Prologue : Vole, petit ange
Je cours.
Je cours jusqu’à m’en arracher les poumons et faire éclater mon cœur.
Je cours jusqu’à ce que ce cauchemar soit passé et que je n’aie plus aucune larme à donner.
Je cours pour échapper à cette panique qui me rattrape petit à petit jusqu’à totalement me consumer et ne laisser que le tas de cendres de ce que j’étais.
Leurs ombres dansent autour de moi tandis que je m’enfonce de plus en plus dans la forêt. Ils me poursuivront jusqu’à la mort s’il le faut. Je le sais, et je ne compte pas me laisser attraper. Pas une nouvelle fois.
Lorsque des battements d’ailes se font entendre au-dessus de moi, je redouble d’efforts pour accélérer mes pas. Il me voit, je le sais. Il m’a toujours vue. Et je le vois à mon tour. Ce monstre sanguinaire qui jamais ne sera rassasié. Il lui en faudra toujours plus. Plus de morts. Plus de sang.
Si les anges sont l’incarnation du mal, alors il est le diable.
La fatigue me rattrape, alourdissant mes jambes. Mais eux ne cèdent pas. La traque ne finira pas tant que je ne serai pas à sa merci. Ils ne me poursuivent plus, ils me chassent. Plusieurs fois, je manque de trébucher. Les racines des arbres cherchent à me retenir, leur laissant ainsi la possibilité d’attaquer. Ils fondent sur moi, les feuilles volent sous leurs ailes. Un râle s’échappe de ma gorge tandis que je me force, puisant dans mes dernières forces pour me porter le plus loin possible. L’un d’eux, plus audacieux que les autres, me fait basculer en avant alors qu’il passe juste à côté de moi. La boue et les feuilles mortes m’accueillent parmi elles, me couvrant de saletés et de honte. Ils en profitent pour atterrir lourdement et m’encerclent, leurs ailes déployées dans leur dos, prêtes à s’envoler.
Le bruit de pieds touchant le sol se fait entendre derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir de qui il s’agit. Son souffle frôle ma nuque, sa voix glissant sur ma peau avant même que je n’aie le courage de me tourner dans sa direction.
-Je n’arrive pas à savoir si tu fais preuve de stupidité ou de courage.
Sa main court le long de mon épaule alors qu’il contourne mon corps au sol devant lui. Un avertissement. Sa botte se pose bien trop près de ma main pour être une simple coïncidence. Il sait ce qu’il fait. Et il le fait lentement. Son ombre me recouvre entièrement, comme si je n’existais déjà plus. J’ose enfin lever la tête pour le défier, et à ma grande surprise, il n’affiche aucune émotion. Pas une ride ne vient ternir ses traits, ne m’offrant qu’un calme troublant.
-Ne dit-on pas du courage qu’il est une forme raffinée de stupidité ?
Je l’observe, ses ailes d’ivoire repliées dans son dos, du sang perlant au bout de certaines plumes. Son regard braqué sur moi n’a cependant pas l’effet escompté.
Il est magnifique. Et c’est probablement le plus terrifiant.
Je comprends soudain pourquoi tant d’âmes se sont laissées mourir sous ses coups. Et c’est précisément pour ça que je devrais le haïr. Peut-être est-ce là l’ironie des anges : destinés à être beaux et admirés, mais condamnés à être des êtres cruels, méritant leur sort funeste.
Il s’accroupit face à moi, la tête penchée alors qu’il m’observe. Une odeur métallique me prend alors aux tripes. Le sang. Ses doigts tracent les contours de mon visage, partant de mon front pour s’arrêter sur mes lèvres. Son pouce, tout comme ses yeux, s’attarde un instant de trop sur elles. Et je maudis mon corps de réagir à cette hésitation. Un son étrange lui échappe. Entre le rire et le soupir. Ses iris remontent vers les miennes, leur blancheur m’hypnotise.
Il m’a déjà brisée une fois, mais il m’a laissée vivre.
Cette fois, si je tombe, il tombe avec moi.