Chapitre 1 — L’argent dans le miroir
Trois heures douze du matin. Dans le couloir des urgences du CHU de la Cavale Blanche, Gwen posa son badge sur le comptoir et sortit fumer à la fenêtre du second, comme elle le faisait depuis trois ans malgré l’interdiction de 2018. La nuit avait été rude — deux suicides ratés, un scooter en miettes contre une borne d’incendie, une vieille dame inconsolable pour un chat. Le genre de nuit qu’on ne raconte pas à Tristan en buvant le café d’après-garde, parce qu’à force on ne sait plus quoi en faire.
Elle alluma sa cigarette, recracha la première bouffée vers la rade. Brest dormait, militaire, ordonnée, à mille kilomètres mentaux de tout. Et plein ouest, à deux heures de ferry et neuf ans d’écart, l’île qu’elle avait quittée à seize ans tournait sous une pleine lune dont elle ne se rappelait jamais.
Le vent était du sud-ouest. Elle l’identifia sans réfléchir, comme on identifie une langue qu’on a parlée enfant et qu’on ne parle plus. Tiède pour une fin avril. Il sentait la vase à marée basse, le mazout des chantiers de l’Arsenal, et autre chose dessous — quelque chose de plus loin, qu’elle refusa de nommer.
Quelque chose remonta le long de sa colonne. Pas la nicotine — plus profond, plus lent, comme une eau qui infuse. Une fièvre, soudaine et précise, qui traversa ses omoplates. Elle s’appuya au mur. Le carrelage était froid. Sa joue contre lui ne suffit pas. Elle se redressa, jeta la cigarette dans la rue, regarda ses mains.
Elles tremblaient.
Pas le tremblement d’une garde finissante, qu’elle connaissait par cœur. Pas le tremblement du café trop tard, ni celui de la déshydratation — elle avait bu un demi-litre d’eau à l’avant-dernier passage aux toilettes, elle vérifiait toujours. Un tremblement plus mécanique, plus régulier, comme si quelque chose battait sous ses doigts à un rythme qui n’était pas le sien.
— Gwen ?
Tristan arrivait du bout du couloir, en blouse, deux gobelets à la main. Sa voix dans la cage à néons sonnait normale, et pour une seconde elle s’accrocha à cette normalité comme à un câble.
— Tu sors quoi, là ? T’as une tronche.
— Migraine.
— Tu prends rien ? T’as l’aspirine au vestiaire si tu veux.
— Non. Ça passe.
Il lui tendit le gobelet. Café noir, serré. Elle ne le prit pas.
— Je te le pose ici, alors.
Il déposa le gobelet sur l’appui de fenêtre, hésita. Gwen soutint son regard, ce qui était la seule chose à faire avec Tristan — il sentait les déviations à dix mètres et il ne lâchait pas.
— Tu rentres ? demanda-t-il enfin.
— Dans une heure.
— Je te ramène ?
— Non.
Il hocha la tête. Repartit. Elle l’entendit reprendre son service, ouvrir la porte du box trois, dire quelque chose à voix basse à l’aide-soignante — celle de la chimio palliative, je crois qu’elle a fini, viens. La machine du CHU se remit en route comme si rien ne s’était interrompu, ce qui était d’ailleurs le cas. Rien ne s’était interrompu. Il n’y avait rien.
Sauf le tremblement qui descendait maintenant dans ses bras.
Elle attrapa son téléphone. Pas d’appel. Pas de message. Pas de notification de planning. Très bien. Pas une attaque cardiaque, alors. On exclut le diagnostic facile. Elle ramena les yeux sur ses mains. Elles tremblaient toujours, mais c’était devenu un peu différent : plus lent, plus profond, comme si chaque doigt avait son propre tempo.
Elle décida d’aller aux toilettes.
Le couloir des sanitaires du personnel se trouvait à l’autre bout du second. Elle marcha en regardant le sol. Le linoléum vert pâle, les bandes d’antidérapant, les marques noires de chariots qu’on ne nettoyait jamais. Vingt-trois pas — elle l’avait compté un soir, par ennui, à 4 h 30 d’une garde sans patient. Vingt-trois pas, et elle poussa la porte.
