Un passager clandestin au rayon des chips
L’Écho des Étoiles et des Doritos
Si on avait dit à Léo, vingt-quatre ans, grand escogriffe aux cheveux longs un peu trop blonds et veste en jean thermocollée de patchs de rock, qu’il passerait son mardi soir à tenter d’expliquer le concept d’un « Doritos goût piment explosif » à un être venu d’Alpha du Centaure, il aurait probablement arrêté de fumer des substances suspectes.
La vie réserve des virages serrés, mais celui-là ressemblait plutôt à un saut en parachute sans toile, directement dans le grand n’importe quoi cosmique. Deux jours plus tôt, il retapait encore de vieilles guitares dans le garage de son oncle du côté de Trois-Rivières, rêvant de festivals et de road-trips américains. Aujourd’hui, il servait de guide touristique à un sinistre petit voyageur clandestin de l’espace profond.
Et pourtant.
– Non, Arthur, murmura Léo en essayant de garder une voix basse, ce qui était difficile vu la panique qui lui tordait l’estomac. Tu ne peux pas manger le sachet avec. Le plastique, ça ne se digère pas sur Terre. Enfin, si, chez certains politiciens, mais pas pour nous.
À côté de lui, haut d’à peine un mètre vingt, Arthur le regardait avec de grands yeux noirs, profonds comme des trous noirs, mais d’une candeur absolue. L’extraterrestre portait une basket unique à son pied gauche, une pointure 42 chipée dans le camping-car, ce qui le faisait marcher de travers et une boîte de conserve vide sur la tête en guise de chapeau. Le logo d’une marque de haricots blancs locale y était encore visible, ce qui lui donnait un air de chevalier de la table ronde complètement raté. Il venait de transpercer le paquet de chips d’un coup de griffe acérée, envoyant des triangles orange voler dans toute l’allée numéro 3 du Mini-Mart de la station-service. La poussière d’épices flottait dans l’air, arrachant un éternuement silencieux à Léo.

– Croustillant terrestre, glissa Arthur d’une voix qui ressemblait au bruit d’un modem 56k tentant d’imiter un enfant de chœur. Approuvé par la Fédération. C’est piquant, salé, et cela stimule mes glandes de perception temporelle. Une merveille d’ingénierie culinaire pour une espèce qui utilise encore des moteurs à explosion.
– Shhh ! Tu vas nous faire repérer ! paniqua Ben en déboulant de l’allée des boissons.
Ben, c’était le grand frère spirituel de Léo. Même âge, mais pas du tout le même gabarit. Corpulent, une tignasse brune et longue qui lui tombait sur les épaules, et surtout une absence totale de barbe qui lui donnait un air d’éternel grand poupon terrifié. En ce moment précis, Ben tenait un pack de douze sodas contre son t-shirt rouge élimé et transpirait à grosses gouttes, ses yeux ronds passant frénétiquement de la caisse à la vitre extérieure.

– Les gars, on a un problème, haleta Ben. Le shérif adjoint vient de garer sa voiture dehors. Une grosse berline avec un pare-buffle. Si sa radio capte les interférences que le radar d’Arthur envoie, on est cuits. On va finir dans un laboratoire secret à se faire disséquer le cerveau. Et j’aime mon cerveau ! Il me sert à retenir les statistiques de la saison 98 des Expos de Montréal ! Je sais de mémoire que Vladimir Guerrero a frappé trente-huit coups de circuit cette année-là ! Je ne veux pas oublier ça à cause d’un scalpel gouvernemental !
Arthur, totalement insensible à la panique ambiante, venait de découvrir le rayon des briquets jetables positionné juste à côté des présentoirs de chewing-gums. Fasciné par la petite flamme magique qu’il venait de déclencher d’un coup de pouce habile, il approcha son nez gris, lisse et dépourvu de narines à deux millimètres du feu.
– Oh ! Énergie instable de type plasma portatif, s’émerveilla l’alien en souriant (ce qui consistait à étirer sa fente buccale jusqu’aux oreilles, révélant une double rangée de petites dents transparentes). Très ludique. Votre technologie de poche est fascinante. Primitive, mais hautement récréative.
– Arthur, non ! Ne joue pas avec...
Pschit !
