ENGONE - Le Chant des Deux Rives

Résumé

À Mbeng Dzal, village du clan Essaboon, Engone vit depuis toujours derrière la palissade dressée par son père. Au-dehors, les enfants courent d’une cour à l’autre, les femmes chantent, les rivières nourrissent le clan. Mais elle, la benjamine d’Aboghe Mba, n’a droit qu’à quelques chemins surveillés et aux silences qui entourent la disparition de sa mère, Ko Mezim. Un matin, une vibration inconnue naît dans sa poitrine. Les fleurs se tournent vers elle, l’eau frémit, et le nom d’une rivière interdite revient dans les murmures : Biale. Quand approche Alouk, la grande pêche du village, Engone découvre que ce qu’on lui refuse n’est peut-être pas seulement la liberté, mais une vérité ancienne qui la relie au monde visible, au monde invisible, aux chants que sa mère a laissés derrière elle et aux secrets que chacun préfère taire.

Genre :
Fantasy
Auteur :
NguemaTchang
Statut :
En cours
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Chapitre 1 - À la lisière

« B’avi dya n’ayam, ayam a ne nsis ônon » On ne joue pas avec la parenté car elle est aussi fragile qu’une veine d’oiseau. — Ko Mezim

Seize saisons sèches à regarder la forêt.

C’était le compte qu’Engone avait fait ce matin-là, les deux pieds au bord de la concession, les orteils à deux doigts de la frontière que son père avait tracée dans sa tête avant même de la tracer dans le sol. Derrière elle, les cases. Devant elle, tout le reste du monde. Les troncs d’arbres, hauts et pointus, étaient liés serrés par des lianes que tare Aboghe changeait à chaque fin de saison, méthodiquement, comme on retresse un toit ou comme on raccommode une plaie. La lumière du soleil devait négocier son passage à travers, et entrait en petites lances obliques qui frappaient la terre rouge sans jamais vraiment la réchauffer.

Au-delà de la clôture, le monde respirait. Engone l’entendait respirer. Les feuilles des grands arbres se touchaient là-haut dans une conversation que personne ne traduisait. Une mante religieuse, posée sur une liane, tournait lentement sa tête triangulaire et la regardait sans peur, comme si elle savait quelque chose qu’Engone ignorait encore.

Ce matin-là, quelque chose chanta.

Ce n’était pas un chant que l’on entendait avec les oreilles. C’était autre chose. Une vibration qui prenait naissance quelque part sous le sternum d’Engone et qui montait, montait, jusqu’à ce qu’elle sente ses lèvres s’entrouvrir malgré elle. Un son voulait sortir. Un son qu’elle ne connaissait pas encore.

Les fleurs du flamboyant à l’entrée de la concession se tournèrent vers elle.

Toutes en même temps. Comme si elles aussi avaient entendu.

Ha tare Nzame, murmura quelque chose en elle. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Et l’appel, là-bas, quelque part au-delà des troncs et des lianes et des villages que ses pieds n’avaient jamais foulés, cela recommença à vibrer dans sa poitrine. Pas avec des mots. Pas avec une voix. Avec ce qui reste quand on a tout oublié.

La concession d’Aboghe Mba était la plus belle de Mbeng Dzal. Tout le monde le disait. Les murs en terre ocre lissés à la main, les toits en raphia bien tressé que tare Aboghe faisait refaire chaque début de saison des pluies. La cour centrale, propre comme la paume d’une main, balayée avant l’aube par les sœurs à tour de rôle. Les bananiers le long du mur du fond, lourds et généreux. Le grand ôsa à l’entrée, dont les racines avaient fini par soulever les pierres du sol et que personne n’avait jamais osé couper.

Un beau monde. Un monde complet.

Au-dehors, la matinée recommençait.

Trois enfants traversèrent la cour des voisins en courant, ramassèrent une mangue au passage, et continuèrent dans la cour suivante sans qu’aucun adulte n’élève la voix. Une femme tendit un panier de manioc par-dessus la palissade basse de la concession d’en face, et la voisine, sans poser son pilon, prit le panier d’une main et le passa à la cour d’après. Une chèvre, attachée nulle part, traversa elle aussi et alla s’arrêter sous un avocatier qui ne lui appartenait pas. C’était comme cela qu’on vivait à Mbeng Dzal. Les cours se touchaient. Les mots passaient d’un toit à l’autre. Le manioc, la chasse, l’eau, les enfants — rien ne s’arrêtait à un seuil.

Sauf chez Aboghe Mba.