Dedans, ça sentait la javel et le savon liquide. Néon blanc, un seul. Le miroir au-dessus du lavabo central, fendu en travers depuis avant son arrivée, jamais remplacé. Elle s’avança. Posa les deux mains à plat sur le rebord de porcelaine. Releva la tête.
Et resta plantée là.
Ses yeux n’étaient pas gris.
Ses yeux étaient gris depuis vingt-cinq ans. Sa mère le lui avait dit assez de fois, gris comme la mer du nord-ouest avant le grain, gris comme le granit du phare du Stiff. Elle le savait. Elle vérifiait dans le miroir tous les matins en se brossant les dents, parce que c’était la seule partie d’elle qu’elle reconnaissait sans effort.
Maintenant, ils étaient argent.
Pas gris clair. Pas gris-bleu. Pas un effet de la fatigue ni du néon. Argent. Argent liquide, comme du mercure dans un thermomètre cassé, avec un petit reflet bleuté qui bougeait quand elle clignait. Elle cligna trois fois. Cela ne disparut pas. Cela ne se figea pas non plus — cela bougeait, lentement, comme si quelque chose nageait dans son iris.
Elle s’entendit, très loin, prononcer le mot non.
Sa main droite quitta le rebord du lavabo, monta vers son visage. Elle se tira la paupière inférieure d’un doigt. Les vaisseaux étaient normaux, blancs, propres. Elle ouvrit grand. Cela bougeait toujours.
Elle se rappela, sans l’avoir invoqué, le visage de sa mère penché sur elle quand elle avait quatre ans. Tu as les yeux de ta grand-mère, ma chérie. Mais les siens, parfois, devenaient argentés. Comme la lune dans une flaque. Elle avait répondu, à quatre ans : Comme un bonbon ? Sa mère avait ri. Ri pour de bon, pas le rire poli qu’elle servait aux clients de la librairie. Et elle avait dit, doucement : Comme un bonbon. C’est exactement ça.
Gwen avait oublié cette conversation. Elle se la rappela d’un coup, intacte, en regardant sa propre paupière dans le miroir fendu d’un sanitaire d’hôpital. Sa main retomba.
Le tremblement dans ses bras n’était plus du tremblement. C’était une vibration, presque musicale, comme si on avait pincé une corde quelque part sous sa clavicule et que la corde n’arrivait pas à s’éteindre. Elle pencha la tête de côté. La vibration suivit. Elle ouvrit la bouche pour respirer. Sa langue lui parut épaisse. Elle referma la bouche.
Et alors elle entendit la voix.
Pas dans le sanitaire. Dehors. Plus loin que dehors. Portée par le vent qui venait du sud-ouest et qui contournait l’aile du CHU pour rentrer par la fenêtre de la salle de pause à l’autre bout du couloir, qu’elle avait laissée entrouverte. Une voix, ou plutôt un mot, syllabe d’homme — un seul.
Reviens.
Elle se figea.
Le mot ne venait pas par les oreilles. Il arrivait en elle directement, à un endroit qu’elle ne savait pas exister, à l’arrière de sa nuque, un peu en dessous de la ligne des cheveux. Là où, à seize ans, il y avait eu pendant trois jours une marque fine et chaude qu’elle avait grattée jusqu’au sang en pensant à un eczéma, et qui avait disparu d’elle-même au matin. Là où, en posant une voie veineuse difficile quelques heures plus tôt, elle avait machinalement frotté parce que ça la démangeait — mais si peu qu’elle avait à peine remarqué.
Elle porta la main à sa nuque. La peau était chaude. Pas brûlante, chaude. Une chaleur qui n’aurait pas dû être là.
Reviens.
Le mot revint. Plus net cette fois. Elle reconnut la voix.
Elle reconnut la voix avec une exactitude qui la mit à genoux. Elle s’attrapa au lavabo, glissa lentement, finit assise sur le carrelage, le dos contre la porcelaine, le souffle coupé comme après un coup au plexus. Ses jambes ne lui répondaient plus. Le miroir au-dessus d’elle s’était embué de sa propre respiration, et c’était une chance, parce qu’elle n’aurait pas supporté de revoir ses yeux.
