Julius
Il n’y a pas un jour où le soleil ne brûlait d’une pareille ferveur. Une fièvre qui évaporait et oppressait les derniers vestiges du printemps. Si chaud, que l’herbe, habituellement verte, jaunissait sous sa poigne. Volets fermés, se coupant de sa campagne asséchée, Julius survivait de son mieux au frais d’un ventilateur posé sur un meuble en bois. L’odeur de transpiration le faisait suffoquer aussi ardemment que les trente-trois degrés qui s’imposaient à l’intérieur de sa pièce. Pour battre sa solitude, avachie dans un canapé trempé de sueur, une radio à antenne grésillait des sons, des mots, une transmission. Une voix rauque, sérieuse, appliquant un soin particulier sur chaque syllabe.
— L’union fait la force, mes chers concitoyens. Dehors, les températures ont atteint des seuils records, battant largement ceux de l’année précédente. Cinquante-trois degrés sur les thermomètres de notre glorieux archipel. L’Impératif à chaud, l’Impératif suffoque, l’Impératif brûle… mais l’Impératif est inflexible. J’ai pris une décision, afin de lutter contre cette météo acharnée, un fond a été levé pour engager une mission humanitaire pour tous ceux qui souffrent de ces températures infernales. De l’eau fraiche, de la nourriture, ainsi qu’un kit de survie en situation de grande chaleur sera distribuée dans chaque foyer. Soyez fort. L’Union fait la force.
Puis une voix plus jeune ajoute, concluant le message :
— C’était un communiqué gouvernemental de notre estimé Empereur. Et maintenant, l’hymne impérial.
Des trompettes, des violons, des chœurs d’une justesse telle, qu’elles en décrochaient une larme sur le visage de Julius, respirant péniblement. Il se sentait cependant pousser une bravoure, car cette hymne sonnait comme une victoire permanente. Lui-même susurrait les mots, timidement, y mettant de plus en plus d’entrain :
— Ô bataillon… union ! Union ! Union jusqu’au beau matin… Marchons ! Marchons ! Marchons à la bataille d’Elfrain !
Il se levait, pris en transe, les pupilles dilatées, un poing levé et serré avec une détermination improbable. Et il hurlait à plein poumon.
— Empire ! Empire ! Empire, tu éclaires ma voie !
Et la radio chantait, et il chanta en retour. S’essoufflant, transpirant, mais retrouvant une énergie intérieure qui l’aidait à tenir. Tout comme l’Impératif, il était inflexible, invincible et courageux, et ne laisserait pas même la chaleur l’écraser.
La nuit tombée, le thermomètre affichait une certaine clémence, vingt-quatre degrés dehors, dans le noir. Toutes les fenêtres avaient été ouvertes. Julius tenait à faire circuler la fraicheur dans sa maison. Exténué, il sortit de son frigo, un thé glacé au citron. Il l’avait fait lui-même, car il avait un citronnier. Il en versa dans un grand verre, occasionnant le choc de deux glaçons qu’il avait mis au fond. L’odeur sucrée, douce, n’était rien comparée au gout et à la sensation d’avoir quelque chose de froid prendre chemin dans l’œsophage.
Julius prit place sur la terrasse, vue opaque par la nuit, mais ça ne le dérangeait pas. Il appréciait la simplicité et le calme de sa campagne, la nuit. De tout l’Archipel des Impératifs, il avait la chance d’habiter au centre du Conjula, à quelques kilomètres de la capitale, où les champs de blés s’étendaient à perte de vue, entourant fébrilement des cités éclairées de néons. D’ailleurs, il pouvait en apercevoir, brièvement… loin.
Il s’asseyait, silencieusement, sirotant occasionnellement son thé glacé. Il n’y avait pas meilleur repos que celui-ci. Julius se faisait vieux et la simplicité de ce genre de plaisir lui tenait à cœur. Peu d’empire pouvait se vanter d’aimer ses sujets autant que ses sujets pouvaient l’aimer en retour, se dit-il, songeur.
Un petit vent venait titiller ses sens. Quel réconfort. Il n’était pas aussi frais qu’avant, mais suffisait après la chaleur démente de la journée. Il n’en attendait pas plus. Il profitait, les yeux fermés, respirant à un rythme stable. Prenant ce vent en plein visage, car il venait de l’est. Ô qu’il aimait cette sensation. Lui rappelant son enfance quand la température gardait une certaine raison. La nostalgie de pics allant maximum jusqu’à quarante-deux degrés, jamais au-delà.
