt la portière arrière.
C’est maintenant ou jamais.
Je quitte l’abri et me lance dans la pluie.
« Attendez ! »
Ma voix sort plus essoufflée que je l’aurais voulu, mais assez forte pour leur faire tourner la tête.
Très bien. Maintenant que toute une rangée de costumes noirs me regarde comme si j’étais un problème à régler avant le dîner, ce serait bien d’éviter de m’étaler.
Je cours quand même, ma robe bleue collée à la peau, les cheveux trempés en travers du visage, les pieds nus sur le sol glissant. À deux mètres d’eux, je manque vraiment de partir de travers, mais je me rattrape de justesse et, puisqu’il est hors de question de faire demi-tour maintenant, je souris comme si tout était parfaitement sous contrôle.
Spoiler : rien ne l’est.
Ses hommes échangent un regard et se replacent légèrement.
Lui ne bouge pas.
Son regard descend sur moi lentement. La robe, les pieds nus, l’eau qui dégouline, puis mon sourire. J’ai presque envie de lui dire que non, il ne rêve pas, je suis bien une inconnue trempée qui vient de l’interrompre en pleine sortie dramatique sous la pluie. Une sorte de mauvais présage, mais avec moins de corbeaux et plus de problèmes cardiaques.
Je m’approche encore un peu.
« J’ai besoin de vous demander quelque chose. »
Je suis essoufflée, mais ma voix tient. Je soutiens son regard.
« Vous voulez danser avec moi ? »
La pluie claque plus fort sur le toit de la voiture.
Personne ne bouge.
Personne ne parle.
Un vrai succès social, donc.
Ses yeux redescendent sur mes pieds nus avant de remonter jusqu’à mon visage, comme s’il cherchait une raison valable de refuser. Franchement, sur ce point, je ne peux pas tellement l’aider. Je suis pieds nus, trempée, sans explication crédible, et je viens de demander à un homme entouré de gardes du corps de danser sous la pluie.
Même moi, je ne me donnerais pas totalement confiance.
Un de ses hommes entrouvre la bouche, sûrement pour me dégager du décor. Lui lève à peine la main, et ça suffit à faire retomber le silence.
Puis il incline très légèrement la tête.
« Vous vous êtes échappée d’un asile ? »
Le ton est calme, plat, presque poli, ce qui rend la phrase encore plus absurde.
Je cligne des yeux, puis je ris. Un vrai rire, qui m’échappe sans effort. Je passe une main sur mon visage pour repousser l’eau.
« Non. Enfin… je suis peut-être un peu fêlée. Mais pas dangereuse, promis. »
Je sens mon sourire s’élargir.
« Je veux juste danser sous la pluie. »
Je désigne vaguement le ciel, la rue, l’eau tout autour de nous, comme si ça suffisait à expliquer le reste. Lui continue simplement de me regarder.
La portière est toujours ouverte. Ses hommes sont immobiles. Et moi, j’attends sans baisser les yeux ni reculer. Je sais très bien que je détonne au milieu de tout ça, mais pour une fois, ça m’est égal.
« Pourquoi je ferais ça ? »
Sa voix n’est pas moqueuse. Presque curieuse, même.
Je prends une seconde pour réfléchir.
« Pour s’amuser ? »
C’est sincère. Juste ça.
Il me regarde comme si je venais de lui proposer une activité illégale, sale et probablement contagieuse.
Un autre homme s’avance enfin.
« Ça suffit. N’embêtez pas monsieur De Luca avec vos conneries. »
Je reste là où je suis. Trempée, pieds nus, probablement à deux doigts de passer pour une folle définitive, mais tant pis. À ce stade, mon image publique est déjà morte noyée dans un caniveau.
La main du beau gosse se pose sur l’épaule de son homme. Le geste est léger, presque rien, mais ça suffit.
« Laisse. »
Il ne me quitte pas des yeux. Et cette fois, je vois passer quelque chose sur son visage. Pas vraiment un sourire. Plutôt son idée.
« Très bien. Une danse. »
Il tend la main.
Je la regarde une demi-seconde, puis je glisse mes doigts dans les siens sans hésiter. Sa main est ferme, la mienne glacée et trempée. Il m’attire légèrement vers lui, juste assez pour lancer le mouvement.
On commence à bouger.
Ce n’est pas une vraie danse, juste un rythme trouvé entre deux respirations, entre les gouttes, entre l’idée que tout ça n’a aucun sens et celle que ça n’a pas besoin d’en avoir.
Je glisse presque aussitôt, me rattrape à lui, et un rire m’échappe.
La pluie s’écrase sur nos épaules, dans nos cheveux, sur nos visages. Je n’ai plus froid. Ou alors pas assez pour que ça compte.
