Prologue
Prologue
Il existe des instants dans la vie où tout bascule, où un simple choix, une unique nuit, redessine notre avenir de façon irrévocable. Pour moi, cet instant a pris la forme d’un homme aux yeux vert opaline, au sourire enjôleur et à la voix caressante. Un homme qui, en l’espace d’un mois, a pénétré mon existence comme une tempête… et l’a quittée avec la même brutalité.
Aujourd’hui, je suis mère célibataire d’une petite fille de cinq ans, Emma. Elle est ma lumière, ma plus belle victoire, la seule chose qui ait donné un véritable sens à mon existence. Mais chaque fois que mon regard se pose sur elle, je ne peux nier l’évidence : elle est le portrait vivant de son père. Ce père qui n’a laissé derrière lui qu’un prénom, Christian, et des souvenirs diffus.
Ses yeux, d’un vert translucide, sont identiques aux siens. Sa peau métissée, légèrement plus claire que la mienne, est une empreinte indélébile de son ascendance. Moi qui l’imaginais ébène comme moi, marquée de mes traits… Mais non, elle lui ressemble à s’en méprendre. Seule consolation, elle a hérité de mes cheveux, ces boucles épaisses et sombres qui me rappellent que, malgré tout, elle est aussi un peu de moi.
Vous vous demandez sans doute où va cette histoire, et surtout qu’en est-il de son père. La réponse est aussi simple que cruelle : je n’en sais rien.
Christian a traversé ma vie tel un mirage. Un homme d’une beauté insolente, 1m80, le charme du métissage, ce que nous appelons chez nous un chocolat au lait, bien que chez lui, le lait semblait vouloir prendre le dessus. 24 ans, à l’époque. Ce qu’il faisait dans la vie ? Mystère. Il parlait de son entourage sans jamais donner de détails, restait évasif sur ses projets, sur son quotidien. Il était séduisant, oui. Trop séduisant. Et moi, jeune et naïve, j’ai cru qu’un avenir était possible.
Puis il a disparu.
Le lendemain de cette nuit où je lui avais tout donné, plus un mot, plus un signe. J’avais 19 ans, le bac en poche, des rêves plein la tête. Et soudain, une grossesse inattendue, une responsabilité immense à assumer seule.
Heureusement, je n’étais pas complètement seule. Ma famille a été mon rempart.
Anita, ma sœur cadette, 23 ans. Elle est ma moitié, mon roc, mon alliée contre le reste du monde. Étudiante en droit, elle est sur le point d’intégrer l’École des avocats. Elle réussira, j’en suis convaincue.
Ma mère, Christine, 50 ans. Une femme d’exception. Infirmière d’État, elle a su nous élever seule, après le décès de notre père. Elle m’a soutenue sans faillir, s’assurant personnellement du suivi de ma grossesse avec une rigueur et un amour inégalables.
Carlos, 28 ans, mon ami de toujours. Un boulanger-pâtissier talentueux, propriétaire d’un café qui ne désemplit pas.
Victoria, 25 ans, ma meilleure amie depuis la maternelle. Rousse flamboyante, 1m65, médecin généraliste. C’était notre rêve commun. Elle l’a réalisé pour nous deux, tandis que moi, je devais faire face à la réalité brutale de ma nouvelle vie.
Car l’université n’était plus une option. Il fallait travailler. Nous étions désormais quatre à la maison, et les études d’Anita coûtaient cher. J’ai donc choisi une formation courte en secrétariat, un moyen rapide de gagner ma vie et d’aider ma mère.
Mais le monde du travail, pour une jeune femme seule et jolie, n’est qu’un champ de mines. Trois emplois en trois ans. À chaque fois, la même histoire. Des patrons mariés, pères de famille, qui veulent plus qu’une secrétaire. Des avances déguisées en compliments, des mains qui s’attardent, des regards insistants. Et lorsque je refuse, je deviens incompétente, remplaçable, indésirable.
Puis, il y a eu Ryan.
30 ans, directeur d’un grand magasin d’outils électroniques, célibataire. Cette fois, les choses étaient différentes. Il n’était pas marié. Il n’y avait pas de scandale possible. Alors j’ai cédé. Après tout, peut-être était-ce plus simple ainsi ?
Mais après un an de relation, le constat est amer. Aucune évolution. Pas de projet commun, pas d’engagement. Pire encore, Emma le dérange. Il me demande de la confier à ma famille pour que, lorsque nous aurons nos propres enfants, je puisse leur offrir un amour équitable.
Comme s’il était possible que j’aime mes futurs enfants plus qu’Emma.
Il ne comprend pas. Il ne comprend rien.
Et moi, je n’ai plus confiance. Plus confiance en lui, ni en aucun homme.
Alors je prends mes précautions. Un stérilet. Aucune concession. Si je dois refaire ma vie, ce ne sera pas avec un homme qui rejette mon enfant.
Au bureau, c’est un autre combat. Les regards, les murmures, les jalousies. Pour mes collègues, je ne suis qu’une opportuniste. La secrétaire qui couche avec le patron. La pire de toutes ? Ashley, 24 ans, manager. Son mépris est affiché, ses remarques cinglantes. Elle veut Ryan. Qu’elle le prenne.
Mais pour l’instant, je reste. Parce que changer d’emploi sans une recommandation valable, c’est un pari risqué.
Ma vie, autrefois pleine de promesses, s’est rétrécie à un quotidien pesant, rythmé par des responsabilités que je n’ai pas choisies. Tout ça à cause d’un homme. Un homme qui, aujourd’hui, doit être quelque part, bien installé, inconscient du cataclysme qu’il a laissé derrière lui.
Samedi.
Mon jour de repos. Normalement, un jour sacré, réservé à Emma et moi. Mais depuis six mois, mes week-ends ne sont plus les mêmes.
9h00. Je la réveille doucement, je la prépare avec soin. Aujourd’hui, nous allons déjeuner dehors, puis je l’emmènerai à son aire de jeux préférée.
10h00. Nous sommes prêtes. Direction le café de Carlos.
Dès qu’elle l’aperçoit, ses petits bras s’agitent et sa voix cristalline s’élève :
— Toton Carlos !
Et à cet instant, en la voyant courir vers lui, insouciante et rayonnante, je me dis que tout cela en valait peut-être la peine.