Chapitre 1 : Une amitié improbable ?
Eliott était le genre de garçon qu’on ne remarque pas.
Ni laid ni beau, juste quelconque, avec des cheveux bruns tombant jusqu’aux épaules, souvent en bataille sous une capuche.
Ses jeans usés et ses t-shirts de groupes – Nirvana, Radiohead, parfois les Strokes – trahissaient son amour du rock, bien qu’il tolérait quelques chansons d’Eminem, à contrecœur.
Cinéphile, il passait des heures à décortiquer Tarantino ou Miyazaki.
Côté mangas, il dévorait Hunter x Hunter pour ses intrigues, Berserk pour sa noirceur, et aimait beaucoup les romances. Le dernier en date, Nagatoro, pour… disons l’humour.
Jamais il n’avouerait que les moments romantiques le touchaient. Trop gênant.
Au lycée, il rasait les murs, évitant les regards, surtout ceux des populaires comme Luna, la fille la plus rayonnante de sa classe.
Elle était hors de sa portée, une étoile dans une galaxie où il n’était qu’une ombre.
Ce midi-là, la bibliothèque du lycée était son refuge.
L’odeur de vieux papier et le silence l’enveloppaient comme une armure.
Eliott traquait le tome 6 de Nagatoro, repéré sur une étagère entre deux livres oubliés.
Il tendit la main, mais une autre le devança.
— Oh, Nagatoro ? T’es un romantique, je vois !
Luna se tenait là, le manga entre les mains, ses cheveux ondulés châtains brillant sous les néons ternes.
Populaire, belle, insouciante du regard des autres, elle était tout ce qu’Eliott n’était pas.
Ils étaient dans la même classe depuis la rentrée, mais n’avaient jamais échangé un mot.
Lui, invisible.
Elle, trop éclatante.
Eliott sentit ses joues s’enflammer.
— C’est… pas ce que tu crois, bafouilla-t-il, ses lunettes glissant sur son nez. J’aime juste… l’humour.
Luna haussa un sourcil, son sourire en coin creusant une fossette.
— L’humour, hein ? Donc t’es pas team Senpai, qui rougit à chaque page ?
Eliott marmonna, cherchant une échappatoire.
— Je… lis Berserk aussi.
— Berserk ? Respect ! dit-elle en feuilletant le manga. Mais avoue, Senpai, t’aimes quand Nagatoro taquine son mec.
Le mot Senpai le figea, son cœur battant comme un riff des Arctic Monkeys.
Il voulut reprendre le tome, mais Luna le tint hors de portée, un éclat malicieux dans les yeux.
— Attends, Eliott. Tu veux le lire, et moi aussi. Alors, lisons-le ensemble… Senpai.
— Ensemble ? couina-t-il, sa voix déraillant.
— Ouais, viens, dit-elle en s’asseyant à une table, le manga ouvert. À moins que t’aies peur de rougir comme Senpai ?
Eliott hésita, ses jambes en coton, mais il s’assit, raide, à côté d’elle.
Ils lurent en silence.
Luna riait aux éclats à chaque taquinerie de Nagatoro, ses cheveux frôlant la page, tandis qu’Eliott fixait les cases, priant pour ne pas trahir sa gêne.
À un moment, elle pointa une case :
— Regarde, là, il est trop mignon quand il bafouille. Ça te rappelle quelqu’un, Senpai ?
Eliott marmonna un charabia inaudible, et le rire de Luna, doux mais perçant, résonna dans la bibliothèque.
Quand la cloche sonna, elle ferma le manga et se leva, son sac sur l’épaule.
— On continue demain, Senpai ? lança-t-elle avec un clin d’œil, laissant le tome sur la table.
Elle fila, son rire s’évanouissant dans le couloir.
Eliott resta planté là, le manga entre les mains, son cœur en vrac.
Luna, la fille inaccessible, savait qui il était.
Et elle l’avait appelé Senpai.
Plus tard, à l’arrêt de bus devant le lycée, Eliott attendait, écouteurs vissés sur les oreilles.
Carry On Wayward Son de Kansas rugissait dans ses tympans, le riff de guitare le transportant loin des regards et des bruits du monde.
Il triturait son sac, repensant à la bibliothèque.
Luna.
Senpai.
Son cerveau tournait en boucle.
Un écouteur glissa et tomba sur le trottoir.
Eliott se pencha pour le ramasser, mais une main fut plus rapide.
Luna, encore elle, tenait l’écouteur, un sourire espiègle aux lèvres.
Sans hésiter, elle le porta à son oreille.
— Oh… Carry On Wayward Son ! J’adore ce son, moi aussi !
Eliott cligna des yeux, figé.
