Elle s'appelait Justine
En se regardant dans la glace ce matin-là, Justine était fière de ce qu’elle voyait. Elle jeta un œil à une rubrique de papier journal accrochée dans le bas du miroir, celle-ci était jaunit par le temps et on pouvait y lire les mots suivants:
’3 Novembre 1987
Un vol à main armé a mal tourné, le commis est décédé. Le propriétaire a indiqué que la caisse ne contenait que quarante-six dollars. Le voleur avait pris la fuite à pied.′ (*)
Ce bout de papier lui avait été remis en main propre par le propriétaire du magasin alors qu’elle n’avait que six ou sept ans. À ce moment-là, il ne représentait pas grand chose mais aujourd’hui c’était le centre de son univers. Elle accrocha sa cravate au col de la chemise qu’elle avait soigneusement repassée et replaça l’épinglette où son nom était écrit.
Avant de quitter son appartement elle a pris son arme, l’attacha à sa ceinture et sortit. Le temps était maussade mais malgré cela, elle arborait son plus grand sourire. Ce sourire avait eu raison d’un jeune homme quelques années auparavant. Ce garçon était devenu son mari et ensemble il formait le petit couple parfait.
Elle monta dans sa voiture et se rendit au travail, elle parcourut quelques kilomètres avant de se stationner près de la banque. Elle sortit de sa voiture, arpenta l’escalier et ouvrit la porte vitrée, ce qu’elle avait fait à maintes reprises au cours des six dernières années.
Une fois à l’intérieur elle alla saluer Tom, son vieil ami. Tom était le plus ancien employé de la banque mais il n’avait plus vraiment la force de travailler, alors il restait dans l’entrée et accueillait les clients qui franchissaient la porte.
Il lui arrivait quelquefois de confondre les nouveaux employés avec des clients mais personne ne lui en tenait rigueur. Sa mémoire lui jouait parfois des tours. Justine prit quelques minutes pour s’informer de la santé du vieil homme et ensuite elle franchit la porte où il était inscrit employé seulement.
Elle regarda le tableau blanc où s’affichait les quarts de travail des employés. Devant son nom il était écrit huit heures, elle se dit à elle-même.
″Lâche pas ma belle, encore quelques heures et demain tu seras en congé.″
Elle glissa sa carte dans la machine de pointage et retourna dans la salle d’attente. Une seule caisse était ouverte pour le moment, cela se justifiait par le fait qu’aucune personne de moins de quarante ans n’était encore réveillée. Justine se plaça entre le premier client de la file et le caissier en poste. Elle jeta un œil vers lui et lança d’une voix solennelle :
- Salut Charlie.
- Bon matin Justine, ça va comme tu veux.
- Ça peut aller.
L’avant midi passa lentement, au rythme de la clientèle grisonnante qui entraient les uns après les autres dans la banque. Une fois à la caisse, il racontait ce qui animait leur vie ces temps-ci et s’assurer que leur fortune était en lieu sûr avant de repartir à la même vitesse qu’à leur arrivée. En six ans Justine n’avait pas eu le moindre pépin avec la clientèle mise à part de petits malentendus.
Parfois elle allait jusqu’à se demander si sa présence était requise. Le directeur de l’établissement ne tenait pas à prendre le risque et c’était compréhensible. Certains coffrets de sûreté contenaient beaucoup d’argent.
Justine regarda sa montre, celle-ci indiquait 11h55. Il était l’heure de prendre sa pause et de dîner par le fait même. Elle alla s’asseoir dans la salle des employés et sortit un sandwich de son sac. Pendant qu’elle mangeait un deuxième commis allait être disponible pour les clients qui se faisaient de plus en plus nombreux.
Après avoir englouti son repas en quelques secondes, elle ouvrit une bouteille d’eau pour en prendre quelques gorgées. Le silence ennuyant de la pièce a brusquement été coupé par des cris stridents. En se retournant Justine a fait basculer la bouteille sur le côté et l’eau est venue tapisser le sol de la salle.
Elle se leva et ouvrit la porte lentement, un homme en crise tenait le vieux Tom par l’arrière. Il avait mis une arme blanche sous la gorge du vieil employé. Justine a mis la main sur son pistolet et le sort de son étui.
Elle guettait le forcené instable en attente d’un faux mouvement. Il demande le contenu des caisses et les deux employés obéissent sans hésiter. On voyait dans leurs mouvements saccadés qu’ils étaient paniqués.
″Dépêchez-vous″ - Hurla le type.
Justine a fait un pas en arrière et heurta une chaise, le bruit attira l’attention du visiteur qui se dirigea lentement vers la salle toujours en maintenant le vieux Tom. Justine s’est placée derrière la porte prête à accueillir l’assaillant.
″Avance squelette ambulant, je n’ai pas toute la journée !″
Tout le monde était à cran devant cet intrus enragé.
Pendant que la porte s’ouvrait lentement, Justine n’était plus toute à fait certaine de vouloir jouer les héros mais elle repensa à la rubrique du journal accroché à son miroir et décida de passer à l’action.
Dès quel apperçu la silhouette de l’homme qui avait le regard fixé vers le fond de la pièce. Elle attendit qu’il dépasse le cadre de porte pour lui coller son arme derrière la tête et dit:
Lâche cette arme et mets-toi à genoux.
L’homme relâcha d’abord Tom qui s’empressa de retourner de l’autre côté. Ensuite il lâcha son couteau et se mis à genoux. Justine le tenait toujours à la pointe de son arme.
Le vieil homme revint avec le directeur de la banque qui tentait de résonner Justine mais elle ne les entendait pas. Elle était perdue dans ses pensées revivant la scène qu’avait vécu son père dans la supérette. Elle dit à voix haute:
Mon père ne t’avait rien fait.
Elle leva le cran de sûreté de son arme et l’enfonça au travers du crâne du voleur. Ensuite elle pressa la détente, une, deux et trois fois.
Une flaque de couleur jaunâtre entourait le pilleur. Heureusement pour lui, l’arme de Justine n’était pas chargée.
Elle se tourna vers le directeur et dit:
Il est à vous.
Des policiers avaient déjà pris en charge la clientèle et la plupart des employés. Justine se rassit à la table à dîner. Le directeur la félicita pour son excellent travail mais elle songeait encore à son père et lui avait rendu justice d’une certaine façon. Malgré cela, la cicatrice était encore présente mais beaucoup moins douloureuse qu’à l’habitude.
Lorsqu’elle rentra à la maison, elle prit son mari dans ses bras et le serra très fort contre elle. Le lendemain matin, elle découpa une rubrique dans le journal et la colle à côté de l’autre.
″ Une héroïne maîtrise le voleur de la banque où elle travaillait.″
Elle était fière et savait que quelque part en train de l’observer son père n’en pensait pas moins de sa petite fille.
* La rubrique dans le journal est une référence à la première histoire écrite dans Nocturne Terreurs qui s’appelait: Il s’appelait Jeremy.