La petite visiteuse d'Halloween
— Non, Nelly, c’est inutile d’insister, grogna Jocelyn en se débattant avec un rouleau de gros scotch.
Il le porta à sa bouche et en arracha un morceau qu’il fixa sur le bas d’une feuille blanche placardée à sa porte d’entrée. Il recula, satisfait de son ouvrage ; l’affiche de fortune annonçait de manière lapidaire : « pas de bonbons. Ne pas sonner. »
La voisine soupira, exaspérée, et échangea un bref regard avec son fils. Elle avait tout essayé pour convaincre Jocelyn de participer aux festivités d’Halloween. En vain. L’ancien gendarme avait refusé qu’elle lui prête une couronne automnale pour décorer son entrée, avait rangé dans un tiroir la bougie LED en forme de petit fantôme qu’elle lui avait offerte et, voilà qu’il rejetait les sucreries qu’elle avait demandé à son fils d’apporter en prévision de la fête. Dans un élan de fierté, Jocelyn avait répondu à cette dernière sollicitation par cette sottise d’affichette.
Le fils de Nelly gloussa.
— Ils ne vont pas s’arrêter pour un papier, vous savez, dit-il. Pendant cinq ans que j’ai loué la baraque, tous les soirs d’Halloween, sans exception, les jeunes viennent faire des blagues à sonner.
— Et vous ne les avez jamais attrapés ? répliqua Jocelyn, frustré de ne pas avoir obtenu cette information avant l’achat de la maison.
— Bah ! Les jeunes, ça court vite. Y’avait jamais personne à la porte quand j’ouvrais.
Jocelyn fronça les sourcils. Il avait choisi le quartier parce qu’il lui avait semblé calme, en dehors du monde et de ses effroyables réalités.
— Enfin, rassurez-vous, poursuivit le fils de la voisine, ça ne dure pas toute la nuit. À minuit, extinction des feux !
Il cligna de l’œil pour souligner sa plaisanterie qu’il devait croire spirituelle puisqu’à cette heure précise l’éclairage public de la ville s’éteignait.
Postée sur son perron, Nelly affichait une moue sévère. Cette gentille petite veuve avait toujours vécu dans le coin ; elle œuvrait à maintenir l’ambiance familiale du quartier et se désolait de l’attitude de Jocelyn. Surtout en cette nuit d’Halloween, fête que son défunt mari affectionnait tant et qu’elle célébrait religieusement chaque année, en mémoire de son cher disparu.
— C’est dommage. Vous pourriez essayer un peu. On n’est pas des gens méchants.
— Je sais Nelly, répondit Jocelyn tête baissée. Je veux juste passer une soirée tranquille.
La vieille femme haussa les épaules, prononça un « bonne soirée » découragé et, après un dernier salut à son fils qui quittait l’impasse et s’engouffrait dans la rue principale, rentra chez elle.
Une fois seul, Jocelyn observa le quartier plongé dans une pénombre bleuâtre. Il ne se sentait plus si fier de son affichette qui criait à tous ses nouveaux voisins qu’il n’était qu’un triste sire. Nelly avait raison. Il ne pouvait pourtant pas changer d’avis : parmi toutes les fêtes qu’il détestait, Halloween caracolait en tête. Le vieux gendarme déplorait qu’on célèbre la mort. À ses yeux, elle ne possédait rien de magique. Il la trouvait au contraire laide, sale et sinistre, pour l’avoir côtoyée trop souvent lorsqu’il exerçait encore ses fonctions. Quant aux revenants, ils ne s’incarnaient pas en son esprit sous la forme de draps blancs gentiment cousus par des mères dévouées. Ils se manifestaient par des souvenirs entêtants, des visions qu’il aurait aimé oublier, un visage qui hantait toutes ses nuits depuis qu’un matin, en plein milieu de sa carrière, il avait repêché un petit corps sans vie dans une rivière.
Peut-être que d’autres visages se seraient imposés à lui s’il avait fondé une famille, mais marié à son métier, il n’avait jamais retenu une femme plus de six mois. Les années passant, il n’avait plus cherché à en retenir aucune. Il avait pris de l’âge seul, uniquement accompagné du spectre de la petite noyée qui lui rappelait la fragilité humaine et la douleur que ce devait être de perdre quelqu’un. Il ne connaissait que celle, plus supportable à ses yeux, de n’avoir personne à perdre.
Une brise aux effluves boisées se leva. Les guirlandes orange et noir accrochées aux façades frissonnèrent, un carillon de fantômes en métal tinta. Halloween.
