Les Mémoires De Sang - Volume 1

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Summary

Gisèle Pendragon est une sorcière. Issue d'une des plus influentes communautés du pays, elle espère faire prospérer la tradition familiale en prenant un jour la tête de son coven. Alaric Duval est un vampire. Son rôle au sein de son clan a été décidé bien avant sa naissance : être chasseur et dédier sa vie à l'extermination des créatures démoniaques qui menacent le bon équilibre entre les espèces. Lorsque le coven de Gisèle fait appel aux services du clan d'Alaric suite à une série de meurtres sanglants, ils vont alors devoir travailler ensemble afin de mettre un terme à ces attaques. Alliant leurs pouvoirs à ceux des vampires, les sorciers de Machynlleth doivent se tenir prêts à changer la face du monde tel qu'ils le connaissaient jusqu'alors.

Genre
Romance
Author
Faust_B
Status
Ongoing
Chapters
6
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1


Le service à thé était parfaitement aligné sur son plateau. Fumante, l’infusion qu’il contenait laissait flotter dans l’air de la petite boutique une odeur de cardamome, si prononcée, que personne ne pouvait ne pas en humer les vapeurs apaisantes. Ne fût d’usage, mais Mlle. Pendragon prit elle-même le temps de préparer le thé pour Gabrielle, juste histoire de lui donner un petit coup de boost pour ses dernières révisions avant ses examens.

— C’est la maison qui offre, annonça-t-elle en déposant le plateau devant l’adolescente perdue dans ses notes et ses fiches de révision. Et tu mérites une pause.

Gabrielle releva son nez de ses cahiers, posant sur la jeune femme un regard empreint de remerciements. Cette dernière prit place sur la chaise en face d’elle, puis leur versa une tasse à chacune. Le thé, presque brûlant, laissa quelques gouttes perler le long du bec de la théière, venant tacher le plateau en dessous. C’était un plateau en bois d’hêtre, peint à la main par sa mère lorsqu’elle avait son âge. À cette époque, les coquelicots étaient ses fleurs préférées. Elle en dessinait de partout, et aujourd’hui encore, Gisèle en retrouvait de nouveaux, disséminés dans la maison : sur les murs, sur des lattes du plancher, les placards de la cuisine, ou encore brodés sur des rideaux.

— Merci, c’est très gentil à toi.

Gabrielle porta sa tasse à ses lèvres, et elle observa ses traits se détendre soudain sous l’effet apaisant de la cardamome et du soupçon de magie qu’elle avait incorporé dans son mélange. Elle ne s’en rendait pas compte, mais savourait tout de même cet effet sur son esprit rempli d’angoisse.

Comme Mlle Pendragon, les sorcières vivent parmi les humains depuis si longtemps que plus personne ne fait attention à la magie qui les entoure. Alors, par peur de briser cette harmonie inconsciemment nourrie par l’ignorance des humains, elles continuent de pratiquer leur magie autrement dans le grand jour. En incorporant miette par miette dans les détails insignifiants de la vie quotidienne. En revanche, dans l’intimité de leurs maisons et de leurs covens, chacune et chacun pratique librement sa magie, la laissant suivre son libre cours. Chaque sorcière et chaque sorcier nait avec des pouvoirs qui lui sont propres, puis suit un enseignement méthodique tout le long de son enfance et de son adolescence, afin de lui apprendre à maîtriser sa magie, et à l’utiliser à bon escient.

La jeune Gabrielle termina rapidement son thé, puis déposa sa tasse près de ses cahiers. Son air songeur arracha un sourire à la jeune sorcière.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ?

— Rien, dit-elle, seulement, j’aimerais tellement que les examens soient terminés, que je puisse enfin être libérée de tous ces devoirs ! Comment faisais-tu quand tu étais au lycée, pour ne pas devenir complètement folle ?

Amusée, Gisèle finit sa tasse d’un trait avant de lui faire rejoindre celle de Gabrielle sur le plateau.

