Une blonde qui s’la pète !
Je m’appelle Annabella ! Ma mère avait prévu Anne, en toute simplicité. Et, dès l’apparition de mon crâne, papa enflammé par ses premières leçons d’italien, s’extasia :
– Come é bella !
Comme si 3 kg de chair fripée peuvent faire illusion !
Il m’imposa l’adjectif en rallonge, et Anne devint Anna.
– Bella ! Mia bella !
Combien de railleries n’ai-je pas encaissées, et mon père claironnant sa fierté aux proches et aux inconnus, gênés ou amusés, parfois excédés.
– Mia bella !
Je vous arrête tout de suite. Pour tout père digne de ce nom, son enfant incarne la perfection. Il ne faut donc pas me prêter un égo hypertrophié. Cela dit, les garçons avec qui je suis sortie, ceux que je snobe, ou ceux zappés après un premier rencard, sont unanimes : je ressemble à l’actrice…
OK, OK ! J’ai compris, ce n’est pas le moment de se lancer des fleurs.
Pfft !
Le matin, à la descente du lit, je mesure un mètre soixante sept, et au bureau, huit centimètres de plus. En dehors de ces plages horaires, et pendant le weekend, ma taille dépend de mon humeur, mon envie de faire saliver les mâles, ou mon plaisir de babysitter ma filleule. Là, des chaussons, en forme de lapin blanc, prennent soin de mes petons.
De mes escarpins, j’affectionne la beauté et l’originalité, et surtout les précieux centimètres qui m’exposent la calotte crânienne d’une partie des hommes. J’adore toiser ces messieurs ! Sans désir de narguer, bien sûr. D’ailleurs, la plupart en devinent le côté ludique, et tentent de me déloger de mes perchoirs, histoire d’être à égalité horizontalement.
Les pauvres !
Si j’aime les taquiner, ils apprennent vite combien je suis sérieuse. Batifoler verbalement, pourquoi pas ? Me désaper pour un oui ou pour un non, ça va pas la tête ? Parce que les mecs, ce qui les branche tu vois, c’est t’enlever tes fringues, et tu peux te rhabiller après pour les voir t’habiller.
Hé, pauvre naïve, c’est juste un joke ! Les mecs ne connaissent rien à nos fringues, et je peux me les offrir toute seule. Non, mais ?
D’ailleurs, les rares fois où ils t’achètent un truc, c’est pour leur usage personnel, genre lingerie. Un stupide string ou un body transparent, et les voilà se prenant pour des mécènes. Et à la première occasion, ils s’empressent de te les arracher, quitte à les déchirer, comme si tu étais leur premier cadeau de Noël. C’est leur façon de t’estampiller. Le jour où une corde me passera au cou, ce ne sera pas par un cowboy qui marque son bétail. Je suis très à cheval sur mon indépendance, vous l’aurez compris, et l’égalité ce n’est pas pour les chiens. L’homme qui tentera de me soumettre : à la niche !
Le pire de tous, c’est…
On parlera plus loin de mes bonshommes. Eh oui, je les conjugue au pluriel ! Je ne les collectionne pas, il ne faut pas croire. Je ne suis ni frivole ni mante religieuse ! Mais vu mon intérêt qu’ils peinent à fidéliser, leur durée de vie en ma compagnie dépend plus de mon indulgence que de mon affection. Et comme je n’aime pas chasser en Gériatrie, et que les minets m’intéressent moins, le choix est franchement limite !
Je dois donc, tu l’as compris, me remettre continuellement à l’ouvrage. Je ne te dis pas la galère !
Eh, sans exagérer, sur dix mecs t’en trouves combien de potables, dis-moi ? Si tu élimines les quatre déjà mariés, le nase vulgaire qui rit tout seul des blagues de son enfance, les deux qui omettent de signaler que leur cœur a déjà une locataire, il t’en reste deux ! Le premier préfère les filiformes, genre papier glacé, regard vide et déhanchement hors de propos. Assortie à son cabriolet, elle lui fait reluire l’image sociale. Bling-bling, qui est là ? Le dernier dort encore chez maman papa, porte des slips à l’effigie de Mickey, et en guise de romance, te raconte ses démêlés avec sa console de jeux.
Franchement ?
L’outsider, je le gardais pour la bonne bouche. Quand il t’approche de près, son sourire s’éteint :
- Oh, pardon, je t’avais prise pour un joli garçon.