Devant la palissade de troncs serrés, le panier ne passait pas. Les enfants ne traversaient pas. La chèvre arrivait jusqu’à la liane la plus basse, levait la tête, n’allait pas plus loin. Les vieux Essaboon, en passant, tournaient la tête une seconde de trop et hochaient la tête sans rien dire. Quand un homme a perdu sa femme dans des conditions que personne n’arrive à nommer, on ne lui demande pas de comptes sur la façon dont il garde ses enfants.

Les fumées montaient au-dessus des toits voisins, droites dans l’air sans vent. Les pilons frappaient les mortiers en cadence, à trois cours d’ici, à cinq cours d’ici. Une femme appelait son enfant deux fois. Une autre riait fort, d’un rire qui n’avait pas d’âge. Plus loin, du côté de l’Abeng, les hommes parlaient à voix basse de l’eau qui ne montait plus comme avant à Mvog, ou de la chasse, ou d’un palabre à régler. Les voix montaient, descendaient, se croisaient. C’était la grande respiration du village.

À l’intérieur de la palissade, Nda balayait. Ondo portait les calebasses. Personne ne regardait Engone, debout à la lisière.

Personne sauf la forêt.

La voix de son père la fit sursauter.

— Engone.

Un seul mot. Prononcé depuis le seuil de la case principale, dans ce ton qui n’était ni une question ni un ordre mais quelque chose entre les deux — quelque chose qui disait : je sais où tu es, reviens.

Elle se retourna.

Aboghe Mba était là, appuyé contre le montant de la porte, encore à moitié endormi mais les yeux déjà posés sur elle avec cette vigilance que le sommeil n’arrivait jamais tout à fait à éteindre. Un homme grand, les épaules larges d’un Ayong habitué à porter plus que son poids. Les tempes blanches depuis la saison où Ko Mezim avait traversé le grand fleuve de la vie. Le regard doux et sombre d’un homme qui a eu trop peur trop souvent.

Tare Aboghe ne dormait plus vraiment depuis seize saisons sèches. Il somnolait, à l’affût. La nuit, à la moindre toux d’Engone, il était debout. Au moindre cri d’enfant dans le village, il sortait sur le seuil. Quand le vent secouait la palissade, il vérifiait. Quand le vent ne la secouait pas, il vérifiait aussi.

— Viens manger.

Engone fit demi-tour. Ses pieds s’éloignèrent de la lisière. Elle sentit la vibration dans sa gorge redescendre, doucement, comme on ravale ce qu’on allait dire.

Les fleurs du flamboyant se refermèrent.

Au moment où elle passa devant lui, son père la suivit des yeux. Il ne dit rien. Il ne lui posa pas la main sur l’épaule. Mais ses prunelles, l’espace d’une seconde, glissèrent vers la palissade, vérifièrent que les lianes étaient bien serrées à l’endroit où elle s’était tenue, et revinrent sur sa fille avec quelque chose qui ressemblait à un soulagement honteux. Comme un homme qui referme une porte sur un orage.

Moussugula yèeee ! Yèeee ! Ine abe ! Abe na ?

C’est comme ça que ça commençait, les soirs de veillée. Avant. Quand Ko Mezim était encore là pour frapper les mains et lancer la voix la première, comme un pêcheur qui jette son filet et attend que la rivière réponde.

Ko Mezim avait une voix qui faisait faire les choses aux gens sans qu’ils s’en rendent compte. Quand elle chantait, les hommes qui rentraient fatigués du champ redressaient les épaules. Les enfants qui pleuraient s’arrêtaient et tournaient la tête. La pluie elle-même se figeait, avait dit un jour un vieux Essaboon, et tout le monde avait ri, mais sans trop insister, parce qu’on ne savait jamais.

C’était une voix qui semblait connaître plus de chemins que les autres voix. Les femmes du clan, à force, avaient pris l’habitude de lui demander de chanter pour les nouveau-nés qui ne voulaient pas téter, pour les vieillards qui ne trouvaient plus le sommeil, pour les fiévreux qui transpiraient sans soulagement. Et souvent, ça aidait. Pas comme un médicament. Comme un chemin qu’on déblaie devant quelqu’un qui s’était perdu en lui-même.

On disait aussi, tout bas, que Ko Mezim chantait parfois pour Biale.

