๐๐๐๐๐๐๐๐
Le froid mordant de la nuit me brรปlait les joues, me poussant ร enfouir mon visage dans lโรฉpaisse รฉcharpe enroulรฉe autour de mon cou. Mais รงa nโavait rien de surprenant, les tempรฉratures hivernales de lโAlaska รฉtaient piquantes. Je ne mโy habituais pas malgrรฉ que je sois nรฉe ici. Bien que je ne puisse mโen prendre quโร moi-mรชme dโavoir mis le nez dehors en pleine nuit.
Je plongeai mes mains dans les poches de mon manteau alors que mes pas sโenfonรงaient dans une abondante couche de neige qui craquait sous mes semelles. Les rues dรฉsertes me donnaient lโimpression dโรชtre seule au monde. Un peu comme dans ce film dโhorreur de vampires, 30 jours de nuit. Et si ma mรฉmoire รฉtait bonne, lโintrigue se dรฉroulait รฉgalement en Alaska. Mรชme sโil y avait peu de chance que je vois des suceurs de sang surgir de lโobscuritรฉ pour me vider de me mordre ร la carotide. Surtout pas dans une ville comme Anchorage, bien trop peuplรฉ. Non ce genre de tuerie de masse fonctionnait bien mieux dans des endroits isolรฉs oรน la communication pouvait facilement รชtre coupรฉe.
Cette idรฉe me tira un petit sourire amusรฉ. Des prรฉdateurs avec une intelligence humaine, voire supรฉrieure, penseraient sans doute comme moi. Pourquoi prendre le risque de se faire remarquer quand on pouvait tout faire dans le noir sans รฉveiller les soupรงons de personneโ?
Un bruit dans mon dos mโarracha ร mes rรฉflexions sur les plans de massacre dans un univers parallรจle rempli de crรฉatures monstrueuses. Mon cลur sโemballa dans ma poitrine alors quโune faible peur naquit dans mes entrailles. Si les bรชtes fantastiques pourvues de crocs et de griffes nโexistaient pas, un tout autre type se baladait dans nos rues.
Des humains.
Mรชme lโAlaska nโรฉtait pas connu pour avoir une รฉnorme quantitรฉ de tueurs en sรฉrie, ce nโรฉtait pas impossible. Et je reprรฉsentai la victime parfaite ร cet instant. Une jeune femme, seule, dans la nuit glacรฉe et sans rien pour se dรฉfendre. Lโidรฉe de me faire kidnapper et balancer dans le coffre dโune voiture me donna des sueurs froides.
Le bruit se rapprocha.
Je faillis me mettre ร courir, mais une petite voix dans ma tรชte me chuchota que cโรฉtait irrationnel. Je jetai quand mรชme un coup dโลil par-dessus mon รฉpaule et tressaillis en rรฉalisant quโil y avait quelquโun tout prรจs de moi. Je jurai en posant une main sur ma poitrine oรน mon palpitant martelait comme sโil cherchait ร sโรฉchapper. Ce nโรฉtait pas un kidnappeur, seulement une fille au visage tรขchรฉ par son mascara. Aucun doute quโelle avait pleurรฉ.
โ Mon Dieu, faut pas faire des trucs comme รงaโฆ, marmonnai-je en me retournant complรจtement vers lโinconnue.
โ Dรฉsolรฉe, mais mon mec mโa laissรฉe dans la rue aprรจs une dispute, etโฆ etโฆ
Elle รฉclata ร nouveau en sanglots, ce qui me mit un tantinet mal ร lโaise. Consoler les gens nโavait jamais รฉtรฉ mon fort. Bien que son compagnon โ que jโespรฉrai voir devenir son ex โ รฉtait un beau salaud de lโavoir abandonnรฉ de cette maniรจre au milieu de la nuit dehors.
โ Hum, dรฉsolรฉe, mais calme-toi, lui dis-je en essayant dโรชtre avenante. On peutโฆ faire un bout de chemin ensemble si tu veux. Comment tu tโappellesโ?
Un peu de solidaritรฉ fรฉminine ne pouvait pas lui faire de mal.
โ Maryโฆ
โ Moi, cโest Shiloh, viens ne restons pas lร . Il fait froid et il est tard.
Je ne savais pas oรน elle allait, mais puisquโelle marchait derriรจre moi, cโรฉtait sans doute sur mon itinรฉraire. Elle hocha la tรชte, agitant les mรจches brunes qui entouraient son visage souillรฉ de larmes. Elle essuya son nez dans la manche de son manteau, ce qui mโarracha une grimace discrรจte. Mais je tins ma langue vu son รฉtat. Je me remis ร avancer et elle me suivit de prรจs. Je ne savais pas quoi lui dire parce que je craignais dโaggraver son moral en la questionnant sur son incapable de copain.