Tu vois, l’âme sœur ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Ce qui explique le désenchantement de certaines amazones. Un soir, une copine, genre cockblock, dégoutée de me voir reluquer un freluquet, entama une opération de sape. Munie de sa panoplie complète : scanner, radar et langue de vipère, elle empoigna ma nuque, et exigea toute mon attention.
Avant d’avoir pu, de mes longs cils, indiquer au bonhomme une petite ouverture, je me vis donc apostrophée :
– T’as bien vu sa dégaine ?
Mon silence ne la découragea pas :
– Va plus loin que son eau de toilette dont il ne maitrise pas le dosage. Ignore le nombre de centimètres qui lui manquent pour atteindre ta taille, et pense à sa chétivité qui ne lui permettra jamais de te sauver des eaux déchainées. Ce n’est pas sa faute, tu me diras. Mais le regard chafouin, et sa main dans la poche à chatouiller tu sais quoi, il peut y remédier, non ? Quant à sa cravate, c’est clair qu’il n’en a pas l’habitude ! Sa pomme d’Adam se donne un mal fou à en supporter le voisinage. Son fer à repasser poursuit une grève illimitée, et le savon rechigne à le servir au quotidien. Qu’en dis-tu ?
Le peu imaginé, elle l’avait effacé. Son logiciel de nettoyage est super-total efficace !
– Rien ! Lui répondis-je d’une voix étouffée par un début de rancune.
Et je m’étais détournée, la rejoignant dans sa déprime.
En réalité, mon récepteur sexuel n’avait même pas frémi. L’air perdu de l’individu mendiait un câlin, et sa mini-stature, grignotée par une alopécie précoce, avaient éveillé ma fibre maternelle, et pour une semaine ou deux, j’aurais bien pouponné. Pourquoi ne pas faire un petit essai, m’étais-je demandé ? Nous, les gonzesses, sommes conditionnées, n’est-il pas, à sécher les larmes, prodiguer des soins, et protéger les plus fragiles. Aussi bien se préparer à la maternité.
Et le petit ami est parfois, consciemment ou non, le premier enfant d’une femme ! C’est pourquoi nous fermons souvent les yeux sur leurs défauts. Hein, tu ne vas pas nier ? Un monde nous sépare, et si l’affection et le désir nous relient souvent, la compréhension mutuelle est une denrée rare. Leur sens des priorités déréglé joue aux hommes bien des tours, et surtout les empêche d’apprécier les bienfaits de notre présence ailleurs qu’au lit et en cuisine. Leur échelle des valeurs étant bancale, ils bavent sur ta devanture :
« Ah, l’canon ! »
« Mon salopiaud de voisin va en perdre les boutons de braguette en la voyant ! »
La romance restreint leur vocabulaire, quand elle ne les retient pas dans une prudente mutité. Mais, dès qu’il s’agit de deux exclamations : « Mate la nana ! », « Je m’la ferais bien ! », la source des mots coule à flots, et le robinet des synonymes s’en donne à cœur joie.
Tes boobs leur servent de lampe à papillons de nuit, et ton cul, idole de leur fièvre et inépuisable sujet de leurs discussions, te place au sommet. Et au lieu de combler nos attentes : chaleur, confiance, sécurité et considération, ils nous offrent le poste valorisant de cuisinière, ramasseuse de chaussettes, et babysitteuse bénévole de leurs produits. Ils se servent de nous, aussi, comme muleta pour exciter la rage des copains qui, installés au bord de la mare du coin, espèrent choper un thon.
On pourrait épiloguer sur le sujet jusqu’à tes cheveux gris, et je te fournirai volontiers plein de raisons si tu veux tourner lesbienne, mais pour l’heure, c’est bibi le sujet principal.
J’ai déjà vingt-huit ans. Maman me corrige régulièrement : « Tu n’as que… ». Ben, ça dépend, non ? Dans certains pays, à cet âge, on croule sous les couches, et jadis, en tant que Lady Cro-Magnon, on était une matriarche édentée.