— Eh bien, figure-toi, ma chère Gabrielle, que j’étais une très mauvaise élève à l’école, un véritable exemple à ne pas suivre ! Mais tu verras, tu détestes ça, et dans quelques années, quand tu devras payer un loyer toute seule, tu n’auras qu’une envie : retourner à tes années lycée !

Rassemblant ses affaires pour les fourrer dans son sac à dos au motif liberty, Gabrielle semblait plus détendue que lorsqu’elle était venue la trouver avec son thé, ce qui, au fond, la rassura.

— Ouais, en attendant, je rêve surtout de m’envoler loin de ce trou paumé, les regrets, je me les garde pour plus tard, rétorqua-t-elle en rangeant sa chaise.

Elle remercia encore une fois Gisèle et promit de revenir dès le lendemain à la sortie des cours avant de passer la porte, faisant tinter le carillon en forme de papillon accroché juste au-dessus.

Mlle Pendragon, après un moment de réflexion, perdue dans ses pensées, se releva, constatant que la boutique s’est complètement vidée de ses derniers clients. Il ne restait que Jane, sa seule employée, occupée à compter la caisse derrière le comptoir.

Bien qu’elle soit humaine, Jane était l’une des rares personnes à avoir connaissance de l’autre monde, un privilège qui lui avait été transmis par ses parents, eux-mêmes sorciers. Elle avait été adoptée alors qu’elle n’était qu’un bébé. Aujourd’hui, cela faisait sept ans que les deux jeunes femmes se connaissaient. Jane, dont la famille est originaire d’un coven voisin de Machynlleth, était venue travailler ici après que Gisèle eut hérité de la petite boutique de sa mère.

Jane releva la tête en l’entendant approcher. La lumière dorée de la fin d’après-midi se faufilant à travers la vitrine et le tintement des pièces qu’elle triait une à une à la sortie de ses pensées.

— Alors, la petite Gabrielle ? Demande-t-elle avec un sourire en coin, sans cesser de compter. Elle survivra à ses examens, tu penses ?

— La cardamome a eu l’air de faire son effet, elle travaille si dur… répondit la jeune femme en récupérant le plateau sur lequel refroidissait toujours la théière à moitié vide. Mais, je crois que tout ira bien.

— Tu sais, j’ai remarqué comment les gens se sentent bien ici. C’est comme si tu avais… je ne sais pas… une façon de rendre les choses plus légères, dit-elle, réfléchissant à voix haute.

Gisèle sourit tristement. Elle ne s’en rendait pas compte, mais sous ses airs désinvoltes, Jane remarquait tout. La règle est tacite entre sorcières : il était possible d’user de leur magie pour les humains à bon escient, sans altérer quoi que ce soit dans la structure de leurs vies, simplement pour faire le bien. Inconsciemment, ils le leur rendaient en propageant de bonnes ondes partout où ils passaient. C’est en partie ça qui nourrissait leur magie. L’énergie positive qui flotte dans l’air tel un courant électrique et dans lequel les sorcières puisent naturellement certaines forces.

— C’est juste du thé.

— Bien sûr ! S’esclaffa Jane en refermant le tiroir, satisfaite. Et moi, je sais jeter des sorts ! Regarde ça. Une très bonne journée pour les affaires !

Gisèle jeta un œil aux chiffres. Effectivement, la journée avait été bonne. Même excellente.

Un silence s’installa.

La boutique sentait encore le thé, et les pâtisseries, et elle, lâchait un profond soupir, apaisée, comme à la fin de chaque bonne journée de travail.

— Tu sais… Ta mère serait vraiment fière de toi.

La jeune femme s’arrêta net, le chiffon humide qu’elle passait sur le comptoir suspendu entre ses doigts. Elle croisa le regard attendri de son amie. Ses mots la touchaient, comme un souvenir doux-amer qui lui serrait la gorge un instant avant de glisser comme du miel.

