Prologue
Raven
S’il y a une chose que j’adore, ce sont les défis. Je n’y résiste jamais. Pire, je les recherche. La routine, non merci, je ne suis pas prête à devenir une vieille mamie décatie. Ce soir ne fait pas exception à la règle. Dans ce pub bourré d’étudiants imbibés d’alcools plus ou moins forts, j’ai décidé de braver le destin – et accessoirement, la bande de beaux mecs cools qui me fait face. D’une main par miracle encore ferme, je m’empare de mon shot-cavalier et glisse le verre jusqu’au fou de mon adversaire.
— Feu le fou, Monseigneur ! crané-je en lui lançant un clin d’œil malicieux.
Le grand brun serre les mâchoires, sous les rires moqueurs de ses deux comparses de beuverie. Eux n’attendent même plus qu’une pièce du jeu soit mangée pour enchaîner les coups.
Fière de moi et de ma stratégie, je ne quitte pas mon futur logeur du regard lorsqu’il porte la vodka à ses lèvres pleines. Il opère son cul sec avec une bonne grâce saluée d’une ovation de notre public, dont les applaudissements nourris ponctuent ensuite le son mat du verre retourné contre le bois. Bon sang, ce type est un chef d’œuvre esthétique et j’espère que mon idée géniale ne se transformera pas en chaos total si d’aventure ce parfait spécimen masculin me tombait sous la dent. Fricoter entre colocs ne mène nulle part. Mais je m’égare.
— Jace, Jace, Jace ! scandent à leur tour les groupies perchées sur talons hauts.
Elles s’avachissent à moitié sur nous, tant elles sont devenues vacillantes au fil des litres ingurgitées.
Moi, malgré les pulsations stressées de mon organe vital, je tiens la distance. Je ne sais pas si je devrais m’en vanter, mais les jeux à boire n’ont plus de secrets pour moi – et certainement pas les échecs. Pour l’instant, mon coup de bluff initial tient ses promesses et je m’apprête à remporter incessamment la victoire sur mon futur colocataire. Car je ne joue que pour de vrais enjeux et ce soir, j’ai misé sur ma préoccupation du moment, à savoir changer à tout prix de logement. La raison ? C’est simple. Depuis que Maud, ma coloc, s’est trouvé un copain, ils passent leur temps à se galocher dans toutes les pièces de notre minuscule appartement. Cela inclut le clic-clac qui me tient lieu de lit, et qui n’est séparé du salon-cuisine que par un rideau en velours canari. Je ne suis pas exigeante, toutefois un tantinet d’intimité m’est indispensable. En plus, l’appartement est un taudis, le verrou dysfonctionne une fois sur deux et je tiens à mes affaires.
À ma vie, aussi.
Bref, me barrer est devenu une question de survie, alors j’ai choisi de me pointer ici avec l’intention de dégoter mon nouveau chez-moi. Je suis tombée sur la bande de beaux gosses trop bavards que j’ai sondés à coups de déhanchés audacieux, et nous y voilà : ils disposent d’un grand appartement en duplex et oui, ils leur reste de la place. Un bureau avec fenêtre et lit, qui pourrait faire office de chambre à temps plein. J’ai agité la carotte ultime sous leurs nez aquilins imbibés de bière : un loyer de plus à empocher pour eux, soit de quoi financer davantage d’excellents moments au Purple Loop, ce bar iconique situé à deux pas du campus. Le troisième larron, Ashton, a carrément eu des dollars à la place des pupilles quand il a compris quelles perspectives offrait ma proposition. Honnêtement ? Ils n’ont pas été difficiles à convaincre de jouer leur bureau disponible sur une partie d’échecs-shots.
Je n’ignore pas mon imprudence – après tout, ce sont de parfaits inconnus –, bien qu’elle soit une fois de plus supplantée par mon impulsivité. Ces mecs, je les sens bien. Un peu canailles, un peu dragueurs, blagueurs et prétentieux juste ce qu’il faut. Mais surtout, gentils, et qui ne semblent pas entrer dans cette catégorie lassante qui n’accepte pas les filles pour des raisons plus obscurantistes qu’obscures. Des gars sains, en somme, que je suis curieuse d’apprendre à connaître. Je les avais déjà repérés de loin l’année dernière et leur réputation m’inspire confiance.
Leur rencontre à tous les trois en première année est déjà inscrite dans la légende de Yale. Face à l’ordinaire pénurie de logements universitaires de la rentrée, Ashton s’est retrouvé SDF à une semaine du début des cours et a décidé de se rebeller contre sa condition. Résultat : il a commencé à faire le pied de grue devant le bâtiment administratif en brandissant des panneaux aux citations inspirées, braillées à chaque passant, jour et nuit, sans se lasser : “Aujourd’hui, je refais ainsi la définition de la Révolution : Une grande lumière mise au service d’une grande justice”* ou encore “Dans une révolution, on doit triompher ou mourir”**.
