Chapitre 1 — La chute
Le ciel brûlait.
Kael Veyran leva les yeux depuis le toit de l’atelier et plissa les paupières.
À cette distance, les aéronefs impériaux n’étaient guère plus que des silhouettes noires découpées contre les nuages. Trois frégates volaient en formation au-dessus de Valdorne, leurs moteurs à Éther laissant derrière eux de longues traînées bleutées.
La ville entière semblait retenir son souffle.
— Encore une patrouille, marmonna Kael.
Il essuya ses mains sur son pantalon couvert de graisse.
Une goutte d’huile tomba du bout de ses doigts.
En contrebas, Valdorne s’étendait jusqu’à l’horizon.
Les tours de la Haute-Ville dominaient les quartiers pauvres. Des centaines de toits rouges s’entassaient autour des ateliers, des marchés et des docks aériens. Plus loin, les grandes falaises disparaissaient dans les nuages.
Au-dessus de tout cela coulaient les Veines célestes.
On ne pouvait pas toujours les voir.
Mais certains jours, lorsque la lumière frappait les nuages sous le bon angle, elles apparaissaient comme d’immenses rivières translucides courant à travers le ciel.
Kael les avait toujours trouvées magnifiques.
Et terrifiantes.
Son regard revint vers les trois frégates.
Quelque chose n’allait pas.
Il connaissait suffisamment les aéronefs pour le savoir.
Les navires impériaux ne volaient pas comme ça.
Le premier était trop bas.
Le deuxième ralentissait.
Et le troisième…
Kael se redressa.
— Qu’est-ce que…
Une lumière rouge apparut sous le dernier aéronef.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Le navire trembla.
Même depuis le toit de l’atelier, Kael entendit le grondement.
Un bruit sourd, profond, qui traversa toute la ville.
Les habitants commencèrent à sortir dans les rues.
Des voix s’élevèrent.
Quelqu’un cria.
Puis le ciel explosa.
Une immense gerbe de lumière orange jaillit sous la frégate.
Le navire bascula sur le côté.
— Merde.
Kael attrapa sa veste.
Le bâtiment venait de perdre un moteur.
La frégate plongea.
Pas lentement.
Pas progressivement.
Elle tomba.
Kael regarda sa trajectoire.
Elle se dirigeait droit vers les Bas-Quartiers.
— Non…
Il se mit à courir.
⸻
Les rues étaient devenues folles.
Des gens couraient dans toutes les directions.
Des enfants pleuraient.
Des marchands abandonnaient leurs étals.
Une cloche d’alarme se mit à sonner au sommet d’une tour.
Kael se fraya un chemin entre les habitants.
— Poussez-vous !
Un homme lui attrapa le bras.
— Kael ! Où tu vas ?
— À l’atelier !
— T’es complètement fou ?!
Kael se dégagea.
— Probablement !
Il continua à courir.
Au-dessus de lui, l’aéronef descendait toujours.
Il était maintenant suffisamment proche pour que Kael distingue les flammes qui dévoraient son flanc.
Un morceau de métal se détacha du navire.
Puis un autre.
L’un des débris s’écrasa dans une maison à quelques dizaines de mètres.
Une explosion souffla les fenêtres.
Kael se protégea le visage.
Des morceaux de verre tombèrent autour de lui.
Puis il entendit quelque chose.
Pas une explosion.
Pas une cloche.
Un rugissement.
Kael leva lentement la tête.
L’aéronef en flammes traversait les nuages.
Mais derrière lui…
Quelque chose volait.
Une silhouette immense.
Kael resta immobile.
Il ne vit la créature qu’une fraction de seconde.
Deux ailes.
Une longue queue.
Une gueule ouverte.
Puis elle disparut derrière les nuages.
Son cœur se serra.
Impossible.
Les dragons avaient disparu.
Tout le monde le savait.
Les dragons n’existaient plus.
C’était ce que racontaient les livres.
Ce que racontaient les prêtres.
Ce que racontaient les historiens.
Alors pourquoi venait-il d’en voir un ?
— Kael !
Il se retourna.
Milo arrivait en courant.
Seize ans, les cheveux bruns couverts de poussière et les lunettes de protection constamment posées de travers sur son nez.
— L’atelier !
Kael regarda derrière lui.
Une énorme ombre recouvrait la rue.
Il eut juste le temps de pousser Milo.
L’aéronef s’écrasa.
Le monde devint blanc.
⸻
Kael ouvrit les yeux.
Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé.
Quelques secondes.
Peut-être plusieurs minutes.
Sa première pensée fut qu’il était mort.
La deuxième fut qu’il avait très mal.
La troisième fut que les morts n’avaient probablement pas aussi mal.
Il essaya de bouger.
Sa jambe gauche répondit.
Son bras droit aussi.
Il inspira.
Une douleur brûlante traversa ses côtes.
— Aïe…
— Kael ?
La voix de Milo.
Kael tourna la tête.
Milo était coincé sous une poutre.
— Ça va ?
— J’ai connu mieux.
Kael se releva difficilement.
L’atelier avait disparu.
À sa place se trouvait une masse de métal fumant.
Le toit avait été éventré.
Le ciel était visible à travers les débris.
Des flammes brûlaient encore autour de l’épave.
— Reste là.
— Où tu vas ?
Kael regarda le vaisseau.
Quelque chose n’allait pas.
Il y avait quelque chose dans cette épave.
Il le sentait.
Une étrange pression dans sa poitrine.
Comme si son cœur battait au rythme d’un autre cœur.