Dès les premières lueurs d’octobre, le quartier s’était paré aux couleurs de la fête mortuaire. Des cheveux d’ange en guise de toiles d’araignées s’étaient emmêlés aux ferronneries et des citrouilles en céramique bon marché avaient affiché leur sourire édenté au seuil des maisons de coron. Depuis la devanture des fenêtres, les flammes artificielles des bougies LED étaient apparues, concurrençant de leur éclat statique l’éclairage public. Elles demeuraient éteintes à cette heure précoce de la soirée. Seuls les lampadaires et les phares des voitures plongeaient la rue principale dans une ambiance entre la vie et le repos, bercée par le ronronnement de la circulation et le pas bruissant de quelques rares piétons sur les feuilles mordorées jonchant l’asphalte. Dix-huit heures. Le calme.
Une demi-heure plus tard, les premières portes commencèrent à grincer de plus en plus fréquemment. Des chœurs d’enfants retentirent : « Un bonbon ou un sort ! ». La rue s’éveilla dans des éclats de rire. Les capes trop longues des mini-vampires balayaient les feuilles au sol et de petites silhouettes recouvertes de linceuls factices sautillaient. Certains bambins, délestés de leur déguisement, plongeaient des mains gourmandes dans des corbeilles de fortune pleines de sucreries.
Vers vingt heures, le silence reprit lentement ses droits. La dernière porte avait claqué depuis plusieurs minutes. Les enfants étaient rentrés et seul l’écho de leurs rires hantait encore la rue.
Jocelyn prêta une attention accrue au moindre bruit qui pourrait lui parvenir. Plus rien. Il avait survécu à cet Halloween, bien que, pour la première fois, une partie de lui regrettât de ne s’être pas mêlé à la joie ambiante.
Il se leva, jeta son potage, auquel il n’avait presque pas touché, dans l’évier et décida que la meilleure manière de conclure cette désastreuse soirée était de se coucher tôt avec un bon livre. Le vieux gendarme espérait trouver le réconfort à tous ses tourments sur des coussins moelleux, sous sa couverture de laine et, surtout, entre les lignes de sa saga romanesque préférée. Là au milieu des aventures rocambolesques d’un héros au cœur pur, dans un monde cousu de courage et de bonnes volontés, il savait que les affres du quotidien et les cauchemars de ses souvenirs ne pouvaient plus l’atteindre.
Alors qu’il s’imaginait profiter de plusieurs heures de lecture, il sombra rapidement dans le sommeil. Le rêve qui tourmentait toutes ses nuits prit ce soir-là une tournure différente : sa petite noyée le scrutait de ses pupilles juvéniles grandes ouvertes et lui souriait. Elle murmura quelque chose que le vieux gendarme ne comprit pas, puis approcha un doigt de son front et y appliqua une pression glaciale.
Jocelyn s’éveilla en sursaut. Sur son front, la morsure du froid le brûlait. Il cligna des yeux plusieurs fois, puis tourna ses regards vers la fenêtre : les lampadaires éclairaient encore le quartier. Il se pencha afin de vérifier l’heure. Vingt-trois heures et un silence écrasant. Jocelyn se trouvait seul avec le spectre d’un rêve inhabituel dont il ne percevait pas le sens. Que la petite noyée vienne le visiter en songe, il s’y était accoutumé, mais qu’elle ouvre ses yeux qu’il n’avait connus que fermés, qu’elle s’anime quand il ne la voyait toujours que gisante et qu’elle lui parle ! Qu’avait-elle dit, d’ailleurs ? Aucun mot ne se formait en ses souvenirs. Il ne conservait qu’une sensation étrange mêlant une clarté dans son cœur et un brouillard dans son esprit.
Le vieux gendarme allait se rallonger pour tenter de se rendormir lorsqu’un coup de sonnette retentit. Les paroles du fils de Nelly revinrent à sa mémoire. Il décida de ne pas s’en préoccuper et réajusta la couverture sur ses épaules, avant de fermer les yeux.
Deuxième coup de sonnette.
Jocelyn souffla. Jusqu’à minuit… Il ne supporterait pas une heure.
Troisième coup de sonnette.
Non, cette fois, le vieux gendarme ne pouvait pas rester les bras croisés. Il bondit de son lit, enfila sa robe de chambre et, savates aux pieds, dévala l’escalier plus rapidement qu’il ne s’en croyait capable. Avec le boucan qu’il faisait, il se doutait que ses visiteurs avaient déjà dû prendre la fuite. Pourtant, il ressentait le besoin de sortir râler pour que les gamins comprennent bien qu’il n’était pas homme à se laisser déranger. Il déverrouilla la porte, l’ouvrit d’un geste ferme et se figea.
Sur le perron se tenait une petite fille. Elle tendait des mains diaphanes vers lui et déclara d’une voix cristalline, presque éthérée : « Un bonbon ou un sort ! » Le vinyle de son imperméable luisait sous les rayons de l’éclairage public. Ses cheveux trempés se plaquaient sur ses joues blêmes, comme si elle avait pris la pluie. Jocelyn recula instinctivement.