Un sifflement aigu retentit. Arthur venait d’actionner une bombe de déodorant bon marché « senteur fraîcheur arctique » directement sur la flamme du briquet. Un mini-lance-flammes improvisé jaillit instantanément, une langue de feu bleuâtre et odorante qui monta jusqu’aux structures du plafond. L’effet fut immédiat : la moitié de la signalétique en carton « Promotion sur les saucisses de l’espace » suspendue au-dessus d’eux fut carbonisée en trois secondes. Une odeur tenace de menthe chimique et de plastique brûlé envahit l’allée.

– Ouille ! s’exclama Arthur en lâchant le briquet, nullement blessé mais grandement surpris par la chaleur. L’atmosphère de ce secteur est hautement inflammable. Note pour le carnet de voyage : les Terrestres vivent dans un barbecue géant. La survie y est une question de millisecondes.
– On bouge, maintenant ! commanda Léo en attrapant l’extraterrestre par son petit sac à dos en cuir – le seul objet qu’Arthur avait sauvé du crash de sa soucoupe trois heures plus tôt dans les collines arides.
Les trois compères se ruèrent vers la sortie, mais la porte automatique du Mini-Mart choisit ce moment précis pour se bloquer. Les circuits de la station, probablement perturbés par les ondes magnétiques que dégageait la montre d’Arthur, refusèrent de répondre. À travers la vitre teintée, ils virent le shérif adjoint – un homme d’une cinquantaine d’années avec une moustache si épaisse qu’on aurait dit un furet endormi sous son nez – sortir pesamment de sa voiture de patrouille en ajustant son ceinturon de cuir.
– Ben, la porte ! Pousse la porte ! cria Léo en essayant de faire glisser les battants de verre à la main.
Ben se jeta de tout son poids, ses cent dix kilos lancés à pleine vitesse, contre le plexiglas. La porte céda dans un grincement métallique sinistre, les rails se tordant sous l’impact. Le trio s’éjecta sur le tarmac brûlant du désert du Nevada. L’air extérieur était sec, lourd, sous un ciel nocturne étoilé qui semblait soudainement receler bien plus de menaces que de poésie.

Leur unique refuge était garé juste à côté de la pompe numéro 4 : l’« Eagle », un camping-car Winnebago de 1984, dont la peinture beige originale avait été remplacée au fil des ans par une fine couche de rouille, de bosses et de poussière du désert. C’était le fier destrier de Léo et Ben, un engin acheté pour une bouchée de pain qui consommait autant d’huile que d’essence et dont le vieux moteur V8 faisait un bruit de machine à laver remplie de clés à molette.
– Montez, montez ! lança Ben en ouvrant la porte latérale coulissante qui manqua de sortir de son rail.
Arthur monta le premier, ou plutôt, il rata lamentablement la marche à cause de sa basket trop grande, bascula en avant et s’étala de tout son long sur le tapis en fausse fourrure verte du salon. La carte galactique qu’il tenait fermement depuis le début de la soirée – un morceau de parchemin technologique flexible qui scintillait de milliers de petites lumières bleues, rouges et dorées – lui échappa des mains pour glisser sous la banquette.
– Ma trajectoire a été momentanément perturbée par la gravité locale et un manque flagrant d’adhérence textile, déclara calmement Arthur, le nez écrasé contre le sol synthétique.
Léo ramassa la carte en vitesse. Les lignes topographiques de l’univers bougeaient en temps réel sous ses doigts, se réorganisant selon les mouvements des astres. Des constellations entières clignotaient en rouge, comme si le ciel entier était en état d’alerte. Au centre de l’écran holographique, un gros point d’exclamation clignotait au-dessus d’une coordonnée géographique bien précise du Nevada : la Zone 51.
– Dis-moi que ce n’est pas ce que je pense, Arthur, dit Léo en aidant l’alien à se relever par les aisselles. Ta pièce de rechange, le fameux convertisseur à antimatière sans lequel ta soucoupe ne peut pas redémarrer... il est là-bas ?
Arthur se frotta la tête, fit sauter la boîte de conserve qui y était restée coincée pour la remettre droite, et pointa un long doigt fin et articulé vers l’écran.
– Affirmatif, ami Léo. Les militaires terrestres en pyjama vert ont confisqué mon noyau d’impulsion il y a environ trente cycles solaires. Ils s’en servent actuellement comme d’un appareil très inefficace pour chauffer leur café dans le secteur 4, d’après mes balises de détresse. Ils pensent que c’est un super-générateur de micro-ondes. Si nous ne le récupérons pas avant l’aube, le noyau va entrer en surcharge critique.