— Je reviens.
— Kael !
Il ne l’écouta pas.
Il avança entre les morceaux de métal.
La coque de la frégate était marquée d’un symbole qu’il ne connaissait pas.
Un cercle traversé par trois lignes.
Pas un symbole impérial.
Pas un symbole militaire.
Quelque chose de beaucoup plus ancien.
Kael posa la main dessus.
Une douleur traversa son bras.
Il retira immédiatement sa main.
Le symbole venait de briller.
— Qu’est-ce que…
Il recula.
Une partie de la coque s’effondra devant lui.
Derrière, un passage venait de s’ouvrir.
Kael hésita.
Puis il entra.
⸻
L’intérieur de la frégate était étrangement silencieux.
Aucun soldat.
Aucun pilote.
Aucune alarme.
Seulement le crépitement du feu.
Kael avança dans le couloir.
Du sang recouvrait le sol.
Il trouva un premier corps.
Puis un deuxième.
Les soldats portaient l’uniforme impérial.
Mais aucun n’avait été tué par une explosion.
Leurs armures étaient déchirées.
Comme si quelque chose les avait frappés avec une force gigantesque.
Kael sentit son estomac se retourner.
Il continua malgré tout.
Au bout du couloir, une porte métallique était complètement tordue.
Derrière se trouvait la soute.
Et au centre de la pièce…
se trouvait un coffre.
Pas un coffre ordinaire.
Il était constitué d’un métal noir parcouru de lignes argentées.
Des runes couvraient sa surface.
Kael s’approcha.
La sensation dans sa poitrine devint plus forte.
Son cœur battait maintenant beaucoup trop vite.
Il posa la main sur le coffre.
Les runes s’illuminèrent.
Une voix murmura dans son esprit.
Pas un mot.
Une émotion.
De la peur.
Kael retira sa main.
Le coffre s’ouvrit.
À l’intérieur reposait un œuf.
Il était immense.
Plus grand que le torse d’un homme.
Sa surface était noire, mais de fines lignes bleues parcouraient sa coquille comme des éclairs prisonniers.
Kael ne respirait plus.
Il connaissait cet objet.
Pas réellement.
Mais quelque chose en lui le connaissait.
Il fit un pas.
Puis un autre.
L’œuf vibra.
Une fissure apparut.
Kael recula.
— Non…
Une deuxième fissure.
Puis une troisième.
Une lumière bleue jaillit.
Et quelque chose frappa l’intérieur de la coquille.
Kael aurait dû fuir.
Il resta.
La fissure s’élargit.
Une petite patte noire apparut.
Puis une tête.
Deux yeux argentés s’ouvrirent.
Kael regarda la créature.
La créature le regarda.
Et pendant un instant…
le monde disparut.
Kael vit une montagne.
Une cité en flammes.
Des milliers de dragons volant dans un ciel rouge.
Des hommes portant des armures inconnues.
Une immense porte.
Puis une silhouette.
Un homme debout devant cette porte.
Kael ne distinguait pas son visage.
Mais il entendit sa voix.
Une seule phrase.
— Lorsque le dernier Veyran reviendra, le ciel s’ouvrira.
Kael cligna des yeux.
Il était de nouveau dans la soute.
Le petit dragon était toujours devant lui.
Il tremblait.
Kael tendit lentement la main.
La créature posa son museau contre sa paume.
Une chaleur douce traversa son corps.
Puis Kael entendit une voix.
Pas avec ses oreilles.
Dans son esprit.
Kael.
Il retira brutalement sa main.
Le dragon recula.
— Tu… tu viens de parler ?
Un bruit métallique retentit derrière lui.
Kael se retourna.
Une porte venait de s’ouvrir.
Une silhouette apparut dans la fumée.
Grande.
Armure noire.
Cape impériale.
Une épée à la ceinture.
L’homme avança lentement.
Son regard se posa sur Kael.
Puis sur le dragon.
Son visage ne montra aucune surprise.
Seulement une profonde fatigue.
— Alors c’est vrai.
Kael recula.
— Qui êtes-vous ?
L’homme ne répondit pas immédiatement.
Il regarda l’œuf brisé.
Puis Kael.
— Je m’appelle Cassian Mordrel.
Kael connaissait ce nom.
Tout le monde le connaissait.
Commandant de la flotte impériale.
Héros de la Guerre des Cieux.
L’un des hommes les plus dangereux d’Aurelis.
Cassian posa une main sur la garde de son épée.
— Et toi, Kael Veyran…
Le sang de Kael se glaça.
Personne ne connaissait ce nom.
Personne.
Il avait toujours été Kael.
Kael sans famille.
Kael sans nom.
Kael des Bas-Quartiers.
Il recula d’un pas.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
Cassian le fixa.
— Parce que je connaissais ton père.
Un grondement retentit au-dessus d’eux.
La frégate trembla.
Le dragon se redressa.
Ses yeux argentés devinrent lumineux.
Cassian leva les yeux.
Pour la première fois, Kael vit de la peur dans son regard.
— Nous devons partir.
— Pourquoi ?
Cassian regarda le plafond.
Quelque chose venait de le traverser.
Une immense ombre passa au-dessus de l’épave.
Puis un rugissement fit trembler toute la ville.
Cassian dégaina son épée.
— Parce que ce qui a abattu cette frégate…
Il regarda Kael.
— …vient de revenir.
Et dehors, dans le ciel de Valdorne, quelque chose d’immense ouvrit les ailes.