— Tu crois ? dit-elle simplement.

— Je n’en doute même pas.

Jane fit le tour du comptoir pour venir poser ses mains sur ses épaules, qui s’affaissèrent sans qu’elle ne s’en aperçoive.

— Gisèle, ta mère a peut-être créé cet endroit ; mais toi, tu l’as fait vivre ! Et regarde… ça marche.

Les yeux baissés sur le plateau d’hêtre, ses coquelicots un peu usés dessinés par des mains qu’elle ne reverra plus, la sorcière sentit une pointe de nostalgie lui serrer la poitrine.

— J’essaie juste de faire de mon mieux ; elle aimait tant cet endroit.

Jane lui donna un léger coup d’épaule, comme pour chasser l’émotion qui menaçait de la submerger. Jane n’était pas une sorcière, mais parfois, elle en avait le cœur plus que toutes les autres.

Tout à coup, la porte de la boutique, qu’elle pensait pourtant avoir fermée à clé, s’ouvrit à la volée, venant se fracasser contre le mur. Un vent violent s’engouffra dans la salle, renversant tables et chaises sur son passage. Gisèle eut à peine le temps de hurler à Jane de se cacher dans la réserve que deux ombres massives surgissent par la porte gisante. Faisant se décrocher le carillon à vent qui vint se briser au sol en mille morceaux.

Les deux ombres s’avancèrent comme au ralenti dans le salon de thé. Grossissantes, épaisses comme une fumée étouffante, éclipsant totalement le peu de lumière qui restait en cette fin de journée, les plongeant dans une obscurité des plus effrayantes. Un long frisson parcourut la colonne vertébrale de Mlle Pendragon, et le duvet sur ses bras se dressa soudain. Bon sang, mais que se passe-t-il ? Elle n’en avait jamais vu en vrai, mais elle savait au fond d’elle-même qu’elle avait affaire à des démons.

Comme s’ils avaient entendu ses pensées, les deux créatures se tournèrent de concert vers elle, braquant leurs yeux brumeux sur ceux, plus effrayés, de la jeune sorcière. Que vennaient-ils faire ici ? La ville n’abritait aucun clan vampire, ce qui, généralement, constituait leur territoire de chasse préféré.

Elle n’eut pas le temps de se poser plus de questions, car l’un d’eux glissait vers elle à une vitesse surhumaine, ses longs tentacules de fumée tendus pour l’attraper ; Gisèle l’évita de peu en roulant sous une table. Agacé, le démon poussa un sifflement strident, qui eut pour effet de lui déchirer les tympans. Ses gestes, ralentis par la peur et la surprise de l’attaque, se firent plus hésitants lorsqu’elle leva ses bras devant son visage pour se protéger. Quel sort invoquer ? Elle essaya tant bien que mal de se souvenir des quelques sorts qu’elle avait appris plus jeune en cas d’attaque de créature maléfique, mais rien ne lui vint à l’esprit.

Reprends-toi.

Le deuxième démon, qui était jusque-là resté plus en retrait, rejoint son comparse en moins d’une seconde, et tous deux dardent leurs regards d’un blanc laiteux sur la jeune femme, comme si une sorcière était le plan pour leur dernier festin. Les sifflements qui s’échappaient d’eux, de plus en plus perçants, lui montèrent à la tête, et s’insinuèrent en elle comme un psaume.

Gisèle avait désormais l’impression de les entendre murmurer leur langue à l’intérieur de son crâne. Sa tête était prête à exploser. Elle eut alors un éclair de pensée pour Jane, qui était toujours cachée dans l’arrière-boutique. Elle devait sûrement être terrorisée. Il fallait absolument faire quelque chose, sinon elles risquaient bien d’y passer toutes les deux.