Après avoir nettoyé son verre dans la cuisine, fermé toutes les portes, les fenêtres et avoir abaissé les stores… Julius s’allongea dans son lit, dans une chambre trop grande pour une seule personne. Sur sa table de chevet reposait un cadre photo. Lui, sa femme, son fils, souriant. Dessus, il portait un uniforme militaire décoré, avec au niveau du cœur, l’insigne de l’Impératif, argenté… trois poings maintenant un cercle. Il était si heureux sur cette photo, bien plus qu’il ne l’était aujourd’hui.
C’est dans ses songes qu’il trouva son véritable répit… souvenirs d’un temps où il était encore vaillant, amoureux et grand. Pousser son fils sur la balançoire, passer du temps à partager ses lectures avec sa femme. Les interminables beuveries avec ses camarades. Mais ce répit se rompait, des fois… un souvenir marquant, un homme sur un champ de bataille ayant perdu ses deux jambes, hurlant de douleur. Qu’il fut obligé d’abattre… alors qu’il hurlait son nom avec plainte. Julius se réveilla en sueur au beau matin, perlant sur son front. On toquait à sa porte.
Julius trainait les savates sur le plancher jusqu’à la porte. Il ouvrit doucement, faisant craquer le bois. Derrière, une femme et un bambin dans ses bras, il avait deux ans. Elle était brune, habillée de manière chic, portant un badge avec les trois poings tenant un cercle. Et elle souriait.
— Merwin, dit bonjour à papi.
— Bonzour grand papé.
Julius éclata de rire. Il fit signe d’entrer.
— Restez pas dehors, on va encore avoir une vague de chaleur.
Il referma la porte derrière ses invités, les accompagnant ensuite dans le salon, où il rangea certains livres qui trainaient sur la table, allumant, au passage, le ventilateur. Il fit glisser une caisse à jouets, lâchant un clin d’œil à Merwin, qui sauta de ce pas vers le grand t-rex en plastique. Julius se tourna alors vers la mère.
— Je t’offre un café, Marise ?
— Oui, avec plaisir… grand papé, répondait-elle, le sourire en coin.
Julius acquiesça avec le sourire, se déplaçant jusque dans la cuisine où il prépara deux tasses avec le café le plus noir qu’il avait en sa possession.
Il revint dans le salon, posant les deux tasses. Puis s’assied face à la jeune femme, gardant une distance respectueuse. Il remarqua que son badge était différent d’avant, affichant un titre de “Secrétaire Ministériel - Finances publiques”.
— Je vois que tout va bien pour toi ?
Elle suivit son regard, puis gloussa un instant, avant de gouter son café.
— Promotion récente. Et toi, beau papa, comment se passe ta retraite ?
— Oh, tu sais… la vie en pleine campagne, on vit au rythme du ciel. J’ai beaucoup de chance.
— Tu le mérites, Julius. L’Empire nous aime autant que nous l’aimons, et comme tout parent, fier, il sait nous récompenser.
— J’ai été récompensé bien au-delà de mon mérite, crois-moi.
— Ne dit pas ça, voyons, taquinait-elle. Tu es un héros de guerre.
La gorge de Julius se noua une micro-seconde. Il affichait son plus beau sourire, elle souriait en retour.
— Merwin ne pleure pas trop Julwan ?
— Il a très peu connu son père, tu sais… il grandira en sachant que son nom de famille, Cortes, est celui de deux générations de héros impériaux. Il saura porter ça avec fierté.
— Tu ne vas pas l’envoyer à l’armée, quand il sera plus grand, j’espère ?
— Pourquoi pas ? C’est dans ses gènes, non ?
Julius regardait son café, pensif, marquant d’un silence un air désapprobateur que Marise comprit immédiatement. Elle posa sa main sur la sienne, la voix encore plus douce :
— Julius, il n’a encore que deux ans, il a le temps. Rien n’est encore tracé, je te le promets. Il fera de grandes études, il servira l’empire, d’une façon ou d’une autre. Que ça soit à l’armée ou dans un bureau, mais il fera honneur à sa famille et à l’empire.
— Je te crois, et je te fais confiance, Marise. Tu sais, quand je vois ce garçon, en train de jouer avec ce T-rex… je vois mon fils, il y a juste trente ans… la même bouille, le même jouet, la même résolution dans les yeux.
Marise souriait, avant de boire une nouvelle gorgée de café, lâche la main de son beau-père.