Elle était là, sortie de nulle part, ses cheveux ondulés dansant dans la brise.
— T’écoutes ça fort, dis donc, Senpai, ajouta-t-elle en lui rendant l’écouteur. T’as bon goût. Kansas, c’est du lourd.
— Euh… ouais, marmonna-t-il, récupérant l’écouteur comme s’il était en feu. Merci.
Elle inclina la tête, l’observant comme si elle cherchait à percer un mystère.
— T’es toujours aussi silencieux, ou c’est juste avec moi ?
Eliott ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit.
Luna rit, un son clair qui couvrit le bruit des voitures.
— Détends-toi, je mords pas. Enfin, pas encore, dit-elle avec un clin d’œil. À demain, pour Nagatoro !
Elle s’éloigna vers un groupe d’amis, laissant Eliott planté là, l’écouteur dans la main, le riff de Kansas soudain trop fort pour son cœur.
Deux rencontres en un jour.
Luna n’était plus juste une étoile lointaine.
Et ça le terrifiait autant que ça l’intriguait.
Le lendemain, à la même heure, Eliott se hâta vers la bibliothèque, son sac cognant contre sa hanche.
Il était en retard, comme d’habitude, à cause d’un prof qui l’avait retenu pour une histoire de devoir "un peu trop" impeccable.
Elle ne sera pas là, pensa-t-il, le cœur serré.
Pourquoi Luna, la fille la plus populaire du lycée, attendrait-elle un gars comme lui ?
Elle avait probablement oublié son On continue demain.
C’était juste une blague, non ?
Il poussa la porte de la bibliothèque, le souffle court.
Et là, contre toute attente, Luna était là.
Assise à la même table que la veille, le tome 6 de Nagatoro posé devant elle, fermé.
Elle pianotait sur son téléphone, ses cheveux ondulés tombant sur ses épaules, une basket tapant doucement le sol au rythme d’une chanson qu’il ne pouvait entendre.
Elle leva les yeux, et son visage s’illumina d’un sourire malicieux.
— T’es en retard, Senpai ! lança-t-elle, posant son téléphone. J’ai failli commencer sans toi.
Eliott s’arrêta net, ses joues chauffant déjà.
— Je… euh… désolé, bredouilla-t-il, s’asseyant en face d’elle. Je pensais que… t’aurais pas attendu.
— Tu rigoles ? dit Luna, poussant le manga vers lui. J’ai trop envie de savoir si Senpai va encore se faire charrier. Et puis… t’es marrant quand t’es gêné.
Elle ouvrit le manga, ses doigts effleurant la page.
Eliott, figé, fixait le livre comme s’il allait l’aspirer.
— Alors, Senpai, t’es prêt ? Ou t’as peur de rougir encore ?
Elle lui lança un regard taquin, et Eliott sentit son cœur repartir en solo de guitare.
Il hocha la tête, incapable de répondre, et ils commencèrent à lire.
Luna riait à chaque pique de Nagatoro, commentant à voix basse :
— Elle est trop forte, là !
ou
— Oh, Senpai, il est fini !
Eliott, lui, se contentait de petits hochements, partagé entre la gêne et une étrange chaleur à être là, avec elle, dans son refuge.
Ils tournèrent les pages, absorbés, jusqu’à la dernière.
Pile au moment où ils refermaient le tome, la cloche sonna, annonçant la reprise des cours.
Luna se leva, attrapant son sac.
— Faudra qu’on remette ça avec le tome 7, dit-elle, un sourire en coin.
Eliott, encore sous le choc de cette deuxième rencontre, marmonna :
— Je crois que… qu’ils l’ont pas…
Luna haussa les épaules, son regard pétillant.
— Alors faudra que l’un de nous l’achète. À plus, Eliott.
Elle fila vers la sortie, son pas léger.
Eliott resta figé, le manga contre sa poitrine.
C’était la première fois qu’elle disait son prénom.
Pas Senpai.
Eliott.
Et ce simple mot résonna en lui comme un riff qu’il n’oublierait pas.
***
Glossaire :
Senpai : terme japonais utilisé pour s'adresser à un aîné.
Le manga "Arrête de me chauffer, Nagatoro", est un manga écrit par Nanashi, conclut en 21 tomes. Disponible en France aux éditions Noeve GraphX.
Synopsis :
Nagatoro est une lycéenne de première année, dotée d'un caractère très moqueur et légèrement cruel, dont le passe-temps favori est de martyriser son « Senpai » chaque jour. Ce dernier est un garçon extrêmement timide et effrayé par les remarques et provocations de Nagatoro, qui toutefois est la seule personne à le remarquer dans cet établissement. Peut-être le début d'une attirance…








