Fragments de Lumière
L’air de la Stark Expo, en cet été 1943, était saturé d’une électricité qui n’avait rien de technologique. C’était une chaleur humaine, lourde, imprégnée de l’odeur âcre des cigares bon marché, du parfum capiteux des femmes de la haute société et de cette poussière métallique qui flottait, omniprésente, malgré les efforts de ventilation.
Elariel avançait entre les tables avec une souplesse qu’elle n’aurait jamais cru posséder après dix heures passées à l’usine, à visser des boulons sur des carcasses d’avions. Ses mains, dures et légèrement marquées par le travail mécanique, serraient fermement le plateau en argent. Pour elle, le bruit environnant — le rire des invités, les notes de cuivres de l’orchestre qui s’étouffaient dans les conversations — n’était qu’un brouillard sonore. Elle ne voyait pas les visages. Elle ne voyait que les verres vides, les cendriers trop pleins et le chemin le plus rapide pour revenir en cuisine, là où le silence, même fugace, lui permettait de reprendre son souffle.
Elle portait l’uniforme de serveuse imposé par l’organisation : une robe ajustée qui, bien qu’élégante, lui semblait être une armure de carton, une seconde peau qu’elle avait hâte de rejeter une fois la nuit tombée. Son regard, d’un bleu délavé et lointain, restait fixé sur le bord du plateau. Elle était une ombre, une fonction, une machine au milieu d’autres machines. Elle ignorait que, quelques tables plus loin, le destin venait de basculer dans un simple mouvement de tête.
— Un gin tonic pour la table quatre, lança le serveur principal, sa voix tranchant dans le tumulte.
Elariel hocha la tête, sans un mot, et pivota. Ses pieds, endoloris par les talons, semblaient brûler contre le sol ciré. Elle navigua entre les invités, une chorégraphie apprise par cœur, évitant les mains baladeuses et les regards trop insistants avec cette froideur polie qui la caractérisait. Elle ne cherchait pas à être remarquée ; elle cherchait à survivre à sa journée.
Elle atteignit la table.
Ils étaient quatre. Deux jeunes femmes à la beauté éclatante, le visage peint de rouge carmin, riant aux éclats de quelque chose qu’un homme venait de dire. À côté d’elles, deux hommes. L’un, maigre, au regard intense et un peu perdu dans cette débauche de luxe, écoutait avec une attention religieuse. L’autre, à ses côtés, semblait occuper tout l’espace vital par sa simple présence. Il était assis avec cette aisance tranquille des prédateurs qui n’ont plus besoin de chasser pour savoir qu’ils dominent le terrain.
C’était Bucky Barnes.
Il ne la remarqua pas tout de suite, trop occupé à répondre à l’une de ses compagnes d’un sourire en coin, désinvolte et assuré. Elariel déposa le verre de gin devant lui. Elle ne le regarda pas, concentrée sur la stabilité de son geste. Le verre tinta contre le marbre de la table, un bruit cristallin qui, pendant une fraction de seconde, attira l’attention de Bucky.
Il leva les yeux.
La conversation mourut sur ses lèvres. Il ne s’agissait pas d’une curiosité polie ou d’un intérêt passager ; c’était un arrêt brutal, une sorte de décalage temporel. Il vit cette jeune femme, la peau claire, presque diaphane sous les lumières crues de l’Expo, ses cheveux étranges, d’un violet profond qui semblait absorber la lumière, contrastant violemment avec l’ambiance sépia du reste du monde. Elle dégageait une fatigue qui n’était pas celle des autres invités — ce n’était pas une lassitude mondaine, c’était le poids de la survie brute.
Elariel, sentant ce regard peser sur elle, se tendit. Ce n’était pas un regard comme les autres, de ceux qui balaient son corps en cherchant une faille ou une proie. C’était une observation, une analyse silencieuse. Elle releva brièvement la tête, ses yeux d’un bleu translucide croisant les siens. Dans ce choc visuel, elle ne vit pas le soldat, ni le héros de guerre, ni le futur instrument de mort. Elle ne vit qu’un homme, là, dans l’instant, dont la présence semblait soudainement assombrir tout ce qui l’entourait.
Elle ne sourit pas. Elle ne baissa pas les yeux, même si son cœur s’emballa d’une manière qu’elle ne put expliquer. Elle soutint le regard pendant une seconde de trop, une éternité de silence où le reste de la salle disparut.
— Merci, finit-elle par dire, sa voix calme, presque dénuée d’émotion, bien que ses doigts tremblent imperceptiblement sur le bord de son plateau.
Elle fit volte-face, ses mouvements toujours mesurés, sa silhouette élancée s’éloignant vers l’ombre des coulisses.
Bucky ne la suivit pas des yeux, mais il ne reprit pas sa conversation. Sa main, posée sur la table, resta immobile, les doigts effleurant la condensation glacée sur le verre qu’elle venait de déposer. Il y avait dans son regard, resté fixé sur l’endroit où elle se tenait quelques instants auparavant, une forme d’incompréhension, comme si une pièce d’un puzzle qu’il ignorait posséder venait de lui glisser entre les doigts.
— Bucky ? Ça va ? demanda Steve, une pointe d’inquiétude dans la voix.
Bucky secoua la tête, reprenant le contrôle, bien que son esprit soit resté accroché au sillage du parfum de lilas qu’elle avait laissé derrière elle. Il ramassa son verre, la mâchoire légèrement contractée.
— Ouais, murmura-t-il, sans quitter le vide des yeux. Juste... un peu de fatigue.