— J’aimerais qu’il te voit plus souvent, dit-elle.
— Vous habitez loin, je comprends que ça soit pas évident.
— J’habite à la capitale, maintenant, c’est déjà un peu plus près.
— C’est vrai. Si tu continues comme ça, tu vas finir ministre pour l’Impératif. Je ne te souhaite rien de mieux. Juste, tu dois faire très attention à toi… as-tu déjà commencé à travailler au palais impérial ?
— Hier, seulement.
— D’expérience, je sais que certains dans ce palais sont de vraies vipères, te fais pas avoir. N’oublie jamais, tu sers l’empereur, pas les intérêts de cette bande de politiciens et d’ambitieux. Toi d’abords, eux après.
— Je ne suis qu’une secrétaire ministérielle, je ne joue pas à faire de la politique, j’exécute.
— J’ai connu des politicards dans le corps intermédiaire. Ne sous-estime jamais les ambitieux, ils sont perfides et n’attendent pas d’être haut-fonctionnaire pour commencer à jouer à leurs jeux.
Elle soupire affectueusement, terminant son café.
— Ne t’en fais pas pour moi, Julius. On arrive pas secrétaire ministérielle en étant naïf. Tu ne m’apprendras pas mon monde, tu as vu des coups se jouer, j’en ai fomenté.
— Dans ce cas, fomente pas trop fort, et pas contre n’importe qui. Avance avec assurance, n’oublie jamais de rester humble.
— Tu étais à l’armée, comment tu en es à aussi bien connaitre ce qui se passe dans les bureaux impériaux ?
— L’armée, a, elle-aussi, ses propres bureaux.
Marise glousse à nouveau, poussant son café près de Julius.
— Je vois, je prends note de tous tes conseils, grand papé. Mais je vais devoir y aller, je dois poser Merwin à la crèche. C’était sympa de te revoir.
— Et vous serez toujours les bienvenues, tous les deux.
Julius accompagnait Marisa et Merwin jusqu’à la porte, une certaine tristesse dissimulée de les voir partir si tôt. Promesse d’un retour à sa solitude. Mais elle s’arrêta en chemin, se tournant vers lui, l’air grave :
— Je ne devrais pas te dire ça, mais… je travaille sur des documents de prévoyances d’une économie de guerre. Je n’ai pas de détails… mais ce scénario est envisagé.
— Contre qui ?
— Je ne sais pas. Les ennemis de l’Impératif, on en a tellement, hors de l’archipel… mais je te dis ça, car je crois que l’économie du pays ne supporterai pas une telle situation. Officiellement, je ne t’ai rien dit.
— C’est évident.
— Toi qui connais si bien le milieu militaire, tu penses que j’ai raison de m’inquiéter ?
— Tout ce que j’entends, c’est que tu restes lucide sur ce qu’il se passe autour de nous. Mais nous restons les serviteurs de l’empire, nous servons à la gloire et l’union. Alors, si le temps se trouble, on va devoir rester soudé.
Elle acquiesce, puis prend Julius dans ses bras avant de s’en aller par la porte avec son fils, vers une voiture rouge. Il restait là, à regarder le véhicule glisser jusqu’à une route au bord d’un des nombreux champs de blés. Il referma la porte.
Retour à son canapé, il avait allumé la radio. Des chansons populaires étaient diffusées. Pendant ce temps, Julius regardait le T-rex en plastique laissé en plan par son petit-fils. S’il se concentrait un peu, il avait l’impression que ce dernier le fixait. Ce jouet pourrait-il le juger, s’il savait tout ce que ce vieil homme avait pu faire dans sa vie ? C’est là, la grande question qui trottait dans sa caboche.
Arrivée à l’heure du souper, il se préparait un sandwich. Du pain de mie, du beurre, un peu de jambon issu de cochons du fermier local, de l’emmental et il referma avec l’autre partie du pain. Il n’était pas motivé à faire la cuisine, ce soir, après une dure journée de labeur à ne rien faire… comme tous les autres jours depuis sa retraite. Il mangea le sandwich en regardant des phares au loin de sa fenêtre. Une voiture s’approchait de la maison, contournant les champs. Marisa ? Non, ce n’était pas la même voiture. Le sandwich dans le bec, il atteignit un mobilier à sa droite, ouvrant un des placards et prenant en main un revolver à impulsion qu’il cacha derrière son dos… éteignant toutes les lumières de sa maison, alors que la voiture commençait à entrer dans sa cour.