Elle ne la connaissait pas, cette voix, et en même temps elle la connaissait depuis toujours. La dernière fois qu’elle l’avait entendue, c’était sur la jetée du Stiff, par un soir de pleine lune de mai, et la voix avait dit autre chose. La voix avait dit, en breton ancien et en français mêlés, les mots du rejet qui finissaient par : Je te déclare étrangère à ma marque, étrangère à mon sang, étrangère à ma meute. Va. Elle n’avait jamais oublié ces mots. Elle les retrouvait là, dans un sanitaire de Brest, neuf ans plus tard, comme un papier qu’on aurait plié et oublié dans la poche d’un manteau.
Elle se mit à pleurer sans bruit. C’était un truc qu’elle savait faire. Elle l’avait appris au foyer d’étudiants infirmiers à dix-sept ans — comment pleurer en silence dans une chambre partagée. Les épaules ne bougent pas. La gorge ne fait pas de bruit. Seules les larmes coulent, et on les essuie d’un revers de poignet quand elles touchent la mâchoire.
Le téléphone sonna dans sa poche.
Elle tressaillit. Le téléphone ne sonnait jamais à 3 h du matin. À 3 h du matin, elle était en garde, et tout passait par le bip de service, jamais par son numéro personnel. Le téléphone sonna une deuxième fois. Elle le sortit de sa blouse d’une main qui tremblait encore.
Sur l’écran : Maman.
Elle resta deux secondes à regarder le mot. Maman, pour Gwen, c’était un nom de fichier. Elle n’utilisait plus ce mot à voix haute depuis longtemps. Quand elle parlait de sa mère à Tristan, elle disait ma mère, ou la femme qui m’a élevée quand elle voulait mettre de la distance — et elle voulait toujours mettre de la distance.
Elle décrocha.
— Gwen.
La voix de sa mère était plus petite que dans son souvenir. Un peu rauque. Elle n’avait pas dû fumer — Maëlys ne fumait pas — mais elle avait dû tousser, parler peu, dormir mal.
— Gwen, c’est moi.
— Je sais, dit Gwen.
Elle entendit sa propre voix sortir, ferme, infirmière, sans tremblement. C’était le miracle quotidien. La voix tient quand le reste lâche.
— Tu es à l’hôpital ?
— Je suis en garde.
— Bien.
Sa mère respira. Une respiration courte, comme si elle gardait sa réserve d’air pour ce qui suivait.
— C’est l’heure, dit Maëlys.
— Quelle heure.
— L’heure de revenir à la maison.
Gwen ne répondit pas. Elle compta jusqu’à quatre dans sa tête, par habitude — c’était ce qu’on apprenait aux infirmières pour ne pas répliquer à un patient agressif. Quatre secondes, et la moitié de la colère retombait.
— Je travaille, dit-elle enfin.
— Ce n’est pas ça que je te demande.
— Je sais ce que tu me demandes. Je dis non.
Maëlys ne se froissa pas. Elle ne s’était jamais froissée d’un non de Gwen, ce qui, ironiquement, était pire qu’une dispute. Une dispute, on la finissait. Le silence acceptant de Maëlys, on le portait. Gwen le portait depuis neuf ans.
— Tes yeux, dit Maëlys.
Gwen se tut.
— Tes yeux ont changé, ce soir. C’est arrivé.
— Comment tu sais ça.
— Je le sais. Reviens.
Le mot, dans l’oreille, sonna différent du mot qu’elle avait entendu dans le vent quelques minutes plus tôt. Le mot maternel était plus plat, plus vieux. Le mot dans le vent avait été chaud, presque corporel. Elle ne dit pas ça à sa mère. Elle ne dit rien.
— Tu prends le ferry de neuf heures, demain matin. Je viens te chercher au Stiff.
— Je n’ai pas dit oui.
— Tu as dit oui en décrochant.