Taquiner maman est la nouvelle marotte de mon adulescence. Depuis son anniversaire, ses cinquante ans la tourmentent. Constamment en train de scruter l’empreinte de leurs préjudices, elle persécute la moindre ride, et livre une guerre sans merci à l’annexion territoriale adipeuse. Face à une grande glace, elle allonge le cou, et le rabat brusquement, histoire de débusquer sillons et ramollissements. Elle évalue la fermeté du menton en le tapotant du dos de la main, et triture ses hanches, avant de les serrer comme des anses de panier, et avec horreur contemple ses minuscules vergetures.
Je l’adore maman, il ne faut pas croire ! Elle est si belle que me dépasse cette manie de traquer la moindre ridule, de soupeser quotidiennement sa poitrine, et multiplier les examens de son envers. Sans oublier le temps inouï consacré aux crèmes, exfoliants, réducteurs de pores et autres anticernes.
En guise de défense, elle me menace :
– Attends d’avoir mon âge !
Maman, dans vingt ans, la chirurgie esthétique sera en self-service dans les épiceries Bio !
Quant à papa, la seule évocation des vampires le sort de ses gonds. Je l’ai tellement tanné avec Lugosi que…
Lugosi était un acteur hongrois, connu pour son rôle de Dracula. Et il répondait au prénom « Béla ». Un jour, je pris l’habitude de répondre « Lugosi, Lugosi ! », au multi quotidien « Annabella ! Mia bella ! ». Ce que je ne regrette pas ! L’érosion de son enthousiasme s’en servit plus tard comme excuse pour renoncer à l’italien. Il faut comprendre ! Papa grouille d’idées, elles l’assaillent treize à la douzaine. Il en caresse une, la développe, et finalement la délaisse au bénéfice de la petite nouvelle, apparemment plus séduisante. Parfois, il est vrai, des mois ou des années plus tard, il rappelle l’une ou l’autre, et s’en occupe pendant quelques semaines, avant de lui tourner à nouveau le dos.
Maman, autant elle l’aime et le respecte, autant l’insupporte ce travers, et elle le lui fait sentir régulièrement. Aussi, m’étais-je félicitée quand il m’accusa de l’avoir dégouté de la langue de Dante (C’est qui çui-là ?)
Il ressort de cette anecdote qu’il arrive à mon père de finaliser ses projets. D’abord moi ! Cela aurait pu avorter, non ? Imaginons-les en train de besogner à ma conception. Soudain, une idée lumineuse réveille ses neurones en sursaut, et ordonne à sa libido d’opérer un repli stratégique. Que ferait-il, d’après toi ? Ni une, ni deux, il s’empresse de descendre à son bureau la noter, lui trouver une application, et laisser en vrac sa femme qui désespère, elle, de fabriquer sa famille, ou de rentabiliser son couple, comme dirait Bartolomeo.
Qui c’est, Barto ? Ne t’impatiente pas ! Nous ferons bientôt sa connaissance, et tu sauras que d’après lui, le mariage est une société à deux actionnaires, dont le plus mignon doit être minoritaire.
Et puis, sincèrement, comment avait-il réussi à imposer mon prénom, si papa n’avait pas de la suite dans les idées ?
Le jour où des lunettes ringardes remplacèrent les lentilles dont il était devenu allergique, mon affection pour lui se fit plus prévenante. Du jour au lendemain, ce changement le réintégra dans son âge. Des malaises intestinaux lui perturbent sommeil et digestion, et il n’arrête pas de se plaindre de divers désordres. Il supporte mal les contrariétés, et souvent repousse les problèmes que nous soumettons à son expérience. Même s’il n’est pas hypocondriaque pour un sou, il risque de basculer dans l’obsession. Et tout cela parce qu’il considère avoir presque atteint sa date de péremption. Et comme si elles voulaient lui donner raison, deux dents le quittèrent la semaine dernière.
– Les rats quittent le navire ! Expliqua-t-il, à son retour de chez le dentiste.
Sa complicité toute neuve avec maman me laisse perplexe. Des années durant, ils s’étaient chamaillés pour des broutilles, comme si leur plaisir résidait dans leur agacement mutuel. Et les voilà, depuis quelque temps, en train de se mirer avec des yeux mouillés, se tenir le petit doigt et, front contre front, chuchoter dans les couloirs. C’est encore plus surprenant, j’allais dire inquiétant, quand on connait la pudeur de papa.
Il y a trop à dire sur eux, on les convoquera un peu plus loin. Pour l’instant, si tu permets, je reste ma principale occupation.
