Je pensais être jalouse d’elle
Je pensais être jalouse d’elle.
C’est ce que je me répétais chaque fois que je la voyais.
Elle arrivait quelque part et, sans même le chercher, les regards se tournaient vers elle. Elle parlait, les gens l’écoutaient. Elle riait, les autres riaient avec elle. Elle avait cette facilité que je n’avais jamais eue.
Et moi, je la regardais.
Toujours.
Je connaissais presque ses habitudes sans vraiment la connaître. Je savais avec qui elle traînait, ce qu’elle aimait, les endroits où elle allait après les cours. Je savais même quand quelque chose n’allait pas chez elle, simplement à sa façon de sourire.
C’était ridicule.
Je ne l’aimais pas.
Du moins, c’est ce que je pensais.
La première fois que j’ai vraiment ressenti cette jalousie, nous étions assises à la même table.
Il y avait du monde autour de nous. Des conversations dans tous les sens, des rires, des téléphones posés sur la table et cette impression habituelle que tout le monde avait quelque chose à raconter.
Elle venait d’arriver.
— Désolée, j’ai mis du temps à venir.
Elle posa son sac à côté d’elle.
Quelqu’un lui demanda comment s’était passée sa journée.
Elle commença à raconter.
Et tout le monde l’écouta.
Moi aussi.
Je faisais semblant de regarder mon téléphone, mais j’écoutais chacun de ses mots.
Puis quelqu’un lui dit :
— Franchement, t’as vraiment de la chance.
Elle sourit.
— Pourquoi ?
— Parce que tout te réussit.
Tout le monde acquiesça.
Et cette phrase me resta dans la tête.
Tout te réussit.
Je regardai mon téléphone.
Je savais que ce n’était pas vrai.
Je savais qu’elle avait ses problèmes, ses doutes, ses nuits où elle devait sûrement pleurer comme tout le monde.
Mais sur le moment, je ne voyais rien de tout ça.
Je ne voyais que ce que je n’avais pas.
Sa confiance.
Ses amis.
Son assurance.
La manière dont les gens l’appréciaient.
Et surtout…
La manière dont lui la regardait.
C’est là que j’ai compris que quelque chose n’allait pas chez moi.
Parce que lorsqu’il lui parlait, je ressentais quelque chose.
Une petite douleur.
Pas assez forte pour être remarquée.
Mais assez forte pour me faire détourner les yeux.
Il s’appelait Lucas.
Je l’avais rencontré quelques mois auparavant.
Nous n’étions pas ensemble.
Nous n’avions jamais été ensemble.
Mais j’avais commencé à m’attacher à lui.
Je ne lui avais jamais dit.
Alors je n’avais aucun droit d’être jalouse.
C’est ce que je me répétais.
Je n’avais aucun droit.
Pourtant, chaque fois qu’il riait avec elle, je sentais quelque chose se serrer dans ma poitrine.
Un jour, je les ai vus parler seuls.
Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêtée.
Je pouvais simplement continuer mon chemin.
Mais je suis restée.
À distance.
Ils parlaient.
Elle riait.
Il souriait.
Et moi, je regardais.
Je me suis demandé ce qu’elle avait de plus que moi.
Puis cette question s’est transformée en une autre.
Qu’est-ce qui me manquait ?
Je suis rentrée chez moi ce soir-là avec une sensation étrange.
Je n’étais pas triste.
Je n’étais pas en colère.
J’étais simplement… vide.
J’ai ouvert mon téléphone.
Une photo d’elle était apparue sur mon fil.
Elle était magnifique.
Je l’ai regardée quelques secondes.
Puis j’ai fait quelque chose dont j’ai immédiatement eu honte.
J’ai cherché un défaut.
N’importe lequel.
Ses cheveux.
Son sourire.
Sa façon de s’habiller.
Quelque chose qui pourrait me permettre de me dire :
« Tu vois ? Elle n’est pas parfaite. »
Mais je n’ai rien trouvé.