Sรฉrieusement, qui laissait une fille seule dans la rue au milieu de la nuitโ? Une dispute ne reprรฉsentait pas une excuse valable pour faire ce genre de chose. Nous tournรขmes ร lโangle dโun bรขtiment et mon attention se fixa sur un camion. Mais ce qui me paraissait รฉtrange avec ce vรฉhicule, cโรฉtait quโil avait une dรฉgaine de transport militaire, mais plusโฆ solide. Ce nโรฉtait pas lร quand jโรฉtais partie plus tรดt dans la nuit.
La main de mon accompagnante se referma sur mon bras avec force. Je dรฉtournai mes yeux du convoi pour les poser sur Mary. Son visage sโรฉtait vidรฉ de toute couleur, faisant dโautant plus ressortir les traces foncรฉes de mascara sur ses joues. Son expression transpirait lโeffroi alors quโelle observait quelque chose dans la neige. ร mon tour, je scrutai ce qui semblait tant la terrifier. Des taches rouges souillaient le blanc immaculรฉ du sol.
Trop sombres.
Trop รฉpaisses.
Elles nโavaient rien dโaccidentel.
Mon souffle se bloqua dans ma poitrine. Une peur sourde, irrationnelle, me serra les entrailles, comme si mon corps avait compris avant mon esprit.
โ Faut pas quโon reste lร โฆ
Ma voix nโรฉtait plus quโun murmure รฉtranglรฉ.
Je la poussai brusquement sur le cรดtรฉ, lโobligeant ร changer de trottoir. Peu importait ce que ces traces signifiaient. Un blessรฉ ou un mort, je ne voulais pas le savoir. Il y avait des choses quโil valait mieux ne jamais regarder de trop prรจs. Sauf quโen arrivant de lโautre cรดtรฉ, dans une ruelle รฉtroite, quelque chose de tiรจde me tomba sur le visage. Je portai ma main ร ma joue. Un liquide รฉpais, poisseux, sโรฉtirait entre mes doigts, formant des filaments.
โ Quโest-ce queโฆโ?
Un grognement guttural rรฉsonna au-dessus de nos tรชtes, vibrant dans le silence glacial. Un son bas, profond, chargรฉ dโune faim animale.
En levant les yeux, je croisai deux pupilles brillantes et fรฉroces. Trop proches. Je me jetai sur le cรดtรฉ au moment prรฉcis oรน la chose fondit sur nous. Le hurlement de Mary dรฉchira lโair aussitรดt รฉtouffรฉ par des grondements furieux et des bruits humides qui je refusai de reconnaรฎtre. Je me relevai, titubante, sur mes pieds en observant le dos massif et poilu qui recouvrait le corps minuscule de sa victime et obstruai lโentrรฉe du passage. Mon instinct de survie sโembrassa. Une dรฉcharge dโadrรฉnaline brรปla mes veines. Je pris mes jambes ร mon cou, fuyant ร travers les rues glacรฉes dโAnchorage, laissant derriรจre moi les cris, les grognementsโฆ et avec la certitude atroce que jโรฉtais devenue la proie dโune abomination.
Je pouvais entendre les claquements de dents et les pas lourds de la chose qui me poursuivait. Je nโavais jamais รฉtรฉ trรจs sportive, mais ร cet instant, je me sentais portรฉe par la peur. Jโignorai la brรปlure dans mes poumons et dans mes muscles. Cependant, le monstre parvint ร me rattraper bien trop vite. Il me heurta avec une telle force que mon corps se trouva projeter dans une ruelle adjacente. Je gรฉmis de douleur, ma chute ร peine amortie par la couche de poudreuse.
Je cherchai malgrรฉ tout ร ramper pour me sortir de ce cauchemar. Vaine tentative stoppรฉe par un important poids qui sโรฉcrasa sur moi. Le souffle difficile, je geins avant quโun cri ne mโรฉchappe alors quโune douleur innommable me traverse lโรฉpaule. Des dents acรฉrรฉes sโenfoncรจrent dans ma chair pendant quโร droite, je sens des griffes trancher mes vรชtements et ma viande comme sโil sโagissait de beurre. Je ne pus que hurler ma souffrance en priant que quelquโun me vienne en aide.
Au moment oรน tout espoir quittait mon corps en mรชme temps que mon sang, des dรฉtonations explosaient dans la nuit. Les crocs sโextirpรจrent de mon รฉpaule et des couinements sโรฉlevรจrent alors que la masse pesante sโenvole. Je demeurai pourtant ร terre, le froid sโinfiltrant ร travers mes vรชtements. Je luttai pour ne pas perdre connaissance, mais cโรฉtait peine perdue. Ma vue se troublait et mon audition faiblissait, comme si on avait enfoncรฉ des bouchons dans mes oreilles.
La derniรจre chose que je vis, plusieurs silhouettes floues se tentant au-dessus de moi.