— Qu’es… Qu’est-ce que tu fais toute seule ? demanda le gendarme sur un ton plus dur qu’il ne l’aurait souhaité.
L’enfant écarquilla les yeux.
— Vous me voyez ! s’exclama-t-elle aussi surprise que ravie.
Jocelyn ne parvenait pas à détacher ses regards des grosses gouttes qui dégoulinaient de la natte à moitié défaite de la petite fille ; le sol alentour semblait parfaitement sec. Il n’avait pas plu. Le vieil homme frissonna tant devant le mystère qui s’offrait à lui, qu’à cause de l’air qui s’était rafraîchi. Il resserra les pans de sa robe de chambre contre sa poitrine, occultant la réponse incongrue de sa visiteuse.
— C’est pas une heure pour aller réclamer des bonbons, tu sais.
La petite fille abaissa ses mains spectrales et inclina la tête en avant.
— Je ne veux pas des bonbons pour de vrai, murmura-t-elle.
Jocelyn attendit qu’elle poursuive. Elle n’en fit rien et resta la nuque courbée vers ses bottes en caoutchouc qui rappelaient au gendarme celles que portaient les enfants lorsqu’il fréquentait lui-même l’école. Certaines choses semblaient ne jamais se démoder.
— Qu’est-ce que tu veux alors ? finit-il par demander.
La fillette se redressa.
— Entrer !
Elle pointa son index vers l’intérieur de la maison. Une sensation de malaise diffus saisit Jocelyn. Il ne parvenait pas à en déterminer la cause : ce n’était qu’une gamine un peu effrontée et étrange. Pourtant, lorsque ses regards quittaient le mystère de ses cheveux et de son imperméable mouillés pour observer son visage, il éprouvait une familiarité perturbante. Ces traits blafards, ces mèches folles plaquées sur ses joues lui évoquaient l’autre enfant, celle qui ce soir encore était venue le hanter. Il tenta de se ressaisir.
— Ce n’est pas possible.
Il marqua un temps avant de justifier ses propos.
— On ne va pas chez les inconnus. C’est dangereux. Et puis, moi, je ne veux pas de problèmes. Je peux appeler quelqu’un ?
La petite visiteuse hocha la tête de gauche à droite, ses épaules virevoltèrent, accompagnées du froissement de son imperméable.
— Je veux entrer, répéta-t-elle.
Jocelyn resta perplexe. À cette heure tardive, il ne pouvait pas laisser une petite fille toute seule dehors, mais la faire entrer ?
— Tu es du quartier ? lui demanda-t-il, faute de mieux.
Elle acquiesça silencieusement.
— Et elle est où ta maison ?
La fillette releva son doigt en direction de la demeure de Jocelyn. Le sang du vieux gendarme se figea. Son appréhension se mua instinctivement en colère.
— Ça suffit les bêtises ! File ! Allez, zou !
Sur ces paroles, il claqua la porte, la verrouilla à double tour et éteignit la lumière de l’entrée pour signifier à sa petite visiteuse d’Halloween que leur échange était irrémédiablement clos.
Il resta un instant devant le verre vitrail qui ornait sa porte, s’efforçant de deviner à travers les granulosités du carreau si la silhouette enfantine éclairée par les lampadaires disparaissait. L’ombre ne bougea pas et, alors que Jocelyn se perdait dans ses pensées, tentant de déterminer s’il avait bien agi, elle finit par s’évanouir en silence. Elle s’effaça, en un clignement d’yeux, comme un cauchemar au réveil, ne laissant dans son sillage qu’une vague de crainte et de soulagement. Quand il comprit qu’il était de nouveau seul, Jocelyn monta se coucher.
Il n’avait pas atteint la première marche de l’escalier, que le gazouillis de sa sonnette retentit. Le vieux gendarme s’arrêta, en alerte. Un deuxième carillon. Cette fois, excédé, il cria sans quitter sa position :
— J’vais appeler les flics !
Il attendit un instant. La sonnette resta silencieuse. La menace de la police faisait toujours son petit effet.
Jocelyn allait reprendre sa progression lorsqu’un « ploc » résonna contre son volet suivi d’autres clapotis d’impact. Furieux, le vieil homme descendit avec grand fracas les quelques marches qu’il avait eu le temps de gravir, se rua vers la porte d’entrée, brusqua la serrure, ouvrit et sortit dans l’impasse.
La visiteuse d’Halloween laissa échapper de sa main une poignée de gravillons ressemblant à ceux qui bordaient les allées du cimetière, en contrebas de la rue principale.
— Toi ! aboya Jocelyn. Maintenant, ça suffit ! Si je t’entends encore, j’appelle pour de vrai la police. Et crois-moi, tes parents vont avoir des problèmes. Tu ne veux pas causer des ennuis à tes parents, hein ?