Ben, qui venait de s’installer en catastrophe au volant et de faire hurler le moteur de l’Eagle dans un nuage de fumée noire et d’huile brûlée, se retourna vers l’arrière, le visage blême.
– Une surcharge critique ? Ça veut dire quoi en langage de mortel ? C’est gérable avec un extincteur ?
– Ça veut dire que ce morceau de désert, et probablement tout l’État du Nevada, va être transformé en un magnifique nouveau cratère de la taille de la Belgique, répondit Arthur avec un enthousiasme purement scientifique et assez terrifiant. C’est très joli, les explosions d’antimatière. Ça fait des étincelles mauves, des vagues de distorsion quantique et ça annule la masse de tout ce qui se trouve dans un rayon de cinq cents kilomètres. Vous flotteriez dans le vide avant de vous dissoudre. Très poétique.
– On va mourir, gémit Ben en passant la première dans un craquement de boîte de vitesses digne d’un film d’horreur. On va tous mourir dans le désert à cause d’un Schtroumpf gris qui ne sait pas garer sa soucoupe de location.
Derrière eux, à la station-service, les gyrophares de la voiture du shérif adjoint s’allumèrent enfin. Le furet sous son nez s’agita de gauche à droite alors qu’il portait le micro de sa radio à la bouche, comprenant tardivement que la porte défoncée et le début d’incendie n’étaient pas des événements normaux. L’Eagle venait de quitter la station-service en trombe, laissant derrière lui une traînée de Doritos écrasés, un flic furieux et une odeur persistante de déodorant à la menthe arctique.
Vingt minutes plus tard, le camping-car roulait à sa vitesse maximale – c’est-à-dire un timide et vibrant 85 km/h – sur la route 375, plus connue sous le nom de L’Autoroute Extraterrestre. Les parois en contreplaqué de l’engin vibraient tellement que Léo avait l’impression de voyager à l’intérieur d’un tambour de sèche-linge.
À l’arrière, Arthur avait trouvé un paquet de pansements colorés dans la vieille boîte à pharmacie de Ben. Fasciné par le pouvoir adhésif de la chose, il s’en était déjà collé un sur le front, un autre sur le bras gauche, et essayait tant bien que mal d’en appliquer un grand sur son œil gauche pour voir si cela filtrait la lumière.
– Arthur, arrête de faire ça, c’est pas des autocollants Panini, soupira Léo, assis à la table en formica écaillé, la carte galactique étalée devant lui. On doit planifier notre infiltration, pas jouer aux infirmiers. On parle de la base militaire la plus secrète et la mieux gardée du monde. Il y a des barbelés électrifiés, des caméras thermiques à balayage, des snipers entraînés, et des mines antipersonnel enterrées partout.
– Des mines ? répéta Arthur, ses grands yeux noirs brillant d’une joie enfantine. Comme dans vos jeux de stratégie spatiale sur écran cathodique ? Merveilleux ! J’adore les surprises qui font boum. Chez moi, sur Centauri-Prime, on utilise de petites mines à fragmentation de joie pour animer les fêtes d’anniversaire des enfants. Ça repeint les murs en bleu.
Léo se prit la tête dans les mains, sentant une migraine carabinée s’installer derrière ses yeux. L’extraterrestre n’avait absolument aucune notion du danger de la faune ou de la flore terrestre. Pour lui, la mort, la prison, la torture ou la dissection scientifique n’étaient que des concepts abstraits, des « particularités culturelles amusantes de bas niveau ».
– Écoute-moi bien, Artie, dit Léo en le prenant fermement par les épaules pour le forcer à le regarder. Sur cette planète, on n’a pas de bouton “Reset”. Si une balle en plomb te traverse le corps, tu ne réapparais pas au niveau précédent avec toutes tes vies. Tu meurs. Tu deviens un cadavre immobile. Fini le croustillant terrestre, fini les briquets jetables, fini les pansements. Tu comprends le mot “fini” ?
Arthur pencha la tête à quatre-vingt-dix degrés sur le côté, ses grands yeux clignant très lentement, comme s’il traitait une donnée totalement illogique pour son super-cerveau. Pour la première fois depuis leur rencontre, une lueur d’incompréhension un peu triste et sérieuse passa sur son visage gris.