Il restait attentif, alors que la voiture noire se garait doucement, gardant les phares allumés. Rien ne se passait pendant plusieurs secondes. Puis, les quatre portières s’ouvraient, laissant des hommes aux carrures de videurs se positionner, discuter entre eux, avant qu’un cinquième homme émerge, de loin, Julius crut apercevoir un uniforme noble, une épée, un pistolet et une barbe. Impossible, se dit-il, l’impression de reconnaitre l’homme. Il ralluma les lumières, rangea son arme, puis alla ouvrir, maintenant intrigué par cette drôle de visite qu’il n’attendait pas.
Derrière, se trouvait un jeune homme, chauve, barbe rousse, uniforme décorée d’un pin dorée des trois poings et du cercle. Sa moustache était taillée, précise, affutée, même… ses yeux bruns riaient. Une épée ornée reposait dans un fourreau, cérémoniel, symbolique. Julius eu le réflexe de lui accorder un salut militaire, poing levé.
— L’union fait la force !
L’invité l’apaisa d’un geste lui laissant entendre que ce n’était pas nécessaire, rire sympathique. C’était Lester Vallangarn, le prince héritier de l’Empire.
— Rompez les rangs, je peux entrer ? C’est une visite informelle.
— Oh, hum… oui, bien sûr, majesté.
— Vous quatre, montez la garde, vous pouvez faire confiance au Colonel Cortes.
Il accompagna le prince jusqu’au salon, ne pouvant s’empêcher d’être quelque peu tendu. Une pareille visite, ça n’arrivait jamais.
— Souhaitez-vous boire quelque chose, majesté ?
— Ce ne sera pas nécessaire, mais, vous, servez-vous quelque chose, je vous en prie, Julius.
Julius acquiesça, tandis que le prince s’asseyait, sans même attendre la permission de son hôte, à la table, récupérant le t-rex et le mettant sur la table, intrigué par l’objet. Julius hésita à demander à l’homme de reposer le jouet, mais préféra éviter, s’asseyant à son tour, silencieusement. Lester s’amusait à bouger le jouet, comme un enfant.
— Que me vaut cette visite, majesté ?
Lester laissa tranquille le t-rex, donnant sa pleine attention à Julius, sourire aimable :
— Droit au but, comme toujours, j’aime cette qualité. Mon père vous a accordé une retraite agréable à ce que je vois. Pas surprenant, un héros de guerre, un vétéran de l’armée impériale se doit d’être considéré. Malheureusement, je me vois dans l’obligation de remettre en question cette paix… votre expérience est requise, Julius.
— Que voulez-vous dire, majesté ? demanda Julius, la gorge nouée.
— La nouvelle génération est motivée, mais manque cruellement de cadre. Je veux qui vous formiez les stratèges militaires de demain. Que vous formiez aussi ma garde prétorienne, en tant que commandant de cette garde.
— Votre majesté… sauf votre respect, des centaines de haut-gradés seraient ravis d’accomplir une telle fonction. Plus jeunes, plus en forme que moi… je ne suis plus que l’ombre de ce que j’étais autrefois…
— Ces centaines de haut-gradés sont des fonctionnaires en uniformes. Ils sortent d’écoles militaires, mais certains ont, hélas, encore des taches de lait au coin de la bouche. Ils ont la théorie, mais pas la pratique. Mon père a congédié la plupart de vos anciens camarades, et honnêtement, aucun d’entre eux n’a vos qualités.
— On m’avait promis que je ne reprendrais plus les armes, que ma retraite serait respectée, baissait-il la tête d’un soupir.
— Les promesses de mon père, pas les miennes.
— Qu’en pense l’empereur ?
— Il est occupé à des affaires bien plus urgentes, je le crains. Je n’ai pas envie de le troubler avec ce genre de situation. Et puis, je ne vous propose pas de reprendre les armes sur un champ de bataille, je vous veux à mes côtés.
— Je refuse votre offre, avec tout mon respect.
Lester laissa planer un silence, regardant Julius droit dans le blanc des yeux, impassible… faisant durer ce silence plus que nécessaire.
— Votre belle-fille, c’est moi qui ai fait pression sur le ministre des Finances pour la prendre comme l’une de ses secrétaires ministérielles.
