Le Bruit du Silence
Merci d’ouvrir ce livre et de vous aventurer dans les profondeurs du projet Argos. Un dernier conseil avant de tourner la première page : assurez-vous que votre téléphone est bien éteint.
Ou du moins... que vous croyez qu’il l’est.
— Stéphane Fortin
L’aube sur l’autoroute A1 avait cette teinte grise et indécise, une transition paresseuse entre la nuit noire et un jour qui promettait d’être pluvieux. Le moteur de la petite berline d’Éléonore ronronnait de manière rassurante, un bruit de fond monotone qui l’aidait à repousser l’angoisse qui lui nouait l’estomac depuis le réveil. À quarante-deux ans, Éléonore pensait avoir dompté la plupart de ses peurs irrationnelles, mais ce voyage-là n’avait rien de rationnel.
Elle retournait voir sa mère.
Ce n’était pas une visite de courtoisie. C’était une convocation silencieuse, une de ces obligations familiales qui pèsent plus lourd que des chaînes. Sa mère, Louise, vivait seule dans la vieille maison familiale en Bretagne, une bâtisse de pierre qui semblait absorber la mélancolie du paysage environnant. Depuis la mort de son père, cinq ans plus tôt, les conversations avec sa mère étaient devenues des champs de mines, parsemés de reproches tacites et de souvenirs déformés. Éléonore avait repoussé ce voyage aussi longtemps que possible, évoquant le travail, la fatigue, une fuite d’eau imaginaire. Mais la dernière lettre de Louise, écrite d’une écriture tremblante mais impérieuse, ne laissait aucune place au doute : elle devait venir. Maintenant.
Le GPS de la voiture affichait encore soixante kilomètres avant l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Le vol AF 7632 pour Brest partait à 8h15. Elle devait être à l’embarquement à 7h45 au plus tard. Tout était sous contrôle. Du moins, c’est ce qu’elle essayait de se persuader.
Le paysage défilait, une succession de zones industrielles et de champs détrempés. Elle repensa à la lettre de sa mère... « Il faut qu’on parle de ton père. Des choses que tu dois savoir. » Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Le doute, une fois inséré, grandissait comme une mauvaise herbe.
Soudain, un bruit strident déchira la monotonie sonore de la voiture. Son téléphone portable, posé sur le siège passager, vibrait frénétiquement. Éléonore sursauta. Elle jeta un coup d’œil à l’écran : « Numéro inconnu ».
Son premier réflexe fut de ne pas répondre. Elle détestait les appels anonymes. Mais quelques secondes plus tard, le téléphone se remit à vibrer. L’insistance l’inquiéta. Et si c’était urgent ? Elle activa le kit mains libres.
— Allô ? sa voix était légèrement tremblante.
Le silence de l’autre côté de la ligne était dense, palpable. Ce n’était pas le silence d’un vide, mais celui d’une présence. Elle entendit une respiration, légère, presque imperceptible.
— Allô ? répéta-t-elle, une note d’impatience perçant dans sa voix. Qui est à l’appareil ?
Une voix s’éleva alors, une voix qu’elle ne reconnaissait pas. Elle était calme, posée, mais empreinte d’une gravité qui lui fit froid dans le dos. Une voix neutre, comme synthétisée par une machine.
— Éléonore.
Le simple fait d’entendre son nom, prononcé par cette voix inconnue, lui donna la chair de poule.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ?
— Éléonore, écoute-moi bien, reprit la voix, urgente, impérieuse. Ne prends pas cet avion. N’embarque pas dans le vol AF 7632.
Éléonore sentit le sang se figer dans ses veines. Sa main s’éleva instinctivement vers sa bouche. Un canular ? Une blague de mauvais goût ? Mais la gravité de la voix était trop réelle pour être ignorée. C’était un avertissement.
— Pourquoi ? Qui vous dit que je prends cet avion ?
— Ne pose pas de questions. Fais ce que je te dis. Ne va pas à l’aéroport. Fais demi-tour et rentre chez toi. Maintenant.
La ligne fut coupée. Un bruit sec, définitif.
Éléonore était pétrifiée. Elle continua à rouler sur quelques centaines de mètres, un automate obéissant aux lois de la physique, tandis que son cerveau tournait à plein régime. Comment cette personne connaissait-elle son nom ? Et son numéro ? Et surtout, comment savait-elle pour ce vol spécifique ? Elle n’en avait parlé à personne, sauf à sa mère.