Il a immédiatement attiré les regards féminins, mais aussi l’inévitable rebelle en herbe encore boutonneux, incarné par Ryder. C’est donc à deux qu’ils ont protesté contre le système. Ce nerd a alors piraté leur registre informatique et fichu un bazar innommable dans les listings d’attribution des chambres. Repéré en moins de 24h par le service de sécurité du campus, il était embarqué au poste de police, puis relâché avec avertissement. Il est donc revenu auprès d’Ashton, fidèle au poste et à ses idéaux de justice.
Au bout de trois jours à dormir sur l’herbe et à manger des vers de terre – toujours selon la légende – le beau receveur Jace Gardner est apparu. La rumeur raconte qu’une sombre histoire de petite amie l’aurait retenu dans son Texas natal et aurait retardé sa venue et la réservation d’une chambre pourtant promise aux sportifs. Bredouille, il a donc naturellement rejoint les deux autres imbéciles et à trois, ils ont fait un tel raffût qu’un professeur excédé leur a accordé la location d’un appartement à prix avantageux, “juste pour qu’ils se taisent et qu’il puisse poursuivre ses recherches dans la paix nécessaire”. Evidemment, cela s’est su et le pauvre professeur a dû se balader tout le mois suivant avec une pancarte dans son dos spécifiant que la probabilité que ce type d’opportunité se reproduise était définitivement trop faible pour qu’un étudiant brillant admis sur le campus puisse décemment imaginer sans sortir en tirant la même ficelle. Il avait même posé le calcul afin de calmer les ardeurs des plus audacieux. Légendaire, je vous dis.
Quoi qu’il en soit, j’estime que ça suffit pour me lancer. On n’a qu’une vie, n’est-ce pas ? En plus, la période d’essai de quinze jours négociée âprement par Ryder, le blondinet du groupe, nous garantit à tous une fin propre en cas de désaccord et d’incompatibilité insurmontables.
Jace tente une manœuvre que je repère facilement, en trois coups, et déplace sa dame pour narguer ma tour restante et affaiblir mon roque***.
Bien essayé, coco, mais on ne me la fait pas, à moi.
Je riposte, croque son pion plutôt que sa dame, annulant sa botte célèbre, et le shot correspondant est rapidement englouti. Je lâche discrètement un petit soupir de soulagement et essuie mes mains moites sur mon jean. Cette fois, les rires se muent en huées. La partie a presque atteint le point de non-retour pour le baraqué. Si ses yeux marron rieurs et son immense sourire éclairent son visage carré, à présent creusé d’une fossette délicieuse, la sueur qui commence à perler sur ses tempes, elle, ne trompe pas. Encore un ou deux shots, et il sera K.O.
À moi la belle vie, messieurs !
Bien que je tangue également, mes pensées demeurent claires et mon objet, inchangé : je compte bien dormir chez eux cette nuit. Mon barda est calé dans ma voiture depuis que j’ai quitté Maud en début de soirée, puisque je ne me suis pas laissé d’autre option que la réussite. Il faut savoir se battre pour ce qu’on veut obtenir et cette qualité ne m’a jamais fait défaut.
Le volume sonore augmente encore d’un cran à mesure que les derniers coups s’enchaînent. À présent, c’est mon nom qui est crié à travers le bar. Mon cœur palpite d’espoir et d’excitation, de même que le goût de la victoire s’imprègne petit à petit sur ma langue. Notre partie endiablée rassemble presque la totalité des étudiants agglutinés autour de nous.
Bientôt, un hurlement strident surpasse tout le reste : le mien.
— Échec et mat, Jacy Jace !!
Et j’avale d’une traite les sept shots restants pour fêter ça.
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*Victor Hugo
** Che Guevara
***Déplacement spécial au jeu d’échecs. Il consiste à déplacer le roi de deux cases vers une des tours, et à placer cette tour derrière le roi. Une façon de mettre le roi à l’abri.









Coucou~ J'aime bien le premier chapitre, on sent la forte personnalité de la fille et c'est très bien! Je l'adore déjà!❤ L'univers du livre est bien représenté des le début et c'est vraiment cool. Par contre, je trouve que certaines descriptions sont un peu longues et certaines expressions sont trop recherchés pour l'univers que tu nous présentes. Mais c'est mon avis hein~ Et d'habitude, je ne suis pas très fan d'une narration à la premier personne mais rien que pour l'intrigue et pour le perso principal, cela me donne envie de continuer!