Et c’est là que j’ai compris quelque chose.
La jalousie ne cherche pas forcément à trouver ce que l’autre a de mauvais.
Parfois, elle cherche simplement une raison de se sentir moins petite.
J’ai posé mon téléphone.
Je me suis regardée dans le miroir.
Et pendant quelques secondes, j’ai essayé de me voir comme je voyais les autres.
Sans comparaison.
Sans chercher ce qui me manquait.
Sans me demander pourquoi quelqu’un pouvait préférer une autre personne à moi.
Mais je n’y arrivais pas.
Parce que depuis trop longtemps, je pensais que la valeur des gens fonctionnait comme un classement.
Elle était plus jolie.
Une autre était plus drôle.
Une autre avait plus d’amis.
Une autre réussissait mieux.
Et moi…
Je ne savais même pas où me placer.
Le lendemain, je l’ai retrouvée.
Elle était seule.
Pour la première fois depuis longtemps.
J’aurais pu passer devant elle.
J’aurais pu continuer à la regarder de loin.
Mais quelque chose m’a poussée à m’asseoir à côté d’elle.
— Ça va ?
Elle a levé les yeux vers moi.
— Oui.
Elle a souri.
Mais cette fois, son sourire était différent.
Fatigué.
J’ai hésité.
Puis j’ai demandé :
— T’es sûre ?
Elle a baissé les yeux.
Un silence.
Puis elle a murmuré :
— Non.
Je ne savais pas quoi répondre.
Parce que soudain, elle n’était plus la fille que j’avais imaginée.
Elle n’était plus celle qui avait tout.
Elle était simplement une personne.
Une personne qui doutait.
Une personne qui pouvait être triste.
Une personne qui avait peur.
Comme moi.
On a parlé pendant presque une heure.
Pas de choses extraordinaires.
De nos vies.
De nos peurs.
De nos envies.
Et plus elle parlait, plus je me sentais stupide.
Parce que pendant des semaines, j’avais construit une image d’elle dans ma tête.
J’avais décidé qu’elle était parfaite.
J’avais décidé qu’elle avait tout ce que je n’avais pas.
J’avais décidé qu’elle était mon opposée.
Alors qu’en réalité…
Elle ne savait même pas qu’elle était en compétition avec moi.
Et cette pensée m’a fait mal.
Parce que la compétition était uniquement dans ma tête.
Elle ne m’avait rien pris.
Elle ne m’avait jamais rien fait.
Elle n’avait jamais essayé de me remplacer.
Elle vivait simplement sa vie.
C’était moi qui transformais chacune de ses réussites en preuve de mes échecs.
Moi qui transformais son sourire en rappel de mon manque de confiance.
Moi qui transformais son bonheur en menace.
Et Lucas ?
Ce n’était même pas lui le problème.
Je pensais être jalouse d’elle parce qu’il la regardait.
Mais peut-être que j’étais surtout jalouse de la façon dont elle se regardait elle-même.
Elle avançait sans se demander constamment si elle était assez bien.
Moi, je passais mon temps à me comparer.
Alors ce soir-là, j’ai compris quelque chose que personne ne m’avait jamais expliqué.
La jalousie ne parle pas toujours de l’autre.
Parfois, elle parle de nous.
De nos insécurités.
De nos blessures.
De tout ce qu’on pense ne pas être.
Et parfois, la personne que l’on jalouse n’est même pas celle qu’on voudrait devenir.
On voudrait simplement ressentir ce qu’elle semble ressentir.
Être suffisamment bien.
Être choisi.
Être aimé.
Être regardé sans avoir peur de ne pas être à la hauteur.
Je pensais être jalouse d’elle.
Mais ce n’était pas elle que je détestais.
C’était la version de moi que je voyais lorsque je me comparais à elle.
Et peut-être que le plus triste dans tout ça…
C’est qu’elle n’avait jamais été mon ennemie.
C’était moi qui avais décidé qu’elle devait l’être.