L’enfant haussa les épaules.
— Ils sont plus là, mes parents.
La brise automnale se leva, quelques feuilles brunes tourbillonnèrent au sol et un souffle léger effleura la nuque du vieux gendarme. Il frissonna. La gosse devait lui faire une blague ou quelque chose dans le genre. C’était Halloween et cette chipie n’avait rien trouvé de mieux que d’aller emmerder les braves gens. Jocelyn observa de nouveau les vêtements de la fillette. Malgré son aspect démodé, l’imperméable semblait neuf et les bottes, bien qu’un peu boueuses, n’avaient pas dû servir plus d’une saison. Il existait, en apparence, des parents attentionnés pour prendre soin de l’enfant. Pourquoi la laissaient-ils s’adonner à des plaisanteries douteuses si tardivement ? Voilà ce qui constituait pour lui l’unique mystère.
— C’est quoi ton nom ?
— Nicole, répondit l’enfant.
Son prénom allait bien avec son accoutrement, pas avec son âge. Des bobos ? pensa Jocelyn qui utilisait ce terme pour désigner toute personne dont le comportement lui échappait. Il commençait à comprendre pourquoi la fillette traînait seule dans les rues. Les parents, maintenant, ça laissait les gamins faire ce qu’ils voulaient. Il oubliait que lui-même avait reçu une éducation plutôt laxiste pour son époque.
— Nicole comment ?
— Debruyncke.
Ce nom ne lui disait rien, mais il avait emménagé depuis trop peu de temps pour prétendre connaître le patronyme de tous les gens du quartier.
— Écoute-moi bien, Nicole Debruyncke, poursuivit-il. Demain, je vais aller trouver tes parents et ça va barder. Alors, t’as intérêt à filer vite et à te faire oublier. Compris ?
Sa voix était sèche, rugueuse, sa voix de terrain lorsqu’il appréhendait encore des suspects, la même qu’il avait servie aux recrues récalcitrantes après avoir obtenu un poste d’instructeur. Il fronça les sourcils pour accentuer sa posture. Les lèvres de l’enfant tremblotèrent. Elle se recroquevilla légèrement. La petite fille sembla comprendre qu’insister ne servirait à rien. Elle se retourna en silence, commença à quitter l’impasse et rejoignit la rue principale, s’arrêtant presque à chaque pas pour regarder en arrière le vieil homme campé devant sa porte d’entrée.
Jocelyn allait lui lancer de se dépêcher lorsqu’il entendit le bruit d’un volet qu’on remontait, suivi du claquement d’une fenêtre. Nelly se pencha dans l’embrasure.
— Tout va bien, Jocelyn ? Vous avez crié.
Il leva la tête vers le premier étage de la maison mitoyenne à la sienne.
— Ce n’est rien. Une gamine qui fait des vilaines blagues. Elle est partie.
La voisine répondit par un geste entendu de la main sans prendre la peine de laisser dériver son regard vers la rue vide et silencieuse.
— La petite des Debruyncke, crut bon de préciser Jocelyn.
— Ça ne me dit rien. Ils habitent peut-être les nouveaux appartements, en face le cimetière.
Elle ajouta presque aussitôt :
— Allez ! Bonne nuit !
Nelly ferma sa fenêtre, abaissa de nouveau son volet et la lumière qui s’échappait de leurs ajours disparut.
Jocelyn se décala de quelques pas pour quitter l’impasse que sa maison bordait et scruta la rue. Personne à l’horizon. Le silence enveloppait la rangée des bâtiments en brique qui épousaient la courbe du trottoir jusqu’aux tilleuls défoliés du parc. Jouxtant l’espace de verdure envahi, à cette époque de l’année, par des nuées de feuilles dorées, le cimetière.
De là où il se tenait, Jocelyn ne pouvait que le deviner. Il ne ressemblait en rien aux nécropoles sinistres avec leurs hautes murailles et leurs portiques gothiques dont dépassaient des mausolées à l’architecture torturée. C’était un modeste cimetière de quartier aux allées bien entretenues, apaisant à contempler. Les haies basses qui le bordaient s’enjambaient facilement, refusant de jouer leur rôle de frontière entre les vivants et les morts, comme si les défunts n’étaient après tout que des familiers que l’on venait visiter le dimanche.
