1 | Invitation royale
Darius
Je lis et relis la dernière dépêche du journal.
— C’est une blague. Dites-moi que c’est une mascarade… Par pitié.
Un silence pesant me répond. Dans la pièce, tous se regardent en chiens de faïence, hésitant à me demander ce qui me prend.
— Qui a lu ce torchon ? lancé-je en brandissant la feuille vers les hommes à mes côtés.
Certains écarquillent les yeux face à mon attitude irrévérencieuse, mais je m’en fiche royalement.
C’est Jonas, mon conseiller royal, qui prend la parole le premier :
— Moi, jeune maître. C’est le bal des prétendants !
C’est bien ça… Ce fichu bal des prétendants. Quelle idée, d’organiser un tel événement de nos jours.
— Vous avez reçu une invitation.
C’est bien là le problème. Je déteste les mondanités protocolaires.
Jonas me tend une enveloppe scellée d’une empreinte de cire royale que je ne connais que trop bien. Je lève les yeux au ciel, las par tant de cérémonies.
— Parce qu’en plus, ils osent m’inviter ?
J’éclate d’un rire gras et sec.
— C’est normal, mon roi. Chaque royaume est convié à la fête. Le prince Kao se doit de choisir son compagnon.
Le prince Kao… Prétendant… Ces mots refusent de s’assembler correctement dans mon cerveau.
Le pauvre, je le pleins sincèrement, qu’il ne puisse avoir le choix de sa destinée est terrible. À sa place je fuguerais du palais.
— Pourquoi maintenant ?
— Son père, le roi, a décidé qu’il devait lui succéder. Or, il ne peut monter sur le trône sans être marié. C’est leur coutume.
— Cette coutume est merdique.
— Mon roi ! me rabroue Jonas, que je fusille aussitôt d’un regard assassin.
— Souhaitez-vous la même fête ? demande-t-il avec malice.
Je le dévisage comme s’il venait tout droit d’un asile d’aliénés.
— Non mais ça ne va pas, Jonas ? Vous avez besoin de repos, mon cher.
Amusés par mes propos, quelques-uns de mes sujets laissent échapper des rires discrets.
— Puis-je envoyer l’aigle royal pour annoncer votre venue ?
Je souffle à nouveau, épuisé par toutes ces mascarades.
— Je vais d’abord lire ce courrier. Avec un peu de chance, c’est une non-invitation.
— Majesté ! gronde mon conseiller.
Je secoue la tête, tel l’homme capricieux que je suis. Je ne supporte pas que l’on m’impose quoi que ce soit.
— Vous vous devez de répondre, me presse-t-il.
— Sauf que je viens à peine de recevoir cette lettre ! Je réponds de mauvaise grâce. Je ne vais tout de même pas accepter sans l’avoir lue. D’une, cela ne se fait pas, et de deux… imaginez que ce ne soit pas du tout ce que l’on croit. Vous m’avez toujours dit de ne rien signer sans avoir tout lu. Là, c’est pareil ! Imaginez un instant que le roi me supplie d’épouser son fils…
Jonas tord la bouche dans une grimace qui m’indique immédiatement que je n’aurais jamais dû aborder ce sujet.
Dans la pièce, ça ricane doucement. Je lève les yeux vers l’assemblée. Certains se figent sur place, soudain tétanisés par ma liberté de ton.
Bon Dieu, à quelle époque vit-on encore ?
— Trêve de bavardages, tranché-je. Je retourne dans mes quartiers. Jonas, suivez-moi. Messieurs, dames, à très vite. En attendant, portez-vous bien.
Je lance un clin d’œil à l’assemblée. J’aime choquer mon monde, surtout à la cour.
— Majesté…
Jonas, encore et toujours. Cet homme est la raison que je n’ai pas.
Il est le rappel constant que je ne suis pas forcément celui qu’il faut à cette place.
Pourtant, je règne à la place de mon père depuis mes douze ans, après la disparition brutale de mes deux parents.
J’arrive devant l’immense porte du bureau de mon père, ma gorge se serre ; mon sérieux se rappelle à moi.
Même si aujourd’hui il me revient par héritage, je ne peux m’y résoudre.
Les deux gardes me saluent. Je leur rends leur salutation d’un geste identique.
Comme à chaque fois, Jonas grince des dents : il ne cesse de me répéter qu’un roi ne se plie jamais devant ceux qui lui font allégeance. Seulement, mon père m’a élevé autrement, et je m’applique à respecter ce que sa sagesse m’a enseigné.
À chaque fois que ces portes s’ouvrent, je m’attends à voir mes parents.
Hélas, cela n’arrivera jamais, et j’ai fini par me faire une raison, la mort dans l’âme. J’ai malgré tout deux hommes de confiance qui continuent à les rechercher.
Leurs corps n’ayant jamais été retrouvés, j’ai cette intime conviction qu’ils sont toujours en vie quelque part dans ce vaste monde.
Je me laisse happer par le parfum de vieux livres et de parchemins qui ornent les étagères de cette grande bibliothèque alignée le long des murs.
De nombreux ouvrages traitent de la magie ; il y a également de nombreux décrets royaux, l’histoire de notre famille et celles des autres royaumes.
Ma famille est garante des traditions occultes de ce monde.
Chaque événement est soigneusement répertorié pour avoir une vision éclairée du passé, du présent et même de l’avenir.
Chaque descendant reçoit à sa majorité, de la part de son aïeul, le don divin.
Mon cœur se serre à cette pensée : je n’ai rien pu recevoir. Je ne sais toujours pas comment développer mes pouvoirs.
Personne ne connaît cette vérité, à part Jonas, dépositaire de mes secrets les plus intimes.
— Mon roi, cette nuit, la lune sera ascendante.
Je souris tristement.
— Donc pas de sexe ce soir.
Jonas hoche légèrement la tête. Il ne supporte pas d’aborder ce genre de sujet, alors que moi, j’aime le provoquer.
— D’après vous, le prince Kao est encore vierge ?
Mon conseiller bat des cils en écarquillant les yeux. Il ne bouge plus, choqué par ma question.
— Jonas ? Jonas ?
— Oui, monsieur, dit-il en reprenant une allure digne de lui.
— J’ai cru un instant vous avoir perdu. Alors, le prince Kao ?
— Aucune idée, mon roi. Je n’ai rien entendu sur ses mœurs.
Nous avançons jusqu’au bureau royal où j’ouvre ladite invitation. Je commence la lecture et m’arrête aussitôt. Je lève les yeux vers Jonas.
— Est-ce une blague de mauvais goût ?
Jonas fronce les sourcils.
— Comment ça ?
Je lui tends la lettre du roi des Terres Sacrées, puis me hâte vers la bibliothèque, recherchant l’arrêté mentionné dans la lettre.
— Vous voyez, Jonas. Heureusement que nous n’avons pas envoyé d’aigle royal.
Le silence me répond. C’est tellement inhabituel que je me retourne. Je découvre Jonas tétanisé ; il tremble de la tête aux pieds.
— Vous ne trouverez rien ici, maître. Suivez-moi.