🔱Prologue🔱
La première fois que j’ai compris que je devais partir de la maison, j’avais dix-sept ans.
Je venais d’évoquer mon désir d’entrer dans les ordres après le lycée durant le dîner quand mon beau-père a piqué une crise, jetant toute la vaisselle, renversant la table, tout en m’interdisant d’en reparler, visiblement écœuré par cette idée.
Pourtant, ce n’était pas vraiment une surprise.
Je veux dire, depuis mes 13 ans, je ne ratais jamais la messe du dimanche ainsi que les études bibliques du jeudi. Je faisais du volontariat tous les étés à la chapelle du coin, je ne me promenais jamais sans mon rosaire et ma Bible, et mon film préféré était La Passion du Christ. J’étais un véritable cliché ambulant.
J’étais destinée à prendre le voile.
Je le savais et tout le quartier le savait, tellement que certaines m’appelaient Sœur Moisiana pour plaisanter. Ce qui me ravissait secrètement. Alors oui, c’était une évidence qu’un jour je deviendrais nonne.
Je le savais le jour même où mon père est mort sous mes yeux et que, d’une certaine manière, j’y ai aussi rencontré le salut et, ainsi, de quoi m’accrocher maintenant que le mythe qu’était mon père avait été détruit. J’avais trouvé ce même jour une raison de continuer à vivre.
Alors oui, ne pas chercher à envoyer ma candidature dans des dizaines de collèges durant mon année de terminale n’était pas si surprenant que ça.
Je veux dire, avec quoi aurais-je payé ma scolarité de toute façon ?
L’argent de l’assurance de mon père, qui était, surprise, pas mal du tout, nous a permis de garder la maison, d’assurer les dépenses, la nourriture et le traitement de ma mère pendant 4 ans, jusqu’à ce que mon beau-père prenne la relève...
Mais en aucun cas je ne pourrais me payer le collège et, surtout, je n’étais pas un génie de l’étude pour prétendre à des scholarships. J’étais trop occupée avec les tâches de la maison et ma mère malade pour me préoccuper d’une chose aussi triviale qu’un GPA.
Mais au fond, je sais bien pourquoi mon beau-père a piqué une crise...
Je me souviens encore de son regard.
Pas de ce qu’il disait.
Pas de ce qu’il faisait.
Mais de son regard.
Au début, je m’étais convaincue que j’imaginais des choses. Ma mère venait de sortir de l’hôpital. Les factures s’empilaient. Le stress rendait tout le monde étrange.
Puis, un soir, je l’avais surpris dans l’embrasure de ma porte.
Il pensait que je dormais. Mais je ne dormais pas.
Je sentais son regard sur mes jambes découvertes par la chaleur de l’été.
Je me souviens d’avoir gardé les yeux fermés.
Je me souviens avoir prié, figée.
Et je me souviens surtout de la peur.
Cette peur qui ne m’avait plus jamais quittée depuis.
Et j’ai su dès ce moment-là que, si je voulais entrer au noviciat, je devais le faire dans le plus grand secret.
Et c’est ce que je fis le jour même de mes 18 ans. Je m’étais enfuie en quête du salut que seul Dieu pouvait me donner.
Car très tôt dans ce monde, j’avais compris que le seul homme digne de confiance était Lui.
Il était le seul à qui je pouvais me fier et, ainsi, je voulais Lui dédier ma vie.
Et je suis sûre que je ne regretterai jamais cette décision.
Celle de devenir une épouse du Christ.