Cette pensée déplut à Jocelyn. Il aimait que chaque chose reste à sa place et déplorait que dans ces allées reposent des êtres qui n’avaient rien à y faire. Il regretta presque l’achat de sa maison. Qui choisit un domicile proche d’un cimetière ? La présence de ce lieu avait sans doute inspiré sa blague à Nicole…
L’image de la fillette pointant du doigt son entrée lui revint en mémoire. C’était idiot. C’était impossible. Jocelyn ne put s’empêcher de réfléchir à l’histoire de la maison. Elle avait été occupée par le fils de la voisine pendant cinq ans et son plus jeune enfant était un garçon de dix ans. Avant cela, la bâtisse appartenait à un couple de retraités. Leur petite fille ? Il tenta de calculer si c’était envisageable tout en rentrant chez lui. Sa mystérieuse visiteuse ne devait pas avoir plus de huit ans. Elle aurait eu environ trois ans quand ses grands-parents avaient déménagé. Est-ce qu’on se souvenait de tout ça à trois ans ? Peut-être. Il y avait des bizarreries parfois. Il les avait côtoyées tout au long de sa carrière, sans jamais y croire. Pour lui, si une chose demeurait inexplicable, c’est qu’on n’avait pas encore trouvé l’explication. Pas besoin d’aller chercher plus loin ou d’imaginer des théories perchées. Ce genre de mystères qui alimentaient les discussions de ses anciens collègues ne l’avait jamais intéressé. Même lorsqu’il utilisait le terme « hanter » pour parler de l’esprit qui accompagnait ses regrets, Jocelyn ne l’employait que de manière métaphorique. Il préférait croire que, si ce fantôme existait, la petite âme visiterait plus sûrement ses parents qu’un vieux grognon comme lui.
« Ils ne sont plus là, mes parents. »
Le vieil homme secoua la tête pour chasser le tintement de cette phrase au moment où il entrait dans sa chambre. Des sottises d’une gamine malpolie. Il leva les yeux vers sa fenêtre aux volets indéfiniment ouverts. Il aimait s’endormir en regardant les étoiles. Au loin, deux sapins se balançaient en une danse délicate inspirée par la brise nocturne de ce milieu d’automne. Il enviait leur placidité. Pourtant, ils avaient dû en voir, eux aussi, depuis cent ans, des choses étranges ou terribles.
Alors que Jocelyn se perdait dans leur contemplation, il entraperçut les contours d’un visage qui commençait à se dessiner, celui de sa petite noyée, le seul fantôme de sa vie. Peu à peu, les traits se déformèrent, révélant ceux de la petite fille d’Halloween. Deux enfants bien différentes dont les portraits se mêlaient de façon funeste.
Jocelyn se figea. Non, pas un souvenir !
Là, collée à sa fenêtre, uniquement séparée de lui par le carreau, se tenait Nicole qui lui offrait sa meilleure grimace.
En un cri, Jocelyn bondit en arrière. L’apparition disparut aussitôt dans l’écho lointain d’un éclat de rire cristallin. Le vieux gendarme sentit son cœur battre à tout rompre. Il resta immobile, le souffle court, trop abasourdi pour réfléchir à sa vision. C’était impossible. Ou alors, il devenait complètement cinglé.
Un sentiment d’urgence s’empara de lui. Malgré la faiblesse momentanée de ses jambes, il quitta sa chambre et dévala les escaliers. C’était idiot, pourtant, il devait vérifier et se prouver qu’il perdait la tête, qu’il avait besoin d’un psy ou d’un neurologue ou de qui que ce soit en mesure de soigner ses hallucinations. Oui, il devait vérifier qu’il n’y avait personne — surtout pas Nicole — dehors et suite à son constat, prendre un rendez-vous médical parce que l’autre explication… Il n’y avait pas d’autre explication possible.
Sa poitrine se serra alors qu’il actionnait la poignée et ouvrait la porte. Il devint blême. Devant lui, Nicole riait en se balançant, les mains croisées dans le dos. Impossible.
— Comm… comment t’as fait ça ?
L’enfant haussa les épaules. Sous l’impulsion de ce mouvement, elle flotta à quelques centimètres du sol. Jocelyn recula, incapable de détacher son regard de Nicole qui se laissa retomber avec la délicatesse du feuillage automnal environnant. Un souffle glacé parcourut sa colonne vertébrale. Il ne voulut pas y céder, malgré l’effroi qui s’installait peu à peu en son âme.
— C’est un truc de technologie ? Hein ?
Jocelyn ne voyait plus que cette raison. Comme les chaussures qui s’allumaient. La technologie n’expliquait cependant pas ce qu’il avait aperçu plus tôt. Il restait perdu, terrifié, devant la fillette qui continuait de rire à chacune de ses envolées.
— Je peux rentrer, maintenant ? finit-elle par dire, plus sérieuse.
— Arrête avec ça.
— Bientôt, il sera trop…
— Arrête ! hurla le vieux gendarme.
Dans sa colère, son incompréhension, sa peur de plus en plus prégnante, il saisit le poignet de l’enfant. Le froid qui en émanait envahit aussitôt sa main. D’un geste brusque, Jocelyn la retira. La froidure continuait de pulser le long de ses doigts, au creux de sa paume, jusque dans son avant-bras.