– Les Terrestres sont des êtres si fragiles, murmura-t-il d’une voix plus douce. Votre enveloppe de carbone est si mince. C’est pour cela que vous construisez ces grosses boîtes en métal bruyantes et instables pour vous déplacer ? Pour vous protéger de votre propre décor ?
– Oui, et aussi parce qu’on n’a pas de téléporteur personnel fonctionnel, lança Ben depuis le poste de pilotage, sa voix tremblant au rythme du volant. Les gars... j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que je crois qu’on a définitivement semé la voiture du shérif adjoint. La mauvaise... c’est que le ciel devant nous est en train de devenir bizarre. Très bizarre. Même pour le Nevada.
Léo se leva d’un bond, manquant de se cogner au lanterneau du plafond, et regarda par le grand pare-brise avant.
Au-dessus des silhouettes massives et noires des montagnes du désert, les nuages n’étaient plus sombres ni naturels. Ils s’étaient enroulés en un immense vortex d’un bleu électrique fluorescent, traversé d’éclairs silencieux qui n’atteignaient jamais le sol. Au centre de cette tempête magnétique, une forme massive, circulaire et d’un noir d’encre flottait en silence absolu, effaçant les étoiles derrière elle. Ce n’était pas la petite soucoupe monoplace de tourisme avec laquelle Arthur s’était crashé. C’était un croiseur d’interception de classe militaire, hérissé d’antennes paraboliques, de canons à impulsion et de puissants projecteurs de recherche qui balayaient la roche.
– Oh, dit Arthur en grimpant agilement sur le tableau de bord en plastique, laissant une empreinte de pas poussiéreuse et blanche juste devant les yeux de Ben. Le commandement de la sécurité galactique de ma zone. Ils ont finalement remarqué mon absence au rapport de vol de seize heures.
– Et ils viennent te chercher gentiment pour te ramener chez toi ? demanda Ben, une lueur d’espoir désespérée renaissant soudain dans sa voix.
– Pas exactement, ami Ben. Mon oncle maternel est le commandant en chef de cette flotte. C’est un être extrêmement strict sur la discipline et la bureaucratie intersidérale. La dernière fois que j’ai simplement égratigné la peinture de son vaisseau de fonction en me garant près d’une station orbitale, il m’a privé de téléportation et de crédits d’énergie pendant trois siècles. S’il découvre que j’ai détruit une soucoupe entière sur une planète primitive non répertoriée... il va probablement vaporiser la planète entière pour effacer les preuves matérielles de ma maladresse. C’est sa procédure standard pour s’éviter les formulaires administratifs de perte de matériel.
– Quoi ?! Il veut détruire la Terre pour s’éviter de la paperasse de bureau ?! hurla Ben en pilant sur les freins de toutes ses forces.
L’Eagle s’arrêta dans un crissement de pneus strident, glissant sur le gravier de la route déserte avant de s’immobiliser de travers, bloquant les deux voies.
À cet instant précis, un rayon de lumière blanche pure, d’une intensité aveuglante, descendit directement du centre du croiseur spatial pour frapper le toit en tôle du camping-car. La radio de bord se mit instantanément à hurler des bruits de friture, les cadrans du tableau de bord devinrent fous, tournant sur eux-mêmes, et les cheveux longs et blonds de Léo se dressèrent verticalement sur sa tête sous l’effet d’une charge d’électricité statique massive.
Arthur, lui, se tourna vers ses deux compagnons humains. Un grand sourire fendait son visage gris jusqu’aux tempes, totalement indifférent au fait que le plastique du plafond du Winnebago commençait doucement à fondre et à goutter sur la moquette.
– Ne paniquez pas, précieux amis Terrestres ! dit-il joyeusement en agitant sa carte galactique lumineuse. J’ai calculé une alternative. Mon plan implique un déguisement de fortune, trois kilos de vos Doritos croustillants et une utilisation très créative de votre déodorant pressurisé à la menthe ! Si mes calculs sont exacts à quatre pour cent près, nous allons soit sauver votre monde, soit précipiter sa fin dans un splendide feu d’artifice !
Léo et Ben se regardèrent dans la cabine illuminée par la lumière extraterrestre. Ils étaient coincés en plein désert entre l’armée américaine qui les attendait de pied ferme, un croiseur spatial destructeur de mondes juste au-dessus de leurs têtes, et un extraterrestre gaffeur de moins de un mètre trente qui venait de se coller un dernier pansement rose sur le nez.
L’aventure ne faisait que commencer, et elle allait être particulièrement bruyante.