Chapter 1
Le garçon à ma place
Bangkok, 7 h 42.
Niran regardait défiler les immeubles derrière la vitre du taxi en essayant de contrôler le stress qui lui serrait le ventre.
Il avait imaginé cette journée pendant des mois.
Une nouvelle ville.
Une nouvelle université.
Une nouvelle vie.
Pourtant, maintenant qu’il était réellement là, il aurait presque préféré retourner à Chiang Mai.
— C’est ici, annonça le chauffeur.
Niran releva immédiatement la tête.
Derrière les grandes grilles se dressaient plusieurs bâtiments modernes entourés d’arbres et d’immenses allées déjà remplies d’étudiants.
Il paya rapidement avant de sortir.
La chaleur de Bangkok le frappa immédiatement.
— Génial…
Il réajusta son sac sur son épaule et consulta son téléphone.
Bâtiment C — salle C204.
Ça semblait simple.
Ça ne le fut absolument pas.
Dix minutes plus tard, Niran avait déjà réussi à traverser deux fois la même cour.
— Tu cherches quelque chose ?
Il se retourna.
Un garçon avec une chemise blanche légèrement trop grande le regardait en souriant.
— Le bâtiment C.
Le garçon resta silencieux quelques secondes.
— T’es sérieux ?
— Pourquoi ?
Il pointa quelque chose derrière Niran.
Niran se retourna.
Une énorme lettreCétait accrochée au bâtiment situé à quelques mètres.
Il ferma les yeux.
— D’accord. J’ai rien dit.
Le garçon éclata de rire.
— Nouveau ?
— Ça se voit tant que ça ?
— Un peu.
Il lui tendit la main.
— Mek.
— Niran.
Ils se serrèrent la main.
— Quelle salle ?
— C204.
Le sourire de Mek disparut.
— Attends… C204 ?
— Oui.
— Gestion internationale ?
Niran hocha la tête.
Mek posa brutalement une main sur son épaule.
— Mon frère.
— Quoi ?
— On est dans la même classe.
Pour la première fois depuis son arrivée, Niran sourit franchement.
Peut-être que cette journée ne serait finalement pas si horrible.
Ils arrivèrent dans la salle quelques minutes avant le début du cours.
Presque toutes les places étaient déjà occupées.
Niran observa rapidement la pièce.
— Là.
Deux places étaient libres au milieu.
Il s’assit près de la fenêtre tandis que Mek prenait la chaise à côté.
— Alors, commença Mek, première règle de survie ici.
Niran sortit son ordinateur.
— Il y a des règles de survie ?
— Évidemment.
Mek se rapprocha.
— Ne mange jamais au restaurant du bâtiment A le mercredi.
— Pourquoi ?
— Le curry est criminel.
Niran étouffa un rire.
— Deuxième règle : évite le parking après dix-sept heures.
— Encore une histoire de nourriture ?
— Non. Les moustiques.
— Terrifiant.
— Tu rigoles, mais attends de voir.
Niran secoua la tête.
— Et troisième règle…
Mek s’arrêta.
Son regard venait de se poser derrière lui.
Plusieurs conversations diminuèrent soudainement dans la salle.
Niran fronça les sourcils.
— Quoi ?
Mek murmura :
— Ne cherche jamais les problèmes avec Kawin.
— Qui ?
Mek le regarda comme s’il venait de demander qui était le roi de Thaïlande.
— Tu connais pas Kawin ?
— Je suis arrivé à Bangkok hier.
— Même les nouveaux connaissent Kawin.
— Apparemment pas tous.
Une voix masculine retentit derrière eux.
— T’es assis à ma place.
Niran se retourna.
Et resta silencieux.
Un garçon se tenait devant lui.
Grand.
Chemise universitaire parfaitement repassée.
Montre probablement beaucoup trop chère.
Cheveux noirs légèrement décoiffés.
Mais ce fut surtout son regard qui agaça immédiatement Niran.
Il ne lui demandait pas de partir.
Il semblait considérer que Niran allait forcément obéir.
À côté de lui, un autre garçon observait la scène avec un sourire amusé.
Mek murmura :
— Niran…
Le nouveau posa son sac sur la table.
— J’ai dit que t’étais à ma place.
Niran regarda la chaise.
Puis lui.
— Ton nom est écrit dessus ?
Quelques étudiants se retournèrent.
Le garçon resta immobile.
Son ami étouffa visiblement un rire.
Mek donna discrètement un coup de genou à Niran sous la table.
— Arrête, murmura-t-il.
Mais Niran l’ignora.
— Non, répondit finalement le garçon.
— Alors ce n’est pas ta place.
Silence.
Cette fois, même l’ami derrière lui ne souriait plus.
— Tu sais qui je suis ?
Niran soupira.
— Pourquoi tout le monde me demande ça aujourd’hui ?