On le disait moins fort. On le disait à la fin des veillées, quand les enfants dormaient déjà et que les femmes restaient entre elles, calebasse à la main, lampes basses. Personne ne précisait jamais ce que cela voulait dire. Personne ne demandait. Biale était une rivière dont on parlait moins après le coucher du soleil. Les vieilles, quand le nom leur échappait à l’heure du soir, baissaient la voix d’un cran et regardaient ailleurs. Les hommes, à l’Abeng, ne plaisantaient jamais avec ce nom-là, alors qu’ils plaisantaient avec tous les autres. Personne n’avait dit aux enfants de faire attention à Biale. Mais les enfants, à force, faisaient attention.

Engone avait deux levés de soleil quand Ko Mezim était partie.

Elle n’avait aucun souvenir de sa voix. Seulement ce manque à la place exacte où la mémoire aurait dû être. Une absence qui avait une forme. Un creux dans la poitrine où, quelquefois, quand elle était seule, il lui semblait qu’on avait posé quelque chose. Pas une voix. Pas un visage. Une sorte de fil tendu, qui partait d’elle et qui allait quelque part.

Ce matin à la lisière, ce son qui voulait sortir d’elle, elle avait eu l’impression, juste une seconde, que c’était par là que le fil tirait.

Nda était l’aînée. Elle avait vingt-huit saisons sèches et le regard de quelqu’un qui en avait vécu cinquante. C’est elle qui avait élevé les six autres quand tare Aboghe s’était replié dans sa case comme une tortue dans sa carapace. C’est elle qui avait appris à cuire le mfuk ouwuni à huit ans, qui avait réglé les histoires entre les sœurs, qui avait pleuré seule la nuit pour que personne ne la voie.

Elle aimait Engone. Cela, il fallait le dire d’abord, parce que sans cela on ne comprenait rien à Nda.

Engone était la dernière, et c’était elle, Nda, qui l’avait recueillie sur ses genoux d’enfant trop vite devenue grande, le matin où Ko Mezim n’était plus revenue. Elle l’avait nourrie au lait de chèvre pendant toute une lune. Elle avait dormi avec elle entre les bras pour que les pleurs de la petite ne parviennent pas jusqu’à la case du père. Engone était la preuve que Ko Mezim avait existé, mais qu’elle n’était plus de ce monde, et chaque fois que Nda la regardait, ces deux choses s’allumaient en même temps dans sa poitrine comme deux braises qu’on ne peut pas séparer.

Mais certains matins, en regardant son père sortir de sa case avec cette lumière particulière dans les yeux, cette lumière qu’il n’avait que pour la benjamine, Nda rangeait son amour quelque part dans sa poitrine et le recouvrait de cendres. Pour qu’il ne brûle pas mal.

Elle balayait avec des gestes secs, courts, qui ne soulevaient pas trop la poussière. Le balai en feuilles de palmier raclait la terre rouge avec ce bruit régulier qu’elle aurait pu faire en dormant.

— Elle était encore à la lisière, dit-elle à Ondo sans lever les yeux de son ouvrage.

— Je sais, répondit Ondo.

— Un jour, tare va finir par lui attacher les pieds.

Ondo ne répondit pas. Elle avait sa façon de se taire qui voulait dire qu’elle n’était pas d’accord mais qu’elle ne le dirait pas. La deuxième sœur avait dix-neuf saisons et la rondeur tranquille des gens qui ne se mettent jamais en colère. Elle posa sa calebasse sur le sol et commença à transvaser de l’eau dans une jarre plus petite, lentement, en regardant le filet d’eau pour ne pas le perdre.

Nda releva la tête.

— Tu as remarqué les fleurs ?

— Quelles fleurs ?

— Au flamboyant. Quand elle est à la lisière. Elles se tournent.

Ondo arrêta son geste. Une goutte tomba à côté de la jarre et fit un petit cratère brun dans la poussière.

— Je n’avais pas remarqué.

— Eh bien, regarde la prochaine fois. Et écoute-la le soir. Quand elle croit qu’on dort.

— Pourquoi tu me dis ça ?

Nda s’arrêta. Elle resta un moment, les deux mains sur le manche du balai, les épaules un peu trop droites pour quelqu’un qui balaye. Puis elle finit par répondre, à voix tellement basse qu’Ondo dut se pencher pour entendre.

— Parce que je suis fatiguée, Ondo. Et parce qu’il y a des choses que tare ne voit pas.

Elle se remit à balayer.

Ondo la regarda longtemps. Sa sœur aînée balayait la cour comme si elle balayait une chose plus profonde, et Ondo pensa, sans le dire à haute voix, qu’il y avait bien longtemps qu’elle n’avait pas vu Nda pleurer. Cela aurait dû la rassurer. Cela ne la rassurait pas.