Julius en eu le souffle coupé. Il sentait son sang bouillir, comprenant une menace à peine voilée du prince. Mais surtout, il se sentait piégé. S’il insistait dans son refus, il se doutait que le prince le verrait comme un affront et pourrait en faire pâtir Marise professionnellement, si ce n’est pire. Accepter, c’était remettre les pieds dans un monde qui l’avait détruit, où même son fils était tombé.
— Merci d’avoir donné sa chance à Marise. J’en conclu que j’ai une dette envers vous, en quelque sorte.
— En effet, dette que vous épongerez à mon service… et au service de l’empire, naturellement.
Lester, après ces quelques mots, tourne le t-rex en plastique vers Julius. Le silence s’installe, puis, Lester se lève, tendant sa main :
— Demain matin, vous viendrez au palais, une voiture viendra vous chercher. Puis, nous discuterons plus en détail de votre rôle.
Julius ne dit rien, réalisant qu’il n’avait pas voix au chapitre sur cette décision. Il acquiesça doucement, soupirant, alors que Lester quittait la maison pour rejoindre sa voiture de fonction.
*
Le lendemain matin, drapé dans un uniforme de colonel, proprement peigné et rasé, Julius se trouvait dans une voiture, à l’arrière. La clim rafraichissait l’air, alors que dehors, l’écrasant cinquante-quatre degrés faisait souffrir les civils qui marchaient sur le bord d’une route, exténués, dégoulinants de sueur. Julius observait un village entier suffoquer, des enfants trop maigres et trop faibles pour jouer, des adultes en tout aussi piteux état… mais où était donc passé le kit de survie promis par l’empereur ? Où était l’eau ? Se disait-il… avaient-ils déjà tout gaspillé ?
Le pire, c’était à quelques kilomètres de la capitale. Une femme, laissée pour morte sur le bord de la route, ensevelis de mouches. Il en gardait le cœur lourd, impuissant… la chaleur était une force impitoyable.
La capitale n’avait rien à voir avec le triste spectacle en périphérie. Néons de multiples couleurs accrochés à de très hauts gratte-ciels. Des fontaines publiques, des restaurants bondés, des musées, des commerces. Une vie heureuse pour ceux qui en avaient les moyens. Des arbres plantés tous les deux mètres, offrant ombre et une vague protection contre la chaleur. Julius le savait, aucun bâtiment ici ne pouvait être mis en fonction sans l’installation d’une clim dans chaque pièce. Et tout de même, en fonds de ruelles, il crut apercevoir des sans-abris, mourant de chaud.
Au loin, une tour gigantesque se distinguait des gratte-ciels, elle était luxuriante, verte, renforcée, atteignait presque les nuages. Sur sa façade, un grand hologramme affichait, tel un drapeau, le symbole de l’impératif, plus imposant que jamais. On le verrait même dans la nuit. Sur les côtés de la tour, des canons anti-aériens scannaient le ciel à la recherche de menaces, prête à faire feu si on leur en donnait l’ordre. Le palais impérial était en réalité une véritable forteresse.
La voiture de fonction glissait dans un parking souterrain. Accompagné par des militaires en armures, visages dissimulés par des casques. Julius savait que ces combinaisons étaient climatisées en plus d’être capable de servir de rempart à une majorité d’armes. C’était la garde impériale, considérait-il, reconnaissant l’écusson du poing superposé à une dague. Quiconque oserait attaquer le palais, aurait tôt ou tard affaire à ces monstres.
La voiture se garait à une place qui leur avait été réservée, un des gardes impériaux faisant des gestes au chauffeur pour le guider. Plusieurs gardes se mirent en rang, un d’eux se trouvait à l’extérieur du rang, casque retiré, le capitaine de cette escouade. Robert Canton, une lèvre balafrée, une mâchoire de pit-bull révélant un menton proéminent… et un crâne rasé. Il hurlait des ordres sur ses gardes, alors que la portière s’ouvrait. À l’instant même où Julius posa le pied à terre, les gardes se mettaient au garde-à-vous, poing levé. Il comprit rapidement que ce spectacle avait été organisée en son honneur.
Robert se tourna vers l’air perplexe de Julius, avançant d’un rythme martial, lui offrant son plus beau salut, mettant toute son intensité dans le poing levé.
— L’Union fait la force, Colonel !
— L’Union fait la force ! répondit Julius en lui restituant le salut. Rompez, Capitaine.
Ce dernier obéissait à la milliseconde où l’ordre lui fut donné.
— Rompez, messieurs ! aboyait Canton sur ses hommes, qui se dispersèrent immédiatement. Bienvenue au palais impérial, Colonel, je suis chargé de vous intégrer aux opérations.