Le garçon plissa légèrement les yeux.
— Kawin.
— D’accord.
— D’accord ?
— Tu viens de me donner ton prénom. Je suis censé faire quoi d’autre ?
Un rire éclata au fond de la salle.
Kawin tourna simplement la tête.
Le rire s’arrêta immédiatement.
Niran leva un sourcil.
Ridicule.
— Kawin, laisse tomber, intervint son ami. Assieds-toi ailleurs pour aujourd’hui.
— Non.
Kawin tira la chaise située juste devant Niran et s’assit.
Son ami secoua la tête avant de prendre la place à côté.
Mek se pencha immédiatement vers Niran.
— T’es complètement malade.
— Pourquoi ?
— Personne lui parle comme ça.
— Il voulait une chaise, pas mon rein.
— Tu comprends pas.
— Et je veux pas comprendre.
Devant eux, Kawin tourna légèrement la tête.
— Je t’entends.
Niran répondit immédiatement :
— Tant mieux.
Mek posa son front contre la table.
— Je vais changer de groupe.
Le professeur entra quelques instants plus tard.
Après une présentation du semestre qui sembla durer une éternité, il annonça leur premier projet.
— Vous travaillerez par binômes.
Toute la salle commença immédiatement à s’agiter.
Mek se retourna vers Niran.
— Nous deux.
— Évidemment.
— J’ai déjà le sujet parfait.
Le professeur leva la voix.
— Les binômes seront tirés au sort.
Mek s’immobilisa.
— Non.
Niran sourit.
— Ton sujet parfait vient de mourir.
Une liste apparut sur l’écran.
Les noms défilèrent.
Mek fut associé à une fille appelée Pim.
— Trahison, souffla-t-il.
Puis le professeur continua.
— Niran Sutham…
Niran releva la tête.
— Avec Kawin Rattanakul.
La salle devint étrangement silencieuse.
Niran regarda lentement devant lui.
Kawin venait lui aussi de se retourner.
Leurs regards se croisèrent.
— Non, dit Kawin.
Le professeur releva les yeux.
— Pardon ?
— Changez mon binôme.
Niran sentit immédiatement son irritation revenir.
— Ça tombe bien, j’allais demander la même chose.
Quelques étudiants rirent.
— Aucun changement, répondit le professeur. Le projet représente quarante pour cent de votre note finale. Vous présenterez ensemble dans six semaines.
Kawin se retourna.
Niran fixa l’écran.
Six semaines.
Il devait travailler pendant six semaines avec ce type.
À côté de lui, Mek murmura :
— Je crois que l’université te déteste.
À midi, ils s’installèrent dans un petit restaurant face au campus.
— Donc, expliqua Mek, Kawin Rattanakul.
— Encore lui ?
— Tu dois comprendre dans quoi tu viens de mettre les pieds.
Niran prit une bouchée de riz.
— Vas-y.
— Sa famille possède des hôtels, des centres commerciaux et je sais même plus quoi d’autre. Son père finance une partie des événements de l’université.
— Et ?
— Et Kawin obtient généralement ce qu’il veut.
— Pas ma chaise.
Mek éclata de rire.
— C’est précisément le problème.
Niran consulta son téléphone.
Une nouvelle notification venait d’apparaître.
Nouveau message — numéro inconnu.
Bibliothèque. 18 h.
Niran fronça les sourcils.
Un deuxième message arriva.
Pour le projet.
Il comprit immédiatement.
Tu pourrais commencer par dire bonjour.
La réponse arriva presque instantanément.
18 h.
Niran tapa :
Non.
Trois petits points apparurent.
Puis disparurent.
Puis revinrent.
Pourquoi ?
Niran sourit.
Parce que tu me donnes un ordre.
Cette fois, aucune réponse.
Mek regardait son écran.
— C’est lui ?
— Probablement.
— Tu viens de dire non à Kawin ?
— Oui.
Mek posa sa cuillère.
— Je veux assister à ton enterrement.
À 17 h 58, Niran entra dans la bibliothèque.
Pas parce que Kawin lui avait demandé.
C’est du moins ce qu’il se répétait.
Il avait simplement besoin de commencer ce projet rapidement.
Kawin était déjà installé au fond.
Ordinateur ouvert.
Documents imprimés.
Deux cafés posés sur la table.
Niran s’assit en face.
— T’es venu.
— Pour ma note.
Kawin poussa un café vers lui.
— J’en veux pas.
— Je l’ai déjà acheté.
— Ça reste ton problème.
Kawin le fixa quelques secondes.
— T’es toujours comme ça ?
— Comme quoi ?
— Insupportable.
Niran sourit légèrement.
— Seulement avec les gens insupportables.
Pour la première fois, quelque chose changea dans le regard de Kawin.
Presque un sourire.
Mais il disparut aussitôt.
— On doit analyser l’expansion internationale d’une entreprise thaïlandaise.
