Chapitre un: L'erreur
« Vous êtes virée. »
Autrefois, ces mots avaient le don de briser le cœur de Chérissa. Aujourd'hui, ils lui semblaient presque familiers.
À vingt-cinq ans, elle venait de perdre son septième emploi. Pourtant, elle n'était pas incompétente. Au contraire, elle maîtrisait parfaitement son travail. Le problème était ailleurs.
Sa maladresse.
Une maladresse presque légendaire.
Confusion de dossiers, erreurs d'inattention, retards occasionnels, consignes oubliées... Chérissa accumulait les catastrophes sans jamais le vouloir.
Assise à la table de la cuisine familiale, un verre de jus de pomme à la main, elle écoutait sa mère lui faire la morale.
— C'est le septième emploi que tu perds, Chérissa. Tu ne trouves pas qu'il serait temps de devenir un peu plus raisonnable ?
Cassandre remuait une casserole tout en parlant.
— Que comptes-tu faire maintenant, ma chérie ?
— Je vais chercher autre chose, répondit Chérissa avec un haussement d'épaules. Ce n'est pas le travail qui manque.
Sa mère soupira.
— Tu crois vraiment que les employeurs vont continuer à t'embaucher quand ils verront tous ces licenciements sur ton CV ?
— Quelqu'un finira bien par me donner ma chance.
— Et en attendant ? Tes factures vont se payer toutes seules ? Et le prêt de ton appartement ?
Chérissa grimaça.
— J'avais presque oublié cette partie-là.
Cassandre se retourna brusquement.
— Tu avais oublié le prêt qui te prend plus de la moitié de ton salaire ?
— Dit comme ça...
— Tu devrais venir travailler avec ton père et moi.
— Maman...
— C'est une simple boutique d'alimentation. Rien de compliqué.
Elle lança un regard vers le salon.
— N'est-ce pas, Sylvain ?
Installé dans son fauteuil avec son journal, Sylvain leva simplement les yeux et hocha la tête.
Peu bavard, il préférait laisser sa femme mener les conversations.
— Viens travailler avec nous, reprit Cassandre. On te paiera correctement.
Chérissa secoua la tête.
— J'ai déjà essayé. Ce travail n'est pas fait pour moi.
— Tu n'as jamais vraiment essayé.
— Je vais y réfléchir.
Elle consulta sa montre puis se leva brusquement.
— Mince ! Il est presque vingt heures.
— Tu ne restes pas dîner ?
— J'aurais adoré, mais je dois partir.
Elle embrassa sa mère sur la joue puis salua son père avant de quitter la maison.
Le lendemain matin, Chérissa était déjà installée dans son salon, entourée de journaux et d'annonces d'emploi.
Un stylo coincé entre les dents, elle surlignait les offres intéressantes lorsqu'on sonna à la porte.
Elle se leva précipitamment, trébucha sur un coussin, retrouva son équilibre de justesse et alla ouvrir.
— Salut, Miriame.
— Bonjour à toi aussi.
Miriame entra en souriant.
— Bien dormi ?
— Très bien.
— J'ai appris que tu t'étais encore fait virer.
Chérissa leva les yeux au ciel.
— Laisse-moi deviner... ma mère ?
— Une source anonyme.
— Une source qui cuisine très bien et qui ne sait absolument pas garder un secret.
Miriame éclata de rire.
— Peut-être.
Elle s'assit sur le canapé.
— Heureusement pour toi, je ne suis pas venue uniquement pour me moquer.
— Ah oui ?
— J'ai une opportunité d'emploi.
Chérissa bondit presque de son siège.
— Où ça ?
— Mon oncle vient d'ouvrir une nouvelle entreprise. Il recrute du personnel et cherche une assistante personnelle.
— Une assistante ?
— Oui.
— Et l'entreprise fait quoi exactement ?
— Elle met en relation les personnes qui cherchent du travail avec les entreprises qui recrutent. Tout est analysé et sélectionné avec soin.
Les yeux de Chérissa brillèrent.
— Ça a l'air génial.
— Ça l'est. Mais il faudra prendre ce poste au sérieux.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas.