— Je vous suis, dans ce cas.
Julius invita Canton à avancer, tout en gardant un regard curieux sur la parade des gardes surveillant le parking, contrôlant qui entraient et qui sortaient. Un guichet inspectant des cartes et autorisation comme seule entrée possible, mais aussi sortie.
Julius et Canton avançaient dans des couloirs boisés, bétonnés, réfrigérés. Il n’avait pas senti un air aussi frais depuis des années. À chaque carrefour, des portes, sécurisés par deux gardes en armures. Un sas automatique s’ouvrit, les laissant entrer dans un immense hall, avec au sol la carte stylisé de l’archipel. Chaque île y était représentée, avec le symbole de la famille noble en charge de leurs prospérités au nom de l’empire. Cinq duchés sous l’autorité de l’Empereur.
Depuis une estrade, Lester observait Julius, sourire aux lèvres, lui faisant signe de le rejoindre. Julius et Robert Canton prirent les escaliers. Ils avaient encore du chemin avant d’atteindre l’étage du Prince, alors Julius brisa le silence dans les confins des marches :
— Vous êtes du nord, je me trompe ?
— Peut-être bien. Pourquoi ça vous intéresse, Colonel ?
— J’ai été déployé là-bas, il y a vingt-cinq ans, pendant la bataille d’Elfrain. Les Cardonniens avaient lancé un assault violent visant à prendre toute l’île.
— J’étais jeune, à cette époque, mais j’y étais, c’est là-bas que je me suis faite ma blessure. J’étais encore un cadet. Sur la ligne de front.
— Vous avez survécu au front à dix-huit ans ?
— J’y ai laissé des plumes, mais oui. Et ça, ça m’a valu une promotion, pour chaque mort dans le camp adverse.
— Moi, j’étais dans les tranchées. Je devais défendre le canon à impulsion que nos techniciens voulait faire tirer sur les navires Cardonniens. Ils nous ont pris par le flanc droit, une véritable percée, une boucherie. Beaucoup sont morts ce jour-là, mais on les avait repoussés. J’ai perdu des camarades…
En disant ces mots, Julius ne put s’empêcher de penser à ce soldat sans jambes, hurlant son nom avant qu’il n’achève ses souffrances. Il se souvenait encore de son visage déformé par la peur, par la souffrance et la boue, le son des armes sur le champ de bataille, les hurlements des mortiers et des explosions autour des tranchées. Et ce, bien plus que dans ses cauchemars. Le souvenir revenait, quelques fois.
— J’ai entendu parler de ce qui s’était passé sur la plage. On dit que les survivants de ce front en sont sortis si endurcis qu’on aurait pu les lâcher en terre ennemie, ils auraient apporté la civilisation à eux seuls en quelques jours. Vous devez être un véritable monstre pour tenir encore debout.
— Je m’estime heureux d’avoir gardé la raison, c’est pas le cas de tous mes camarades survivants.
Canton ouvre la porte à la fin de l’escalier numéroté N-10. Derrière, des hauts fonctionnaires se croisaient sur l’estrade où attendait Lester, bras posé sur son sabre.
— Colonel Cortes, je vois que vous avez fait la connaissance du Capitaine Canton ?
Derrière lui, trois gardes en armure, mais contrairement au parking, ces derniers avaient des dorures. Julius reconnu la garde prétorienne, l’élite, la garde rapprochée impériale. Et il allait devenir commandant d’une garde si prestigieuse, avec tous les avantages que ça impliquaient.
— Votre majesté, c’est un honneur, fit Julius.
Canton, lui, salua militairement le prince, poing battant l’air, levé fièrement. Mais ce dernier ne le regardait même pas.
— Il va falloir qu’on vous trouve une armure à votre taille, vous aurez votre bureau, vous aurez la charge de la formation et la nomination de membres de la garde prétorienne.
— Qu’est-il arrivé au précédent commandant, majesté ?
— Oh, Victor… une déconvenue, malheureusement. L’âge ne pardonne pas, et encore moins la maladie d’Alzheimer…
— J’accomplirai ma mission avec honneur, majesté.
— Naturellement… Capitaine, escortez-le jusqu’à son bureau, aidez-le à trouver une armure prétorienne à sa taille, dernières technologies. Présentez-lui l’armurerie, aussi. De mon côté, je dois me préparer, je vais avoir besoin que vous soyez frais et dispo dès ce soir. Vous et trois gardes prétoriens, vous m’accompagnerez à une visite diplomatique en Audarcise.
