Ch 00 – L’élan
Ce que l’on pense, on le devient.
Ce que l’on ressent, on l’attire.
Ce que l’on imagine, on le crée.
— Bouddha
Grandir seule dans une maison trop grande, toujours vide ou trop remplie, m’a offert très tôt un espace pour m’exprimer.
Je vous vois déjà imaginer une fillette espiègle qui dessine sur les murs ou crie dans le hall d’entrée jusqu’à ce qu’un adulte daigne se montrer…
Pas tout à fait.
Et pourtant, sa voix a toujours compté.
— Ernestine du Buisson, votre père est en déplacement toute cette semaine.
J’acquiesce et perçois dans les yeux de ma gouvernante une pitié que je ne comprends pas.
Du haut de mes six ans, c’est déjà moi qui la console.
— Qui resterait avec toi s’il ne me laissait pas ici en partant ?
Parfois je voyageais avec papa… enfin, avec son équipe de super-héros toujours stressés autour de lui.
Mes tête-à-tête avec lui se comptent sur les doigts d’une main.

Et c’est très bien ainsi.
Je sais qu’il veille à mes besoins et il m’estime assez capable pour regarder les visuels et slogans que j’invente pour ses campagnes dès mes douze ans.
Le voir utiliser ce que je crée, savoir que cela le touche et l’aide.
Ça a toujours été mon moteur.
À quinze ans, je participe officiellement à sa campagne lorsqu’il se présente comme eurodéputé.
Je manque de m’étrangler quand son assistante le nomme « Hubert ».
Même moi, je l’ai toujours appelé père, papa à la rigueur, Monsieur en public…
Mais Hubert…
Je ne dis rien mais je me demande si les choses ont changé sans que je ne m’en aperçoive.
Ses créatifs m’apprennent de nombreuses choses et je leur apporte mes idées hors cadre. C’est amusant. Je vois encore moins mon père, mais j’entends tout le monde parler de lui. C’est un peu comme s’il était le héros d’un livre dont je ne fais pas vraiment partie.
Vu son élection, mon père va s’expatrier pour les trois prochaines années.
Son assistante pousse deux dossiers d’écoles.
— La première si je suis mon père et m’installe dans l’appartement de fonction qu’il aura à Stockholm.
— La seconde si je décide de rester… enfin pas vraiment, puisqu’il s’agit d’un internat en Suisse.
Quoi que je choisisse, rien ne me permet de rester dans notre maison d’Aix-en-Provence.
— Que deviendront nos gens de maison ?
Son assistante ne s’attendait pas à une question, juste à une décision.
— Votre père les garde à son service, ils ne quitteront pas sa propriété.
— Mais alors, pourquoi devrais-je quitter cet endroit ?
— Je ne discute pas les décisions de M. du Buisson. Soyez heureuse qu’il vous laisse deux options.
Je choisis de ne pas être un meuble dans la nouvelle fonction de mon père et opte pour l’internat. C’est un établissement privé, élitiste.
Ce qui me sauve : ils ont une filière littéraire et me permettent d’ajouter le latin et l’allemand sur mon temps libre.
Je me fais quelques amis… que je trouve vite creux. Ils projettent une image de réussite et de confiance en eux alors qu’ils sont anxieux. Ils incarnent le rôle qu’on attend d’eux, et cela les détruit.
Je trouve la paix face à cette souffrance parmi les livres et l’étude.
Un compagnon de bibliothèque s’impose dans mon quotidien sans aucun effort. Nous développons une complicité qui ne nécessite pas de mots. Les premiers échanges hors des livres nous mènent à une profonde amitié au fil des mois.
Je me surprends à développer des sentiments romantiques à son égard, mais notre lien est trop précieux pour que je risque de tout gâcher.
En terminale, je perds tout… sans jamais avoir osé. Ma seule amie et lui forment le couple en vogue de l’école.
Je les croise sans cesse et n’ai pratiquement plus de moments seule avec aucun d’eux. Mon cœur brisé s’épanche dans les drames et je dévore tout ce que la bibliothèque possède de plus triste, de plus profond dans la douleur.
Je quitte le pensionnat pour l’université sans me retourner.
Je n’oublierai jamais Ethan ni Clarisse, mais je préfère ne pas ancrer davantage l’image d’eux ensemble.
Mon master en philologie romane me passionne et vivre à Bologne durant quatre ans est une révélation.
Cette université, cette ville… tout respire et vibre.
La couleur est présente partout.
Les Italiens sont étonnants : ils peuvent aborder la philosophie avec une personne qu’ils viennent d’inviter à leur table pour partager une pizza un soir d’affluence.
J’ai adoré ces années et ces expériences. Parfois douces, parfois épicées, et surtout réconfortantes.
Une graine de rêve s’est invitée dans mon esprit le dernier soir que je passais en ville avant mon retour en France.
Alors que la vie nocturne bourdonne comme à son habitude, mes pas m’entraînent dans une petite rue verdoyante et étonnamment calme.
J’y découvre une gemme, du moins à mes yeux. Un écrin aussi inattendu que magique.
Une minuscule boutique invite à traverser la salle pour rejoindre un jardin. Et là… un décor auquel je ne m’attendais pas.
J’aurais bien du mal à le décrire tant l’impression qu’il m’a faite était forte.
Un petit carré bordé de murs prêts à s’écrouler, en vieilles pierres posées plus que maçonnées, tenues par des plantes grimpantes dont les racines remplacent le ciment. Le sol est un tapis d’herbe volontairement non tondue où se dévoilent des fleurs sauvages. J’ôte mes sandales et marche pieds nus.
Le patron m’offre un thé très sucré à la fleur d’oranger.
Je profite de l’instant, du calme, du bourdonnement de quelques abeilles clairement travailleuses en heures supplémentaires.
Puis un livre est déposé devant moi.
Je lève les yeux, cherchant à comprendre. L’homme d’âge mûr rit.
— Lire quelques lignes vous fera probablement du bien.
Devant moi, L’Art du bonheur du Dalaï Lama…
J’ouvre le livre au hasard et reste interdite.
Quelle force m’a fait venir ici, prendre ce livre et l’ouvrir exactement là où l’acceptation a remplacé la douleur ?
Si cette rencontre m’apporte autant, je suis convaincue qu’elle peut adoucir la vie de nombreux autres.
Une vision désormais claire de ce que je veux entreprendre poursuit son chemin dans mon esprit.
Reste à l’annoncer à mon père, qui me voit déjà suivre ses pas…
Un jour à la fois.