Miriame croisa les bras.
— Cette fois, il faut éviter de te faire virer au bout de quelques mois.
— Je vais faire des efforts.
— Tu as intérêt.
Elle marqua une pause.
— D'ailleurs, pourquoi t'ont-ils licenciée cette fois ?
Chérissa toussota.
— J'ai échangé deux dossiers importants.
— Et ?
— On a perdu un contrat.
— Un gros contrat ?
— Six cent mille dollars.
Miriame resta silencieuse quelques secondes.
— Chérissa...
— Je sais.
— Chérissa !
— J'ai réussi à sauver la situation.
— Comment ?
— J'ai renégocié le contrat.
— Pour combien ?
— Quatre cent cinquante mille dollars.
Miriame passa une main sur son visage.
— Tu as perdu cent cinquante mille dollars à ton entreprise.
— Vu comme ça, ça sonne mal.
— Parce que c'est mal.
.....
Une fois Miriame partie, Chérissa s'installa devant son ordinateur portable.
Pour la première fois depuis son licenciement, elle se sentait réellement optimiste.
Une assistante personnelle.
Le poste semblait parfait.
Elle n'avait jamais occupé une fonction similaire, mais elle possédait les compétences nécessaires : gestion des dossiers, organisation, communication, planification. Son ancien patron lui avait souvent répété qu'elle était brillante lorsqu'elle prenait le temps de réfléchir avant d'agir.
Malheureusement, elle agissait souvent avant de réfléchir.
Elle ouvrit sa boîte mail et retrouva le message que Miriame lui avait envoyé quelques minutes plus tôt.
Objet : Candidature EDM.
Le message contenait plusieurs informations :
Adresse de l'entreprise EDM ;
Nom du responsable du recrutement ;
Description du poste ;
Coordonnées téléphoniques.
— Cette fois, Chérissa, tu vas faire les choses correctement.
Elle relut son CV.
Puis une deuxième fois.
Puis une troisième.
Fière d'elle, elle corrigea deux fautes qu'elle n'avait jamais remarquées auparavant.
— Voilà. Professionnel. Sérieux. Irréprochable.
Elle joignit son CV ainsi qu'une lettre de motivation.
Alors qu'elle s'apprêtait à envoyer le dossier, son téléphone vibra.
Miriame.
— Allô ?
— Tu as envoyé le dossier ?
— Pas encore.
— Vérifie bien l'adresse.
— Oui maman.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi.
— Chérissa.
— Miriame.
— Vérifie.
— Je vais vérifier.
— Deux fois.
— D'accord.
— Trois fois même.
— Tu exagères.
— Avec toi ? Jamais.
La communication se coupa.
Chérissa leva les yeux au ciel.
— Elle me prend vraiment pour une enfant.
Elle relut l'adresse une fois.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
— Tu vois ? Tout est parfait.
Elle copia l'adresse électronique.
Une notification apparut alors sur son écran.
Par réflexe, elle cliqua dessus.
Quelques secondes plus tard, elle revint à son mail.
Sans réfléchir davantage, elle colla l'adresse dans le destinataire.
Puis elle appuya sur ENVOYER.
Le message disparut instantanément.
— Et voilà.
Mission accomplie.
Satisfaite, elle s'étira sur son fauteuil.
........
Pendant ce temps, à l'autre bout de la ville, Mairise était assise dans le silence de son salon.
Sa maison était plongée dans une pénombre permanente. Les murs étaient peints dans des teintes sobres : gris anthracite, noir et brun foncé. Les rideaux filtraient la lumière du soleil et seules quelques lampes diffusaient une faible clarté.
La plupart des visiteurs trouvaient cet endroit froid.
Mairise, elle, s'y sentait parfaitement bien.
Une lumière trop vive lui donnait mal à la tête. Les bruits trop forts l'épuisaient rapidement. Ici, dans cet environnement calme et contrôlé, elle pouvait réfléchir sans être dérangée.
Assise dans un fauteuil, une tablette entre les mains, elle examinait plusieurs dossiers de candidature.
En face d'elle, Luna observait la scène avec inquiétude.