Fermant les yeux un instant, la jeune femme sentit un grondement sourd monter dans sa poitrine, tandis que les sifflements des démons tentaient encore et encore de pénétrer son esprit. Une vague de chaleur l’envahit tout entière, et elle rouvrit les yeux, plantant un regard noir sur les deux démons faits d’ombre. La magie enveloppait tout son corps, lui donnant l’impression de flotter à quelques centimètres du sol.

Et pour cause ! Ses pieds battaient l’air, comme pour essayer de trouver un nouvel équilibre. Ok Gisèle, concentre-toi ! Et, l’instant d’après, le cri qui s’échappa de ses lèvres, guttural, presque sauvage, souffla une tornade sur les deux démons, qui se retrouvent propulsés à l’autre bout de la boutique, faisant trembler les murs. Le choc qui lui secoua tout le corps la fit lourdement retomber sur le carrelage froid.

Toujours consciente du danger, Gisèle rampa jusque sous une table, à l’affût du moindre mouvement des deux démons. Et, s’ils n’étaient pas seuls et que toute une horde attendait de surgir dans le salon ? Elle tenta de couler un regard dans leur direction, tremblante, et ses yeux s’écarquillèrent de surprise : là où la tornade qu’elle venait d’invoquer avait projeté les deux créatures, ne subsistait qu’un trou dans le plâtre et quelques volutes de fumée. Les démons avaient disparu. Volatilisés d’un coup d’un seul.

Se relevant tant bien que mal, encore sous le choc de ce qui venait de se passer, Gisèle hurla :

— Jane ! Jane, est-ce que tout va bien ?

Pendant une seconde, elle crut que son amie avait finalement réussi à s’enfuir ou, pire : qu’ils l’avaient prise avec eux. Elle se précipita dans l’arrière-boutique. Le sang lui monta au visage, et sa colère reflua. Mais, l’instant d’après, elle entendit un reniflement provenant de la chambre froide et la porte s’ouvrit lentement sur une Jane en larmes. Cette dernière se jeta dans les bras de son amie.

— Putain Gisèle, qu’est-ce que c’était que ça ? Dit-elle entre deux sanglots.

— Je n’en sais strictement rien, rétorqua-t-elle en reprenant doucement ses esprits.

Elle se saisit ensuite du téléphone fixe resté derrière la caisse et composa à la va-vite le premier numéro qui lui vint. Au bout de trois sonneries qui semblèrent durer une éternité, Gisèle entendit la voix de son père à l’autre bout du fil.

— Papa… dit-elle d’une voix tremblante. Il s’est passé quelque chose.

Derrière elle, Jane commençait à balayer les débris et la suie qui maculaient le sol de la boutique. Seule preuve du passage des démons. Elle s’avança et dépassa le comptoir, son père toujours au téléphone. Ce dernier poussa un profond soupir et lui demanda comment elle allait, si elle n’avait rien de cassé. C’est à cet instant qu’elle prit réellement conscience de l’ampleur des dégâts causés par l’attaque. La panique gagna bientôt son esprit déjà bien fatigué.

— Des démons nous ont attaqués à la boutique… Ils ont tout retourné. Je ne sais même pas ce qu’ils sont venus faire ici !

Gisèle, ma puce, calme-toi, répondit-il d’un ton nerveux. Je m’occupe de prévenir le coven. En attendant, mettez-vous en sécurité avec Jane.

La jeune femme perdit patience. Elle avait l’impression, en voyant la boutique sens dessus dessous, qu’on avait arraché une partie d’elle-même, ce qui la reliait encore à sa mère.

— Papa, tu ne comprends pas, je ne peux pas quitter le salon, il n’y a plus de porte ! Je ne peux pas décemment laisser la boutique dans cet état si quelqu’un venait pendant la nuit, je…

Écoute, Gisèle, ma puce, pour le moment… Il marqua une pause, et elle se douta qu’il y avait autre chose. Pour le moment, fais ce que je te dis et rentrez vous mettre à l’abri, ta tante m’a appelé tout à l’heure. Ils ont retrouvé un corps près de la ferme des Campbell, il a été vidé de son sang.