Une fenêtre s’ouvrit en grand fracas, un homme se pencha pour grogner :
— On peut dormir ?
Jocelyn ne savait plus si cette présence humaine le rassurait ou l’inquiétait. La vie n’avait donc pas quitté ces lieux, mais quelle image renvoyait-il au voisinage ?
D’un ton monocorde, comme un spectre errant, il répondit :
— Oui… excusez-moi.
L’homme maugréa avant de disparaître dans la pénombre de sa chambre et de refermer sa fenêtre avec une énergie ostentatoire.
— C’est parce que tu cries trop fort, lui expliqua Nicole, visiblement fière de sa déduction.
Le vieux gendarme passa une main sur son front. Il ne comprenait plus rien : il perdait son calme devant une gosse, il se ridiculisait et, surtout, il hallucinait. Non. Il avait bien senti le froid contact de la peau de l’enfant, un froid qui n’émanait pas des vivants, qui lui évoquait seulement celui des victimes qu’il avait échoué à sauver.
— Pourquoi t’es trempée comme ça ? demanda-t-il à Nicole, ne sachant plus vraiment quoi dire ni que penser.
— Je suis tombée dans l’eau. Là-bas, loin.
Elle désigna la partie du quartier qui donnait sur un village quelques kilomètres plus loin, bordé par un canal.
— Ça suffit, répondit aussitôt Jocelyn.
— Je suis tombée tout au fond et je suis restée longtemps. Je savais pas que je pouvais remonter.
— Ça suffit.
— Et quand j’ai su, mes parents n’étaient plus là.
— Ça suffit ! hurla Jocelyn.
Regrettant sur-le-champ son éclat de voix, il murmura :
— Arrête avec tes mauvaises…
Il fut interrompu par l’ouverture d’une porte. Nelly apparut sur le perron en robe de chambre.
— Enfin, Jocelyn, à qui vous parlez ?
Le vieux gendarme regarda sa voisine, se tourna vers Nicole, puis de nouveau vers Nelly qui le scrutait en plissant les yeux. Avec l’éclairage public allumé, elle ne pouvait pas ignorer la présence de l’enfant. Une partie de son être se décomposa. Devait-il crier ? S’effondrer ? Pleurer comme un gosse devant le mystère de sa situation ? Machinalement, il répondit :
— C’est… ce n’est rien, Nelly. Désolé. Heu… Je suis un peu fatigué.
La vieille voisine afficha une grimace de compassion.
— Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
Jocelyn passa la main dans ses cheveux blanchis, hagard, tout en essayant de faire bonne figure. Il sentit qu’on tirait sur la ceinture de sa robe de chambre. C’était Nicole.
— Dis-lui, tu verras que je mens pas.
Le vieux gendarme marqua un temps de silence pour observer une éventuelle réaction de la part de Nelly. Rien. Elle continuait de le regarder avec un air de pitié qui semblait crier « pauvre petit vieux. Il perd la boule. »
— Nelly, finit-il par demander, Nicole Debruyncke, vous connaissez ?
— La petite dont… oh !
La voisine porta une main à sa poitrine, comme frappée par un ancien souvenir.
— C’est une bien triste histoire… Mais… pourquoi vous parlez de ça ?
— Je…, balbutia Jocelyn tentant d’imaginer une explication plausible. J’ai regardé sur l’internet pour trouver hum… bah… la gamine qui faisait ses blagues et… heu… je suis tombé sur un vieil article.
— Oui, ils en avaient parlé dans le journal. Comme c’était triste. Vous pensez, il m’était arrivé de la garder.
— Le canal, hein ?
Le vieux gendarme sentait des coulées glaciales envahir ses veines au rythme des réponses de Nelly. Elle acquiesça avant de poursuivre :
— Quelle tristesse ! Ses pauvres parents ! Des gens bien, polis et tout.
— Et ils habitaient ma maison, ajouta Jocelyn pour lui-même, la mort dans l’âme.
— Oui… mais vous ne devriez pas penser à de telles choses.
Elle se rapprocha de Jocelyn en claudiquant. Nicole tendit le bras pour effleurer la main parcheminée de la vieille femme. Nelly ne réagit pas.
— Écoutez Jocelyn, il est bientôt minuit et ça ne sert à rien de ressasser les tristesses du passé. Demain, mes enfants déjeunent à la maison, vous n’avez qu’à venir. Ça vous fera de la compagnie.
Le vieux gendarme acquiesça à demi-mot, vide de toute émotion. Il tenta quelques paroles pour finir de rassurer sa voisine et l’observa rentrer chez elle. La petite main gelée de Nicole se glissa dans la sienne.