« Je dois vous appeler monsieur De Luca ?
— Gabriel, ça suffira. »
Il me fait tourner d’un mouvement net, propre, maîtrisé. Je le suis avec un léger temps de retard, retrouve mon équilibre, et je ris encore en revenant face à lui.
Cette fois, il me regarde vraiment.
« Et moi, je dois appeler comment la fêlée qui m’a arrêté sous la pluie ?
— Nora. »
Je soutiens son regard.
« Je m’appelle Nora. »
Mon prénom reste suspendu une seconde entre nous. C’est idiot, peut-être, mais j’ai l’impression que quelque chose vient de bouger.
On continue à danser sous la pluie qui ne faiblit pas. Le rythme est irrégulier, un peu bancal, et pourtant ça fonctionne. Je me rapproche, je m’éloigne, puis je reviens comme si je suivais une musique que je suis la seule à entendre.
Lui s’ajuste toujours, sans effort apparent.
Évidemment.
Même improviser avec une inconnue trempée, il le fait comme s’il avait signé un contrat de performance.
« Vous faites ça souvent ? demande-t-il. Aborder des inconnus sous une pluie pareille pour leur proposer de danser ? »
Je ris, un peu essoufflée.
« Non. C’est la première fois. Je voulais cocher un truc. »
Je lève les yeux vers le ciel et ferme brièvement les paupières, laissant la pluie couler sur mon visage.
« Un rêve de gamine. »
Mes pieds glissent encore et cette fois je me rattrape à lui avec plus de force. Sa prise se resserre à peine, juste assez pour me stabiliser. Il ne me lâche pas.
« C’est dangereux comme comportement. »
Sa voix est plus basse, maintenant.
Je hausse les épaules.
« On n’a qu’une vie. »
Les mots sortent facilement.
Trop facilement.
Je souris quand même.
« Autant la rater correctement. »
Mon sourire vacille complètement.
Il y a un faux mouvement dans ma poitrine, une décharge minuscule, puis plus rien ne suit comme il faut. Mon corps se tend, mes doigts se crispent autour de sa main, et mon souffle se coupe net.
Ah.
Super.
Pas maintenant.
Le sol se dérobe sous mes pieds et, avant que j’aie le temps de faire semblant, je bascule.
« Nora. »
Sa voix est plus ferme que forte.
Puis tout va trop vite.
Ses hommes bougent avant même que je comprenne. La pluie disparaît, avalée par le mouvement, les bras qui me rattrapent, les portes qui s’ouvrent, la lumière qui change d’un coup.
L’hôpital me saute au visage avec son blanc agressif et son odeur sèche.
C’est presque vexant, à ce stade, d’y revenir aussi souvent. Je devrais avoir une carte de fidélité. Dix malaises, un chocolat chaud offert. Minimum.
On me prend en charge sans poser de question.
« Encore ? »
L’infirmière arrive déjà avec cette tête mi-exaspérée, mi-inquiète que je connais trop bien.
« Nora, sérieusement… »
Je rouvre les yeux et lui offre mon sourire le plus présentable.
« Ça va… j’ai juste profité de la journée. »
Ma voix accroche un peu.
Bon. Pas ma meilleure entrée.
Elle soupire, mais ses gestes restent rapides, précis, habitués. C’est presque pire. Quand les gens ne paniquent même plus, c’est que ton cas commence à devenir une routine. Rien de tel qu’une maladie mortelle pour devenir la cliente régulière d’un service médical.
On m’emmène derrière une porte, on m’assoit, on vérifie, on branche, on surveille. Le cirque habituel, version express.
Quand enfin tout ralentit un peu, j’ai une couverture sur les épaules, les cheveux encore humides, et cette sensation ridicule d’avoir laissé une scène en suspens dehors.
Je tourne la tête vers la vitre.
Il est toujours là.
Gabriel n’a pas bougé. L’eau goutte encore de ses vêtements sur le sol impeccable du couloir. Un médecin s’approche de lui. Ils échangent quelques mots.
Je n’entends rien.
Évidemment.
Mais je vois très bien la scène. Le médecin prudent. Gabriel qui demande. Le petit silence gêné.
Et voilà. Ça y est.
Félicitations à tous, l’inconnu élégant avec qui j’ai dansé sous la pluie sait maintenant que mon cœur est en train de rendre sa démission.
Magnifique.
Très belle manière de faire connaissance.
Je détourne les yeux une seconde, juste le temps de ravaler cette pointe de honte idiote qui essaie de remonter. Après tout, je ne lui ai pas menti. J’ai juste omis de préciser que ma lubie romantique du soir pouvait se terminer en admission express. Petit détail logistique. Rien de dramatique. À part moi, potentiellement.
