La nuit ou tout a bas
Grâce détestait les soirs de pluie.
Pas à cause de l'eau, ni du bruit sourd qu'elle faisait sur les toits de tôle du quartier. Non. C'était le silence qui venait avec. Ce genre de silence qui laissait trop de place aux pensées qu'elle essayait d'éviter depuis deux ans — depuis que la porte de l'appartement s'était refermée sur son père, et qu'il n'était jamais revenu.
— Tu m'écoutes ?
La voix d'Ylona la ramena sur le trottoir. Son amie marchait à côté d'elle, capuche relevée, un parapluie à moitié ouvert qu'elle ne prenait même pas la peine de tenir correctement.
— Pardon. Tu disais ?
— Je disais qu'Arel a encore largué une fille aujourd'hui. La troisième ce mois-ci. Je crois que Chloé est la seule qui tient encore le coup avec lui, et même elle commence à fatiguer.
Grâce eut un petit rire, le premier de la soirée.
— Un jour il va tomber sur quelqu'un qui ne le laissera pas s'en tirer aussi facilement.
— J'espère que je serai là pour voir ça.
Elles tournèrent au coin de la rue Delacroix, celle qui longeait le vieux pont désaffecté. D'habitude, Grâce évitait ce chemin la nuit. Mais il pleuvait, elle était fatiguée, et le raccourci lui semblait soudain plus tentant que prudent.
C'est là que l'air a changé.
Ce n'était pas un vent. Pas vraiment. Plutôt une pression, comme si quelque chose de lourd et d'invisible venait de se poser sur ses épaules. Les lampadaires grésillèrent un à un, dans un ordre presque mécanique, jusqu'à ce que la rue entière plonge dans le noir.
— Ylona ?
Pas de réponse.
Grâce se retourna. Son amie était toujours là, figée, les yeux fixés sur un point au-dessus du pont. Quand Grâce suivit son regard, son cœur s'arrêta une fraction de seconde.
Une déchirure flottait dans les airs. Une fissure noire aux bords violets, comme du verre brisé suspendu dans le vide, et de l'intérieur s'écoulait quelque chose qui n'aurait jamais dû exister — une forme mi-liquide mi-animale, faite d'ombre et de reflets huileux, qui se déployait lentement vers le sol.
— Cours, murmura Grâce.
Ylona ne se le fit pas dire deux fois. Elles partirent en sprint, mais la créature — parce que c'était bien une créature, Grâce en était sûre maintenant — se déplaça plus vite que n'importe quel prédateur qu'elle avait pu imaginer. Un bras d'ombre s'étira dans leur direction, frôlant l'épaule d'Ylona qui trébucha et s'écroula sur le trottoir mouillé.
— Ylona !
Grâce ne réfléchit pas. Elle se jeta en avant, entre son amie et la chose, les bras tendus comme si ça pouvait suffire à arrêter quoi que ce soit.
Ça aurait dû être ridicule. Un geste inutile, désespéré.
Sauf que quelque chose, au fond d'elle, répondit.
Une chaleur électrique remonta le long de sa colonne vertébrale, explosa derrière ses yeux, et lorsqu'elle rouvrit les paupières, des fils de lumière dorée jaillissaient de ses paumes — fins, vibrants, vivants — pour s'enrouler autour du bras d'ombre et le repousser en arrière avec une force qui n'appartenait pas à son corps de dix-sept ans.
La créature émit un son que Grâce ne pourrait jamais décrire — un cri qui ressemblait à un grincement de métal mêlé à un sanglot — et recula.
— Qu'est-ce que… qu'est-ce que je viens de faire, souffla Grâce, les mains tremblantes, les liens de lumière crépitant encore entre ses doigts.
Elle n'eut pas le temps de répondre à sa propre question.
Un sifflement traversa l'air, suivi d'un éclat noir qui fendit la nuit comme une lame. Une silhouette atterrit entre elle et la créature — un garçon, pas beaucoup plus âgé qu'elle, vêtu de sombre, une arme faite d'ombre condensée dans la main droite. Il ne la regarda même pas.
— Reste derrière moi, dit-il, sans que ce soit vraiment une demande.
— C'est ma rue autant que la tienne, répliqua Grâce, surprise par son propre aplomb.
Le garçon lui jeta un regard — bref, agacé, presque incrédule qu'elle ose répondre en un moment pareil — avant de se retourner vers la créature qui se réorganisait déjà, plus dense, plus menaçante.
— Comme tu veux. Mais ne me gêne pas.
Il chargea. La lame d'ombre trancha l'air avec un bruit sec, et la créature esquiva, plus vive que prévu, projetant un fouet de matière noire dans sa direction. Sans réfléchir, Grâce leva la main — les liens de lumière jaillirent à nouveau, cette fois pour intercepter l'attaque avant qu'elle ne touche le garçon.
Il stoppa net, surpris, le temps d'un battement de cœur.
Ce battement de cœur suffit.
Une décharge remonta entre eux deux — pas physique, pas tout à fait, mais Grâce la sentit aussi clairement qu'une brûlure.
Pendant une seconde, elle ne fut plus seulement elle-même : elle sentit la fatigue dans les muscles du garçon, une douleur ancienne logée quelque part sous ses côtes, une colère familière qui ne lui appartenait pas.
Et lui — elle le sut au tressaillement qui traversa son visage — venait de ressentir quelque chose d'elle aussi.
— C'est quoi… ce truc, articula-t-il, la voix soudain moins assurée.
Il n'y eut pas de réponse possible, parce que la créature choisit cet instant pour charger à nouveau. Cette fois, ils bougèrent ensemble, sans se concerter, comme si leurs deux corps venaient de recevoir la même instruction au même moment. Les liens de lumière de Grâce s'enroulèrent autour des pattes de la chose pendant que la lame du garçon s'abattait droit dans sa masse.
La créature se désintégra dans un dernier hurlement, aspirée par la fissure qui se refermait déjà au-dessus du pont, comme si elle n'avait jamais existé.
Le silence retomba. La pluie, elle, continuait de tomber, indifférente.
Grâce s'effondra presque, les jambes tremblantes, les fils de lumière s'évaporant entre ses doigts. Ylona, toujours au sol, la regardait avec des yeux immenses, entre terreur et stupéfaction.
Le garçon, lui, ne bougeait pas. Il fixait Grâce comme s'il essayait de résoudre une équation impossible, sa lame d'ombre se dissolvant lentement dans l'air nocturne.
— Qui es-tu ? demanda-t-il enfin.
— Grâce, répondit-elle, encore sonnée. Et toi ?
Il hésita, comme si donner son nom à une inconnue allait à l'encontre de tout ce qu'on lui avait appris.
— David.
Un autre frisson remonta entre eux — plus léger cette fois, presque timide, comme un écho qui refusait de s'éteindre.
Ni l'un ni l'autre ne savait encore ce que ce prénom échangé sous la pluie venait de sceller. Mais quelque part, profondément, tous les deux sentaient déjà que rien ne serait plus jamais comme avant.
~ À suivre — Chapitre 2 : La Chambre ~
Note d'auteur :
Premier chapitre de Résonance, une histoire d'action, de fantasy et de romance. Grâce et David viennent de découvrir un monde qu'ils ignoraient tout en se liant l'un à l'autre par un phénomène rarissime : la Résonance.
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