— Je suis contente, Nelly se souvient de moi, dit la fillette.
— Je suis fou, c’est ça ?
Il pencha la tête vers l’enfant à ses côtés. Il en avait la preuve, à présent, il avait perdu la boule : la faute de l’âge ? Les traumatismes de son passé ? Sa solitude ? Il ignorait qui blâmer pour son état et se résignait déjà à avaler des cachets pour le restant de ses jours, en enchaînant les rendez-vous psys. Triste manière de terminer sa propre vie. Peut-être aurait-il dû consulter plus tôt.
Nicole retira sa main délicatement et prit son envol, quelques mètres au-dessus de lui.
— Moi aussi, dit-elle, j’ai cru que j’avais un problème à la tête quand je me suis réveillée sous l’eau. Et quand je suis sortie, c’était pire parce que papa et maman n’étaient plus là. En plus, personne ne me voyait et je ne pouvais pas toucher les choses. Il n’y a qu’à Halloween que j’y arrive. Le reste du temps…
Elle virevolta près des câbles électriques que le vent automnal faisait trembler.
— … je ne suis qu’un courant d’air.
Jocelyn posa une main contre la façade de briques rouges pour ne pas vaciller. Comment pouvait-il halluciner de manière si réelle ? Son regard dériva vers le sol où gisaient toujours les gravillons du cimetière. Le vent n’avait pas pu les porter jusque-là. Il donna un léger coup de pied dans un des petits cailloux pour vérifier leur réalité. Il roula à quelques centimètres de lui dans un cliquetis discret. Le vieux gendarme soupira, avant de se redresser.
— Pourquoi les autres ne te voient pas ?
— Je ne sais pas, répondit l’enfant en atterrissant près de lui. C’est peut-être de la magie.
De la magie ? Dans ce monde horrible ? Non. Jocelyn ne pouvait pas y croire. Si la magie existait, il n’y aurait pas eu tous les crimes sur lesquels il avait enquêté, pas non plus de petites noyées. Son cœur se serra au moment où son rêve lui revint en mémoire. La pression froide sur son front le mordit de nouveau. Qu’est-ce qu’elle lui avait fait ?
— J’ai besoin d’une preuve, Nicole.
Elle soupira et regarda les lampadaires avec une certaine appréhension.
— Mais… il sera bientôt minuit…
— Prouve-moi que c’est vrai, insista Jocelyn.
Il savait qu’il pouvait simplement ouvrir la porte, faire entrer l’enfant et constater si quelque chose de magique se produisait, mais il se refusait à capituler. Si elle disparaissait ? Le laissant seul avec ses interrogations et ses spéculations ? Le vieil homme avait besoin de n’importe quoi qui lui crierait la véracité de son expérience.
Un rictus de déception déforma le visage de Nicole.
— D’accord, abdiqua-t-elle. Suis-moi.
Elle s’éleva dans les airs au milieu des quelques feuilles arrachées par l’automne aux branches des tilleuls. Jocelyn marchait derrière elle, allongeant ses pas à mesure qu’ils approchaient du cimetière. Il marqua une hésitation devant le portillon latéral qui gardait l’entrée du lieu de recueillement. Allait-il enjamber la clôture d’un cimetière par une nuit d’Halloween ? Comme un adolescent un peu perturbé ? Instinctivement, il regarda autour de lui pour vérifier que personne ne pouvait l’observer. Il franchit le seuil alors que Nicole s’enfonçait dans une allée reculée, seulement éclairée par la lune dans le ciel dégagé.
Au bout de quelques secondes, elle s’arrêta. Jocelyn l’y rejoignit. La petite fille faisait face à une tombe recouverte de lichen. Le reflet argenté de l’astre nocturne dévoila une inscription sobre : « Nicole Debruyncke — 1964-1972. Notre fille bien-aimée ».
Fixée à côté de l’épitaphe, une photo sous un cadre de plastique étanche accusait le poids de l’oubli. Jocelyn s’accroupit, en s’assurant de ne pas toucher la stèle. Il se pencha en avant pour frotter la surface et révéler, sous la poussière, le visage de la chère disparue. La ressemblance avec sa petite visiteuse d’Halloween était saisissante. Il ferma les yeux : il n’était jamais venu au cimetière, son esprit ne possédait aucun élément pour former seul un tel mirage.
Le vieux gendarme marqua un temps pour accepter ce qui lui arrivait, puis se redressa et resta à se recueillir jusqu’à ce que la main gelée de Nicole se glisse dans la sienne.
— Tu me crois maintenant ? lui demanda-t-elle.
— Qu’est-ce que tu fais là, mon enfant ?
— Je ne sais pas. Mais, la dame, là-bas, m’a dit que si je rentrais dans ma maison, je ne serais plus un courant d’air. Elle, elle ne peut pas, sa maison a été détruite.