La panique monta d’un coup, viscérale. Si c’était vrai ? Si cette personne savait quelque chose de terrible ? L’idée même d’entrer dans l’aérogare, de passer les contrôles, de s’asseoir dans ce siège exigu... cela lui parut soudainement impossible. L’avertissement de l’inconnu l’avait empoisonnée.
Une vague de terreur pure la submergea. Elle n’en pouvait plus. Elle devait s’arrêter.
Elle signala son intention et rangea la berline sur la bande d’arrêt d’urgence. Le moteur tournait toujours, un ronronnement ironique. Éléonore s’affaissa contre le siège. Elle pleurait, des larmes silencieuses de pure angoisse. Elle était seule, au milieu de nulle part, avec cette menace terrifiante suspendue au-dessus d’elle.
Elle prit une profonde inspiration. Sa décision était prise. Canular ou pas, elle ne pouvait pas monter dans cet avion. C’était physiquement au-dessus de ses forces.
Elle fit demi-tour à la prochaine sortie et reprit l’autoroute dans le sens inverse. Elle rentrait chez elle, à Paris. Elle se moquait de ce que sa mère penserait. Elle se moquait de paraître ridicule. Elle voulait juste être en sécurité, entre quatre murs familiers. Elle appela Louise pour lui dire qu’elle avait eu un empêchement de dernière minute, inventant une excuse de plomberie d’urgence. Louise, fâchée, raccrocha rapidement.
Le voyage de retour fut un flou de stress et de paranoïa. Elle vérifiait constamment ses rétroviseurs, s’imaginant être suivie. Le moindre bruit du moteur lui paraissait suspect.
Elle arriva enfin devant son immeuble, gara la voiture à la hâte, monta les escaliers en courant. Elle entra dans son appartement, ferma la porte à double tour et s’appuya contre elle, le cœur battant à tout rompre. Chez elle. Loin de l’aéroport, loin de cette voix terrifiante.
Elle se sentait épuisée par cette poussée d’adrénaline irrationnelle. Sa mère avait raison, elle était une enfant effrayée par son ombre.
Elle alla s’asseoir dans son salon, alluma la télévision pour meubler le silence et essayer de se calmer. C’était un talk-show matinal, des invités qui discutaient de cuisine. Un fond sonore rassurant et banal.
Elle se leva pour se faire un café, le rituel du quotidien pour essayer d’effacer l’angoisse de la matinée. Elle revint s’asseoir dans son fauteuil, le mug à la main, les yeux rivés sur l’écran sans vraiment regarder. Elle essayait de se persuader que tout cela n’était qu’une mauvaise plaisanterie.
Elle se surprit à vérifier l’heure sur sa montre. 8h30. L’avion aurait dû décoller il y a quinze minutes. Si tout s’était bien passé, il était maintenant en altitude de croisière, volant vers la Bretagne.
Elle prit une gorgée de café. C’était chaud, amer.
Et soudain, l’écran de la télévision changea brutalement. Une bande rouge « FLASH SPÉCIAL » apparut en bas de l’écran, coupant la discussion culinaire. La présentatrice, le visage blême et grave, s’adressa à la caméra :
— Une information dramatique vient de nous parvenir. Un avion de ligne, le vol Air France AF 7632 en provenance de Paris et à destination de Brest, vient de s’écraser. L’appareil s’est écrasé sur une plaine, à quelques kilomètres de l’aéroport de Brest, lors de sa phase d’approche. Il n’y a pour l’instant aucun bilan officiel, mais les images des débris sont catastrophiques. Les secours sont en route.
Éléonore sentit le monde s’écrouler autour d’elle. Le temps sembla se figer. Sa tasse de café glissa de ses mains et s’écrasa sur le sol, répandant son contenu sur le tapis, mais elle ne l’entendit pas. Elle fixa l’écran, incapable de bouger, incapable de respirer.
Le numéro de vol. La destination.
C’était vrai. L’avion s’était écrasé.
Et elle... elle était chez elle, bien vivante. Elle n’avait jamais pris le départ vers l’aéroport.
Une vague de soulagement immense, brutale, la submergea, lui coupant le souffle. Puis, une autre vague, plus sombre, plus dérangeante, la remplaça immédiatement.
Qui ?
Qui l’avait appelée ? Qui l’avait sauvée ?
Et comment ?
La question flottait dans l’air, plus terrifiante que n’importe quelle menace.

![The dark night [Terminée]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_d3b58b36c3031823ebbe8130363011f7.jpg)