— Tu sais que tu ne peux pas continuer comme ça ?
— Continuer comment ?
— À faire le travail de deux personnes.
— Je gère.
— Non, tu survis.
Mairise leva les yeux de son écran.
— La différence est discutable.
Luna poussa un soupir.
— Cela fait deux mois, Mairise.
Le regard de cette dernière retourna vers les dossiers.
— Je sais compter.
— Alors trouve une nouvelle assistante.
Un silence s'installa.
— Je ne cherche pas une assistante.
— Ah bon ?
— Je cherche quelqu'un capable de remplacer Félicia.
Luna se radoucit immédiatement.
Personne ne prononçait souvent ce nom dans la maison.
Depuis la mort de Félicia, un vide étrange s'était installé dans la vie de Mairise.
Un vide qu'elle ne savait pas comment combler.
— Personne ne remplacera Félicia, dit doucement Luna.
— Je sais.
— Alors arrête de chercher une copie d'elle.
Mairise resta silencieuse.
Ses doigts glissèrent machinalement sur le bord de sa tablette.
Félicia avait travaillé quatre ans à ses côtés.
Quatre années sans une seule erreur majeure.
Quatre années à anticiper ses besoins avant même qu'elle les formule.
Quatre années à comprendre ce que personne d'autre ne comprenait.
Lorsqu'elle était tombée malade, Mairise avait continué à lui rendre visite tous les jours.
Chaque matin.
Chaque soir.
Toujours avec un bouquet de fleurs.
Toujours avec des chocolats.
Toujours avec la même phrase.
— C'est pour toi. Pour que tu guérisses.
Félicia souriait à chaque fois.
Ce n'était que bien plus tard que Mairise avait compris ce que ce sourire signifiait.
Pour Félicia, ces fleurs étaient une déclaration.
Une façon maladroite mais sincère de dire :
« Je tiens à toi. »
Mairise n'avait jamais trouvé d'autres mots.
Et désormais, elle ne pourrait plus jamais en trouver.
— Tu penses encore à elle ?
demanda Luna.
— Tous les jours.
La réponse fut immédiate.
Simple.
Brutalement honnête.
Luna baissa les yeux.
C'était l'une des choses qui rendaient Mairise si particulière.
Elle ne mentait presque jamais.
Pas parce qu'elle était vertueuse.
Parce qu'elle ne voyait aucun intérêt à le faire.
— Félicia aurait détesté te voir travailler jusqu'à minuit tous les soirs.
— Probablement.
— Elle aurait aussi détesté voir ces dossiers s'empiler.
— Probablement.
— Et elle m'aurait demandé de te secouer.
— Cela aussi est probable.
Luna esquissa un sourire.
— Donc nous sommes d'accord.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que même si tes conclusions sont logiques, cela ne signifie pas que je dois les accepter.
— Tu es impossible.
— Statistiquement, plusieurs personnes me l'ont déjà dit.
Luna éclata de rire.
C'était rare, mais parfois Mairise faisait involontairement de l'humour.
Elle consulta ensuite l'écran de sa tablette.
Des dizaines de candidatures défilaient sous ses yeux.
Aucune ne lui convenait.
Aucune.
Puis son regard s'arrêta sur un nouveau dossier qui venait d'apparaître.
Une candidature déposée quelques minutes plus tôt.
Elle ouvrit le fichier.
Luna l'observa.
— Quelqu'un d'intéressant ?
Mairise parcourut rapidement le document.
Puis elle fronça légèrement les sourcils.
Un geste presque imperceptible.
— Cette femme a été licenciée sept fois.
— Sept fois ?
— Oui.
— Alors ferme ce dossier.
— C'est ce que je comptais faire.
Elle continua pourtant sa lecture.
Son regard descendit jusqu'à la dernière expérience professionnelle.
Perte d'un contrat estimé à 600 000 dollars.
Luna éclata de rire.
— Oh, celle-là est extraordinaire.
— Effectivement.
— Supprime-la.
Mairise continua de lire.
— Elle a renégocié le contrat à 450 000 dollars après son erreur.
