Chapitre 1 : La Lame Orpheline
La gravité du Gouffre des Cendres ne pardonnait pas. Elle s’abattait sur les épaules comme une chape de plomb invisible, forçant les poumons à se battre pour chaque bouffée d’air chargé de soufre. Dans la pénombre de la forge isolée, le sol tremblait à chaque coup de marteau.
Tesshin, seize ans, ne frappait pas le métal. Il l'écoutait.
Ses yeux, noirs et glacials, étaient fixés sur le brasier mourant. Sa poitrine fine mais sculptée par un labeur inhumain se soulevait en un rythme parfait. Autour de ses chevilles, des bandes de cuir lourdement lestées s'enfonçaient dans sa chair. Pour un habitant normal du Gouffre, bouger sous cette pression était un supplice. Pour Tesshin, c’était le prix à payer pour respirer.
Dans l'ombre de la pièce, une silhouette voûtée toussa profondément. Une toux sèche, gravée par la poussière de charbon. Son grand-père.
« Plus vite, Tesshin, murmura la voix rauque du vieil homme. Ceux d'en haut ne flottent pas dans les Cieux grâce à leur force. Ils volent notre temps pour s'alléger. Si ton geste n'est pas plus rapide que leur gravité, tu n'atteindras jamais le Cadran. »
Tesshin ne répondit pas. Il glissa sa main droite vers la garde d’Akegata.
Le sabre reposait dans son fourreau de bois brut. C’était une pièce unique, forgée en secret au cours des trois dernières années. Contrairement aux lames massives et grossières des mineurs du bas, Akegata était d’une finesse presque insolente. Une ligne de métal sombre, souple comme un roseau, affûtée jusqu'à pouvoir couper un souffle d'air.
Tesshin plia les genoux. Posture basse. Sa main effleura la poignée enroulée de cordelette usée. À cet instant précis, tout bruit cessa dans la forge. Le temps sembla s'étirer, s'alourdir.
Clic.
Le pouce de Tesshin poussa la garde. Un millimètre d'acier sombre fut libéré.
Puis, l'air explosa.
Un sifflement aigu, presque imperceptible, déchira la pénombre. La lame d’Akegata jaillit et rentra dans son fourreau dans le même battement de cils. Le mouvement avait été si fulgurant que la trajectoire du sabre était restée invisible.
Seule preuve de l'impact : une colonne de pierre, située à trois mètres de là, se sépara proprement en deux dans un glissement parfait. La coupe était chirurgicale, lisse comme un miroir.
Tesshin relâcha son souffle, immobile, le pouce calé contre la garde.
« La vitesse est là, dit le grand-père en s’avançant péniblement sous la gravité écrasante. Mais ton esprit est ailleurs. Tu penses encore à la nuit des Cendres. »
Le visage de Tesshin se durcit. Ses doigts se crispèrent sur l'arme. Il n'avait pas besoin de mots. Le silence de la forge suffisait à raviver le souvenir que son grand-père lui répétait depuis l'enfance.
La nuit de sa naissance. La nuit où le ciel s'était ouvert.
Un de ces Nobles de la Cité du Cadran, ces tyrans arrogants qui s'autoproclamaient "dieux", était descendu pour une sombre collecte. Tesshin revoyait l'histoire à travers les yeux de son grand-père : la bague étincelante du Noble, brillant d’une fausse pureté, avant de cracher une fumée noire et visqueuse. Une corruption goudronneuse qui avait étouffé ses parents, flétrissant leur chair en quelques secondes. Ce monstre n'avait pas cherché à tuer le reste de la lignée. Il était juste reparti vers les Cieux, emportant avec lui le nourrisson au sang pur : la sœur jumelle de Tesshin.
Tesshin avait grandi à côté d'un berceau vide, avec pour seul héritage la haine de ces faux dieux et le deuil de parents qu'il n'avait jamais pu aimer.
« Elle est là-haut », dit enfin Tesshin, sa voix n'étant qu'un murmure froid et tranchant.
« Oui, répondit le vieil homme, ses yeux fatigués brillant d'une lueur solennelle. Elle vit parmi les monstres qui ont versé notre sang. Mais Akegata ne suffira pas à briser leurs lignes. Les dieux se protègent derrière des remparts de diamant. »
Le grand-père plongea sa main tremblante dans sa lourde veste de toile. Lorsqu'il la ressortit, un tintement métallique résonna.
Au creux de sa paume calleuse reposait un anneau de fer noir, grossier, couvert d'une fine couche de rouille. On aurait dit un déchet ramassé dans les décombres d'une mine abandonnée. Aucun éclat. Aucune magie. Une simple bague sombre, inerte.
« C'est la bague Kōtetsu, murmura le vieil homme. Une Étoile Orpheline. Ne la mets pas à ton doigt, Tesshin. Elle méprise la chair des mortels. Glisse-la là où bat le cœur de ta colère. »
Tesshin observa l'anneau de fer. Sans hésiter, il saisit la bague et la présenta devant le pommeau d’Akegata.
Au moment où le fer noir effleura le sabre fin, le métal sembla s'éveiller. Dans un grincement sinistre, l'anneau se tordit, s'allongea et commença à ramper le long du manche d'Akegata. Le fer rouillé fusionna avec la poignée, épousant parfaitement sa forme, se transformant en un manche de métal brut, sombre et texturé.
L'effet fut immédiat.
Tesshin voulut relever son sabre, mais son bras droit fléchit brusquement. Ses muscles se tendirent, ses veines saillirent sous sa peau. Le sabre fin, d'ordinaire si léger, pesait désormais le poids d'une montagne. L'arme entière était devenue un handicap colossal, un monstre de plomb qui ancrait sa lame au sol.
« Qu'est-ce que... » s'étrangla Tesshin, les dents serrées, luttant pour ne pas laisser tomber son arme.
« C’est le fardeau de la Gōsei, déclara le grand-père, dont la respiration se faisait de plus en plus faible. La bague a scellé ton sabre. Elle a détruit ta vitesse. À partir d'aujourd'hui, chaque fois que tu lèveras Akegata, tu porteras la douleur de tout notre peuple. »
Le vieil homme s'effondra lourdement sur son siège de bois, ses forces le quittant d'un coup. Ses yeux se fixèrent sur Tesshin, qui refusait de lâcher prise, maintenant le sabre à bout de bras malgré l'agonie de ses tendons.
« Dompte ce poids, Tesshin... haleta le vieil homme dans un dernier souffle. Dompte-le... et ton aube déchirera leurs Cieux. »
Le silence retomba sur la forge. Le grand-père ne bougea plus. Sa main glissa le long de son tablier de cuir, inerte.
Tesshin resta seul dans la pénombre, le corps tremblant sous l'effort, les yeux fixés sur le corps sans vie de son mentor. Il ne pleura pas. La douleur physique du manche de fer noir se mêla à la rage sourde qui brûlait dans ses veines depuis sa naissance.
Il serra les doigts autour de la poignée sombre. Les Cieux lui avaient tout pris. Il était temps d'aller récupérer ce qui lui appartenait.