Je me fâche rarement, ayant appris très tôt que la colère ne mène nulle part, et favorise la naissance prématurée des rides. Attends ! Vieillir ne m’effraie pas, mais pourquoi accélérer le processus, hein, dis ? Sûr, je peux toujours piocher dans l’arsenal maternel, mais j’aimerais attendre avant de m’engager sur la pente qui pompera mon énergie, et m’obligera à m’agripper aux fausses rambardes des diététiciens et autres charlatans de la privation. Cette lutte me fatigue à l’avance. Lifting et botox seraient moins pénibles, et une liposuccion tous les cinq ans vaut tous les régimes. À la rigueur, un By-pass gastrique en guise de refouloir, qu’en penses-tu ?
Je pardonne facilement, mais j’attends des autres de ne pas trop profiter de ma mansuétude. Ça me démangeait de placer ce mot ! Je viens juste de le rencontrer dans un livre. Eh oui, blonde ne signifie pas nécessairement évaporée ! Notez-le une fois pour toutes !
Le virus bibliophage s’empara de moi à onze ans. Une jambe cassée me cloua au lit, et craignant que l’ennui devienne un petit ami collant, je me plongeai dans la lecture. Rien de mieux pour s’évader de soi et de ses petits tracas. Le livre t’apprend à marcher, avec ou sans jambe cassée, vers ton prochain, ou vers l’horizon. Il promène ton imagination dans des sentiers inédits, à la rencontre d’âmes lumineuses ou tourmentées. Il prend ton souffle en otage, avant de le lâcher dans un simulacre de soulagement, te fait grimper l’adrénaline, et te hérisse les poils.
Il entretient des espoirs, et suscite des vocations. Et à lui seul, il est une bibliothèque, une immense somme de rêves. C’est une table autour de laquelle, de partout, mille inconnus s’approvisionnent des nourritures de Gide, et celles de ses prédécesseurs, ces innombrables artisans dont les écrits ont enrichi ceux qui nous instruisent aujourd’hui.
Il chante avec le poète au point de lui animer des objets inanimés. Sa graine semée des siècles plus tôt, dans les premiers esprits, engendra d’autres graines, toujours plus nombreuses, jusqu’à nous parvenir en forêts denses ! Il habille la solitude de couleurs et lumière, et répond aux questions muettes, gênées ou inutiles, qu’on n’ose poser qu’à nos douleurs et désarrois. Il accueille tes confidences, et généreux, en relativise le poids en détaillant celles de ses personnages qui deviennent nos héros, nos amis, notre miroir, l’alibi ou la justification de nos faiblesses.
Il conseille, met en garde, ou fait un crochepied au confort ronronnant de l’habitude. C’est une porte ouverte sur différents mondes, et sur l’intimité d’un étranger, l’auteur ou son héros. Grâce à lui, j’ai compris que mes cheveux clairs étaient compatibles avec la culture, contrairement à ce que prétendent les nourriciers des fake news !
Waouw ! Je ne me connaissais pas cette verve !
Qu’est-ce qu’il va penser le pauvre macho là-bas, qui me zieute d’un air bovin. Va-t-il perdre son appétit ? Ou m’offrir une camisole de force en guise de guêpière ?
Sociable, je jouis d’amis de tous bords, et ne suis nullement regardante sur leur aspect, origine, rang social ou orientation sexuelle, du moment qu’ils privilégient sincérité et honnêteté. Ces derniers mois, l’amitié a ma préférence, l’amour et la passion me négligent grave.
Il est rare qu’un petit ami ne te prenne pas la tête. Il est puéril ou trop sérieux, et ton bâillement prend le dessus sur tout autre mode de communication. Et généralement, discuter chiffons avec un homo est bien plus excitant que de poésie avec un hétéro qui t’offre la lune sur une terrasse glaciale :
– Regarde comme les étoiles scintillent !
Franchement ?
– Tu es celle qui brille le plus !
Mon romantisme est loin d’être rachitique, mais le clair de lune demande un minimum de préparation. Il faut au moins être à jour concernant la météo. Sortir une nana sur le toit de l’immeuble à douze degrés, c’est déjà relou. Et ne pas prendre la précaution de tuer un ours pour lui confectionner un manteau, c’est flirter avec l’échec.
Voilà, maintenant vous savez à peu près tout sur mes rares défauts.