Luna s'arrêta.
— Ah.
— C'est inhabituel.
— Tu es en train de me dire que tu trouves ça impressionnant ?
— Je suis en train de dire que peu de personnes sont capables de réparer une erreur de cette ampleur.
Pour la première fois depuis plusieurs minutes, Mairise sembla réellement intéressée.
Elle relut le nom inscrit en haut du dossier.
Chérissa Delcourt.
Puis elle referma lentement la tablette.
—Je vais lui faire venir.
— Quoi ?
— Je veux la rencontrer.
— La femme qui a été licenciée sept fois ?
— Oui.
— Tu es sérieuse ?
— Tout à fait.
Luna secoua la tête.
Elle avait l'impression que cette décision allait leur attirer énormément de problèmes.
Mais elle connaissait suffisamment Mairise pour savoir qu'une fois sa décision prise, personne ne pouvait la faire changer d'avis.
Et quelque part, elle avait le sentiment que cette Chérissa allait bouleverser bien plus qu'une simple entreprise.
......
Quelques heures plus tard, une réponse automatique arriva dans la boîte de réception de Chérissa
Elle sourit.
— Déjà ?
Elle ouvrit le message.
Son sourire disparut.
Puis réapparut.
Puis disparut de nouveau.
Elle relut une deuxième fois.
Puis une troisième.
— Non.
Ses yeux s'agrandirent.
— Non.
Elle se pencha vers l'écran.
— NON !
Le mail de confirmation affichait clairement :
Merci pour votre candidature.
Entreprise MAIRISE COMMUNICATION & EVENTS.
Chérissa resta figée.
Son cerveau venait de cesser toute activité.
— Pourquoi il est écrit Mairise Communication ?
Elle ouvrit le mail envoyé.
Regarda le destinataire.
Puis la liste de ses recherches récentes.
Puis le destinataire.
Puis la liste.
Puis le destinataire.
— Oh mon Dieu...
Dans sa précipitation, elle avait copié l'adresse d'une autre entreprise.
Une entreprise dont elle avait consulté le site quelques minutes plus tôt en cherchant des offres d'emploi.
Au lieu d'envoyer son dossier à EDM...
Elle venait de l'envoyer à une parfaite inconnue nommée Mairise.
— Je vais mourir.
Son téléphone sonna à nouveau.
Miriame.
— Allô ?
— Alors ?
— J'ai un problème.
— Quel genre de problème ?
— Un petit problème.
— Chérissa...
— Un problème minuscule.
— Chérissa !
— J'ai envoyé mon dossier à la mauvaise entreprise.
Un silence.
— Tu plaisantes ?
— J'aimerais beaucoup.
— Dis-moi que tu plaisantes.
— Je ne plaisante jamais quand je suis sur le point de faire une crise cardiaque.
Miriame poussa un cri de désespoir.
— Je t'avais dit de vérifier !
— J'ai vérifié !
— Visiblement non !
— J'ai vérifié l'adresse !
— La mauvaise adresse !
— Techniquement oui...
— Tu es incroyable.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment !
— Ah.
Miriame soupira profondément.
— À qui as-tu envoyé ton dossier ?
Chérissa regarda de nouveau l'écran.
— Une entreprise de publicité et d'événementiel.
— Pourquoi tu consultais ça ?
— Je regardais juste.
— Tu regardais juste...
— Oui.
— Et maintenant ton CV est chez eux.
— Oui.
— Et l'entreprise EDM ne l'a jamais reçu.
— Exactement.
— Chérissa, tu es la seule personne capable de perdre un emploi avant même d'avoir passé l'entretien.
— C'est un talent rare.
— Je vais te frapper.
— Beaucoup de gens me disent ça.
— Renvoie immédiatement ton dossier à EDM.
— D'accord.
Elle raccrocha.
Puis regarda son écran.
Un nouveau mail venait d'apparaître.
Objet : Candidature reçue.
Expéditeur : Mairise Communication & Events.
Chérissa fixa l'écran.
Sans le savoir, elle venait d'envoyer son avenir à la mauvaise personne.