— Après vous, Colonel.
— Commandant, corrigea Lester, le doigt levé. Son titre est Commandant.
— Pardon… commandant.
Julius suivait Canton, une fois hors de la vue du Prince, qui s’en était déjà allé, il lança :
— Vous aviez connu mon prédécesseur… ce Victor ?
— De nom, Commandant. La garde prétorienne se mêle rarement à la garde impériale. Ce qui se passe, ici, est une rareté administrative. Habituellement, c’est le Commandant démissionnaire qui guide son successeur…
— Donc, c’est vous qui devez assurer ma formation, à un poste que vous ne pratiquez pas ?
— Outre le cloisonnement entre les deux gardes et leurs différences de prestiges, nous avons des prérogatives similaires. Donc, oui, je suis en mesure de vous former sur le principe, non dans le détail.
— Logique.
— Jusqu’à maintenant, vous avez dirigé des escouades de terrain, des opérations militaires complexes jusqu’à la retraite. C’est un autre monde qui s’offre à vous, mais vous ne devriez pas être trop dépaysé. Élément important pour vous, que j’ai obligation de vous transmettre, la garde prétorienne est hiérarchiquement au-dessus de la garde impériale ainsi qu’une partie significative du corps armée. Vous serez convié, tout comme moi, aux conseils des ministres, mais moi, contrairement à vous, je me dois de garder le silence. En tant que commandant de la garde prétorienne, vous êtes le commandant des gardes du palais dans leur globalité, incluant ma garde impériale.
Julius écoutait avec attention, alors que les deux hommes entraient dans le bureau de la garde prétorienne. Opulente, marquées de dorures sur les murs.
— D’une certaine façon, vous êtes mon second ?
— Oui, on peut dire ça.
— Pourquoi c’était pas le cas avec mon prédécesseur ?
— Il n’en voyait pas l’utilité, à ce qu’il disait, considérant que la garde impériale fonctionnait déjà très bien sous ma supervision. Ce qui fait qu’on se croisait rarement. Il me donnait des instructions, puis il disparaissait pendant des mois.
Julius se positionna devant une vitre dissimulant une armure prétorienne, elle était plus marquée et renforcée que celle des gardes, devinant qu’il s’agissait de celle du commandant.
— Mon armure ressemblera à ça ?
— Vous avez le droit de demander des modifications, c’est votre privilège. Épaulettes plus larges, motifs, décorations en tout genre…
Canton utilisa un mètre pour prendre la hauteur et la largeur de Julius, notant les détails sur un carnet.
— Vous avez des conseils à me donner ?
— Oui, choisissez un renforcement en D30. J’en ai dans mon armure, ça absorbe relativement bien les chocs quand on nous tire dessus, c’est moins douloureux que la surcouche en maille ou en kevlar.
— Je prendrai du D30, dans ce cas. Je pense pas avoir l’argent pour couvrir ces frais, ceci dit.
— C’est aux frais de l’empire. Il y a que les grouillons et le corps armé de terrain à qui ont fait payer son propre équipement.
— Oui, je me souviens que j’avais dû contracter un emprunt il y a 40 ans, juste pour avoir tout le matériel…
— Eh oui, c’est comme ça qu’on s’assure de la fidélité des recrues, en les tenant par les bourses.
Canton ponctua cette phrase d’un geste avec sa main comme s’il malaxait une paire invisible. Il s’éloigna, puis désigna la direction à prendre pour se rendre à l’armurerie.
— Je vous suis, acquiesça Julius.
Canton remarqua que le commandant avait déjà un pistolet à la ceinture, il jeta un œil curieux, alors qu’ils marchaient dans un couloir.
— Pistolet à impulsion ? On dirait un vieux modèle.
— C’est le cas, rétorqua Julius. Un Sacral-T-26. Il appartenait à mon grand-père, mon père, puis m’a appartenu avant d’aller à mon fils… avant que je ne le récupère…
L’objet détonait avec les armes de Canton. Abîmé, rayés à la surface, canon allongé, chargeur mécanique.
— Votre fils ?
— Julwan Cortes.
— Ah, oui, le boucher du lendemain. On dit qu’avant de donner son dernier souffle, il a abattu une vingtaine de gars à lui tout seul. On avait jamais vu une telle détermination dans un jeunot.
Julius haussa des épaules, dissimulant un pincement au cœur, entendant pareil surnom.