C’était vrai. Elle haïssait que ce soit vrai. Elle ferma les yeux, posa la nuque contre la porcelaine froide du lavabo, sentit la chaleur de la marque qui ne s’éteignait pas.
— Maman.
Le mot lui sortit malgré elle. Elle l’avait dit sans s’en apercevoir. Cela faisait neuf ans que ce mot ne sortait pas de sa bouche.
— Oui, ma fille.
— Si je viens, c’est pour toi. Pas pour eux.
— Je sais, dit Maëlys.
— Et je rentre dès que je veux.
— Bien sûr, dit Maëlys.
Mensonge gentil. Elles le savaient toutes les deux.
— Kenavo, dit Gwen, et elle raccrocha avant que sa mère ne réponde.
Elle resta sur le carrelage encore une minute. Le miroir s’était désembué. Elle leva les yeux par mégarde. L’argent y était toujours. Il avait peut-être un peu pâli, ou alors c’était la lumière, elle n’aurait pas su dire. Elle s’attrapa au lavabo, se hissa, vérifia qu’il n’y avait personne dans les autres cabines. Personne. Bonne soirée.
Elle rentra dans le couloir.
Tristan était au bureau d’accueil, à remplir un dossier. Il leva la tête en l’entendant. Vit son visage. Se leva à demi.
— Gwen, qu’est-ce qui…
— J’ai un truc. Je rentre.
— Maintenant ? T’es en service jusqu’à…
— Je sais. Préviens Léa. Je passe le relais.
Elle alla au comptoir, posa son badge dessus, doucement, exactement entre deux taches de café séché. Le badge fit un petit bruit en touchant le formica. Tristan la regardait sans bouger.
— Tu rentres chez toi ?
— Pas chez moi.
— Où alors.
Elle hésita. Le mot lui parut si étranger qu’elle n’arriva pas à le prononcer la première fois. Elle dut s’y reprendre.
— À la maison.
Tristan ne demanda pas où était la maison. Il avait compris depuis longtemps que la maison de Gwen, ce n’était pas l’appartement sous les toits de Recouvrance. Il n’avait jamais posé la question. Il ne la posa pas davantage maintenant.
— Tu m’appelles quand t’arrives.
Elle hocha la tête. Sortit. Prit l’ascenseur. Au rez-de-chaussée, elle traversa le hall vide, salua le vigile d’un geste, poussa la porte automatique. Le vent du sud-ouest la prit en pleine figure dès la sortie. Elle leva le visage. Inspira. La nuit était très claire, presque sans brume, et la lune au-dessus de la rade était pleine, exactement pleine, comme un trou rond et blanc dans le noir.
Elle commença à marcher vers le port.
Elle marcha sans pleurer cette fois, parce qu’on avait épuisé sa réserve de pleurer pour une nuit. Elle marcha sans téléphoner à personne. Elle marcha en serrant son téléphone dans la poche de sa blouse, parce qu’elle n’avait pas pris son sac, qu’elle n’avait pas pris ses clés d’appartement, qu’elle n’avait emporté ni manteau ni rien, et qu’au fond cela lui était égal.
À la hauteur du pont de Recouvrance, elle s’arrêta une seconde pour reprendre son souffle. Les bateaux militaires dormaient sur leurs aussières. Le vent continuait à porter le mot à l’arrière de sa nuque, mais plus faiblement, comme si quelqu’un, à l’autre bout du monde, avait commencé à respirer plus calmement parce qu’elle avait dit oui.
Elle pensa à Yann.
Elle pensa à Yann pour la première fois en neuf ans sans se l’interdire, et cela lui fit moins mal que ce à quoi elle s’était préparée.
Elle reprit sa marche. Le port n’était pas loin. Le ferry de neuf heures partait dans cinq heures. Elle avait largement le temps de boire un café au comptoir d’un troquet d’aubette ouvert tôt, de remplir le formulaire, de prendre son billet — et, surtout, de réfléchir à la phrase qu’elle se répéterait dans sa tête pendant la traversée.
Elle la trouva avant même d’arriver à la jetée.
Si je suis devenue folle, autant l’être à la maison.