— J’ai vu.
— J’ai sélectionné trois entreprises.
Kawin fit pivoter son ordinateur.
Niran parcourut les documents.
Il dut reconnaître une chose : Kawin avait travaillé.
Beaucoup.
— La deuxième, dit Niran.
— Pourquoi ?
— Plus intéressante. Et les données sont accessibles.
— Je préfère la première.
— Alors pourquoi tu demandes mon avis ?
Kawin resta silencieux.
Niran croisa les bras.
— Un travail en binôme implique deux personnes.
— Je sais travailler en équipe.
— J’ai des doutes.
Kawin se pencha légèrement vers lui.
— Et moi, j’ai des doutes sur le fait que tu sois capable de parler cinq minutes sans me provoquer.
— On essaye ?
— D’accord.
Ils se regardèrent.
Une seconde.
Deux secondes.
Trois.
Niran détourna les yeux.
— La deuxième entreprise reste meilleure.
Kawin eut un petit rire.
Niran releva immédiatement la tête.
— Quoi ?
— T’as perdu.
— C’était pas un concours.
— T’as détourné les yeux.
— Parce que regarder ta tête m’énerve.
— Bien sûr.
Niran sentit ses joues chauffer légèrement.
Et ça l’agaça encore davantage.
Ils travaillèrent finalement presque deux heures.
Et contre toute attente, Kawin était efficace.
Très efficace.
Ils se disputaient régulièrement, mais leurs idées fonctionnaient étrangement bien ensemble.
Vers vingt heures, Niran ferma son ordinateur.
— J’arrête.
— Il reste la deuxième partie.
— Et il reste cinq semaines et six jours.
Il se leva.
Kawin consulta l’extérieur.
— Il pleut.
Niran regarda par la fenêtre.
Une pluie torrentielle tombait sur Bangkok.
— Super.
— Comment tu rentres ?
— Bus.
— Je te ramène.
— Non.
Kawin soupira.
— Pourquoi tu refuses absolument tout ce que je propose ?
— Parce que tu ne proposes pas. Tu décides.
— D’accord.
Il se leva.
Puis, d’une voix exagérément calme :
— Niran, accepterais-tu, s’il te plaît, que je te ramène chez toi afin que tu évites de traverser Bangkok sous une pluie pareille ?
Niran le regarda.
— Non.
Kawin ferma les yeux.
Niran éclata de rire.
C’était la première fois.
Un vrai rire.
Et lorsque Kawin rouvrit les yeux, il ne répondit pas immédiatement.
Il le regardait simplement.
Niran cessa progressivement de rire.
— Quoi ?
— Rien.
Mais quelque chose venait de changer.
Une fraction de seconde.
Une sensation étrange.
Niran attrapa son sac.
— À demain.
Il commença à partir.
— Niran.
Il se retourna.
Kawin lui tendait le café acheté deux heures auparavant.
— Prends-le au moins.
Niran hésita.
Puis revint le récupérer.
Leurs doigts se frôlèrent.
À peine une seconde.
Pourtant, Niran retira immédiatement sa main.
Kawin le remarqua.
Aucun des deux ne dit rien.
— Merci, murmura finalement Niran.
Il partit.
Kawin resta seul près de la table.
Quelques secondes plus tard, Phayu apparut au bout de l’allée entre les bibliothèques.
— Alors ?
Kawin sursauta presque.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je vous observais.
— T’as vraiment rien d’autre à faire ?
Phayu s’assit à la place de Niran.
— Deux cafés ?
— Tais-toi.
— Tu lui as acheté un café.
— On travaillait.
— Tu ne m’as jamais acheté de café quand on travaillait ensemble.
Kawin rangea brutalement son ordinateur.
Phayu souriait de plus en plus.
— Il te plaît.
Kawin releva immédiatement les yeux.
— N’importe quoi.
— Kawin.
— Il m’énerve.
— Ah.
Phayu hocha lentement la tête.
— Donc il te plaît énormément.
Kawin lui lança un regard noir avant de partir.
Phayu éclata de rire.
Dehors, Niran attendait sous l’entrée de la bibliothèque que la pluie diminue.
Il regarda le café dans sa main.
Puis, sans vraiment comprendre pourquoi, sourit.
Son téléphone vibra.
Kawin :
Demain. Même heure.
Niran leva les yeux au ciel.
Puis répondit :
Apprends à demander correctement.
Quelques secondes plus tard :
Tu veux travailler avec moi demain à 18 h ?
Niran observa le message.
Cette fois, son sourire revint.
Peut-être.
De l’autre côté des vitres de la bibliothèque, Kawin venait de lire sa réponse.
Et lui aussi souriait.
Aucun des deux ne le savait encore.
Mais cette chaise que Niran avait refusé de céder venait de bouleverser leur vie.