— Il était plus que ça.
— Oui, sans doute… condoléance. Mort pour l’impératif, mort en héros. Un honneur pour votre fils.
Derrière une porte blindée, une salle remplie d’armes en tout genre. Fusils d’assaut à énergie, pistolets à impulsions capables de tirer à une vitesse proche de mac deux… des grenades, des drones, le tout rangés en étagères, numérotés, codifiés. Plus loin, des placards à munitions. C’est ici que la garde impériale et prétorienne s’armait, et Julius reconnaissait l’attention au détail, c’était ce qui se faisait de mieux sur le marché : les industries Astran, Sacral et Cornielius, trois leaders internationaux dans le domaine de l’armement, avec une certaine priorité nationale pour Astran qui venait de l’Archipel.
— Bienvenue au paradis sur terre, ironisa Canton. Ici, c’est comme à l’épicerie, mais avec une odeur de poudre.
— Je vais prendre le Sacral-A-470 comme mitraillette, je garde mon T-26 comme arme de poing.
— Je vois qu’on a une préférence pour des classiques… Sacral, c’est une valeur sûre. Mais si je puis me permettre, commandant… prenez le A-710. C’est le plus récent de la gamme des fusils d’assaut et a la plupart des avantages techniques du 470.
— J’ai l’habitude du 470, c’est ce que j’avais sur le champ de bataille.
— Oui, je me doute, mais c’est en dessous de votre fonction, commandant. Le 710 est meilleur.
— C’est pas l’arme qui fait l’efficacité du soldat, c’est la manière dont il s’en sert, insista Julius, prenant le fusil Sacral-A-470 dans ses mains, visant un mannequin avec un professionnalisme déconcertant.
Avec aisance, il teste l’arme sous tous les angles, changeant de cible en moins d’une seconde, sous le regard admiratif de Canton, avant de reposer l’arme sur la table.
— Je vois ça… ça en fait des réflexes pour un grabataire qui était à la retraite depuis sept ans.
— Je prendrai ce drone, aussi.
Julius désignait un drone massif, du genre qui s’accroche au dos de son contrôleur quand inactif. Blindé, muni d’une caméra et de divers détecteurs, ainsi qu’une arme de pointe.
— Le Astran Syllabus X… vous utilisez des drônes, vous ?
— Si jamais j’ai besoin de faire de la reconnaissance, je serai bien content de l’avoir entre les mains.
— Choix honorable, il passe la plupart des sécurités et des obstructions radars. Il a même un dispositif d’auto-destruction, on peut faire péter une maison en ciment avec ça.
Canton place le drone sur la table, puis l’allume, le Syllabus se met à voler quand ses pales tournent à grande vitesse, un son d’insecte en vol se distingue du silence ambiant. Mais Julius se senti pris au dépourvu quand…
— Bonjour, je suis Syllabus X, votre drone de reconnaissance.
— Pas de télécommande ou de manettes, souriait Canton.
— C’est… une intelligence artificielle ?
— Chaque drone de nouvelle génération a ça, maintenant. C’est plus juste une arme, c’est votre conseiller tactique, capable d’improviser et s’adapter aux ordres que vous lui donnez. Il comprend quand il est menacé et sera en contact radio avec son propriétaire à tout moment, offrant une vue via sa caméra intégrée au besoin.
— Comment puis-je vous aider ? demanda le drone, dans une voix synthétique étrangement humaine.
— Le Commandant Julius Cortes est ton nouveau propriétaire.
— Commandant Julius Cortes, né le huit du septième mois de l’année trois mille quarante-cinq à Conlovus. Ma base de donnée indique que vous êtes un héros de guerre.
— Repos, annonça Julius.
Le drone se déplace alors dans les airs, venant s’accrocher au dos de son nouveau propriétaire.
— Il vous a adopté, on dirait, plaisanta Canton.
— Je vais avoir besoin de m’y habituer…
— Si vous avez la moindre question ou ordre, dites à voix haute Syllabus suivi de votre commande.
— Syllabus, température extérieur ? testa Julius, hésitant.
— Dehors, la température enregistrée est de cinquante-trois degrés Celsius. Elle devrait retomber à quarante degrés dans la soirée, puis trente degrés durant la nuit.
Julius soupira, affichant un sourire amusé depuis la première fois depuis son arrivée. Quelque chose lui plaisait dans Syllabus, sentant qu’il avait eu raison de vouloir s’en équiper.