Jocelyn leva les yeux. Dans la pénombre des allées plus lointaines, il distingua une silhouette assise sur une tombe.
— Maintenant, c’est trop tard, poursuivit Nicole. Il va être minuit et je vais encore disparaître.
— Tu veux trouver la paix ou un truc…
— Non, l’interrompit l’enfant. Je veux redevenir comme une vraie petite fille.
Ces paroles se glissèrent dans le cœur de Jocelyn comme des morceaux de verre brisé. Dans sa main, il lui semblait que la paume de sa visiteuse d’Halloween se faisait plus légère. Il se tourna pour la regarder. Son apparence blafarde se diluait dans le paysage nocturne, même son imperméable jaune paraissait moins éclatant. Le vieil homme pressa plus intensément la main de l’enfant.
— Allez, viens. Dépêchons-nous.
Il libéra son étreinte pour permettre à Nicole de s’envoler. Elle irait plus vite ainsi. Jocelyn s’élança dans les allées, enjamba le portillon avec la prestance d’une jeunesse qu’il n’avait plus et courut jusqu’à l’impasse. La distance n’était pas énorme, mais comme il était sorti sans montre et sans téléphone, il ne pouvait pas estimer les minutes qui le séparaient de minuit. Le devançant, Nicole s’étiolait, tel un nuage dispersé par la brise.
Au bout de quelques mètres, Jocelyn regretta son âge et sa santé d’antan. Il avait commencé à courir trop vite. Chaque enjambée brisait à présent son souffle et meurtrissait ses muscles. Il n’arrivait plus à accélérer. Devant lui, la porte de sa maison en bordure de l’impasse apparut. Il l’avait seulement tirée en sortant. Au moins il ne perdrait pas de temps à la déverrouiller.
La petite visiteuse d’Halloween l’attendait déjà sur le seuil, il parvenait à peine à deviner sa silhouette. Le vieil homme pressa davantage l’allure, malgré les bonds de son cœur. Il atteignit le perron, poussa sa porte d’un grand coup et se tourna vers Nicole au moment où l’éclairage public s’éteignit.
— Entre ! cria-t-il aussitôt, à bout de souffle.
L’enfant avait disparu.
La brise automnale effleura la joue de Jocelyn, alors que la nuit l’envahissait de son silence déchirant. Nicole avait disparu. Elle était redevenue courant d’air. Une tristesse profonde s’empara du vieux gendarme qui tituba jusque son entrée où il tomba à genoux, l’échine ployée. Il n’avait jamais cru à la magie, aux fantômes ou même en Dieu, pourtant, à cet instant, il souhaitait qu’il y ait quelqu’un ou une force à qui adresser sa prière : « fais qu’elle redevienne une petite fille ! »
Pour la première fois depuis longtemps, il pleura en mémoire de Nicole, en mémoire de sa petite noyée et en mémoire de toutes les morts qu’il aurait voulu empêcher.
Lorsque sa première larme toucha le sol, le vieil homme sentit une vague de douce fraîcheur envahir la pièce. Un scintillement se refléta sur le parquet et un rire cristallin retentit.
Jocelyn se redressa immédiatement. C’était Nicole qui, dans un halo de lumière faiblissant à mesure que les stigmates de sa noyade disparaissaient, dansait au-dessus de la table à manger. Le vieux gendarme resta immobile. Ses lèvres tremblèrent en dessinant un sourire.
— Regarde ! s’exclama la petite fille. Je ne suis plus un courant d’air !
Dans sa joie, elle tournoya pour le rejoindre et lui prendre les mains. Jocelyn n’arrivait pas à y croire, c’était Nicole. Ses doigts conservaient leur toucher froid et quasi immatériel, mais c’était bien elle, sa petite visiteuse à laquelle il avait fini par s’attacher, sa petite fille spectrale. Il ne parvenait plus à détacher ses regards d’elle, de peur qu’elle ne s’évanouisse.
Nicole reprit ses amusements. Elle profitait de son corps retrouvé pour pousser des chaises et ouvrir des placards.
— Oh, s’il te plait, dit-elle en s’envolant de nouveau afin de jouer avec le plafonnier, est-ce que je peux rester pour toujours ?
Le gendarme se releva, essuya ses yeux humides d’un revers de la manche et contempla l’enfant dont la lueur avait totalement disparu. Il alluma la lumière de la pièce. Nicole s’écarta des ampoules en riant et Jocelyn se dit que sa vie avait terriblement manqué de la présence d’un être cher que la Mort avait été bien généreuse de lui offrir en cette étrange soirée d’Halloween.
— Oui, ma fille, murmura-t-il en ouvrant la porte d’entrée pour en arracher l’écriteau « Pas de bonbons. Ne pas sonner. ».