Quand je regarde de nouveau, il est toujours là.
Il ne bouge presque pas, mais quelque chose a changé dans sa façon de me regarder à travers la vitre. Je ne saurais pas dire quoi. Ce n’est pas de la pitié. Heureusement. Je crois que je l’aurais mal supportée.
Ses hommes réapparaissent au bout du couloir. Même de loin, on sent qu’ils attendent. Lui répond quelque chose, bref. Ils s’éloignent.
Et contre toute attente, il reste.
Une seconde plus tard, on frappe à la porte.
« Entrez. »
Ma voix est plus stable cette fois. Tant mieux. J’aimerais éviter de mourir humiliée en plus du reste.
Il ouvre.
La chambre paraît encore plus blanche avec lui dedans, trop blanche et trop banale pour quelqu’un qui a l’air d’être sorti d’un autre monde.
Je lève les yeux vers lui et je souris.
« Vous êtes revenu. Merci pour la danse… et désolée pour la frayeur. »
Il referme la porte derrière lui, puis reste debout un instant, comme si avancer rendait la situation trop réelle.
Son regard s’attarde sur moi juste assez pour me rappeler que je dois avoir l’air pitoyable sous ma couverture d’hôpital, les cheveux mouillés et le teint douteux.
Charmant.
« Dans votre état, vous devriez être plus prudente. »
Le ton est calme, mais plus dur qu’avant.
Je baisse un instant les yeux vers mes doigts qui jouent avec le bord de la couverture.
« J’ai été prudente toute ma vie. Ça ne m’a pas vraiment réussi. »
Je relève la tête.
« Maintenant, j’ai une date de péremption… alors autant l’utiliser. »
Je dis ça légèrement, comme si le mot pouvait devenir moins laid lancé avec assez de désinvolture.
Il ne sourit pas.
Forcément.
Monsieur n’a pas l’air d’être très sensible aux métaphores de supermarché.
« Je vais en profiter. J’ai plein de choses à faire. »
Il me regarde sans rien dire tout de suite.
« Quel genre de choses ? »
Je ris doucement.
« Oh… une bonne liste. Je compte bien m’amuser jusqu’à la dernière seconde. »
La pluie continue de battre contre les vitres, plus sourde maintenant. Le silence s’étire entre nous, tendu, fragile.
Je tourne légèrement la tête vers lui. Il n’a toujours pas bougé.
Avec un autre, je me serais déjà protégée derrière une vanne. Avec lui, je n’en ai pas envie. Ou peut-être que je suis simplement trop fatiguée pour faire semblant.
Finalement, il se détourne. Sa main s’arrête sur la poignée sans l’ouvrir tout de suite.
« Essayez de ne pas mourir avant d’avoir terminé votre liste. Ce serait… frustrant. »
Le ton reste plat, presque détaché. Et pourtant, quelque chose se serre dans ma poitrine d’une manière qui n’a rien à voir avec mon cœur défectueux.
Je souris malgré moi.
« Je vais faire de mon mieux. »
Il ouvre la porte et sort sans attendre davantage.
La porte se referme doucement derrière lui.
Le silence revient.
Je reste une seconde les yeux fixés sur la porte, puis je baisse le regard vers mes mains et la couverture froissée sur mes genoux.
Je glisse la main dans la poche de ma robe et j’en sors le papier froissé.
Ma liste.
Je la déplie lentement. Les plis résistent sous mes doigts encore froids.
Je baisse les yeux sur le désordre familier : les lignes écrites de travers, les mots ajoutés plus tard, les couleurs différentes, les ratures. Les idées absurdes, les idées tristes, les idées brillantes. Un petit inventaire du chaos.
Je n’ai pas besoin de tout relire. Je les connais.
Mon regard s’arrête sur une ligne.
“Danser sous la pluie avec un inconnu.”
Un sourire me revient aussitôt.
J’attrape le stylo posé sur la table de nuit, j’hésite une fraction de seconde, puis je coche.
Un trait simple. Net.
C’est fait.
Je reste un instant à regarder la ligne barrée, puis mes yeux remontent sur les autres cases. Toutes celles qui restent.
Beaucoup trop.
Pas assez.
Le bord du papier plie sous mes doigts.
« Une par jour. Minimum. Jusqu’au bout. »
Mon sourire revient, différent cette fois. Moins léger. Plus solide.
Je replie la feuille et la glisse contre moi comme quelque chose de précieux.
Puis je m’allonge et je garde les yeux ouverts.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai hâte de demain.
Juste parce qu’il reste encore un jour à vivre.