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L'HÉRITAGE DE SAINT-VÉRAN

Tous droits réservés ©

Résumé

Elias Morel a gagné sa place à Saint-Véran à la force du poignet. Seul boursier au milieu des héritiers les plus fortunés d'Europe, il sait qu’il vaut mieux se faire discret. Se taire. Étudier. Survivre à l'année. C'est alors qu'il percute Lucien Valmont. Le golden boy de Saint-Véran : sublime, intouchable, impossible à ignorer. Et, pour une raison mystérieuse, Lucien regarde Elias comme s'ils s'étaient déjà rencontrés. Lorsque le destin les contraint à devenir colocataires, garder ses distances devient impossible. Entre secrets murmurés, heures de colle le samedi, initiations nocturnes et moments volés entre deux cours, Elias commence à soupçonner que la cruauté de Lucien dissimule quelque chose de bien plus complexe. L'histoire d'un été oublié. D'un garçon dont Elias se souvient à peine. Et d'une promesse que Lucien, lui, n'a jamais oubliée. À Saint-Véran, tout le monde a des secrets. Il se trouve simplement que celui de Lucien, c'est Elias.

Genre :
Lgbtq,Romance
Auteur :
dearadulting
Statut :
Terminé
Chapitres :
31
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

THE FIRST DAY

J’arrive à Saint-Véran avec une valise, un manteau d’occasion et une lettre de bourse pliée tant de fois que les bords en sont devenus tout mous.

La lettre est dans la poche intérieure de mon manteau.

Je vérifie sa présence deux fois avant même de sortir de la voiture.

Puis une troisième fois.

Juste pour être sûr.

Le papier est toujours là.

Mon nom est toujours imprimé en haut.

ELIAS MOREL.

ACADÉMIE SAINT-VÉRAN.

BOURSE D'ÉTUDES COMPLÈTE.

Je laisse mes doigts se poser dessus une seconde avant de retirer ma main.

Je ne sais pas pourquoi je suis nerveux.

C'est un mensonge.

Je sais exactement pourquoi.

Parce que l'académie devant moi ressemble au genre d'endroit que je n'ai vu que dans les films.

Le taxi s'arrête sous une paire d'énormes portails en fer forgé.

Des lettres dorées sont incrustées dans le métal noir.

ACADÉMIE SAINT-VÉRAN.

En dessous, il y a un blason : un écusson entouré de feuilles de laurier, avec une montagne qui se dresse derrière une fine croix en argent.

Je regarde à travers la vitre.

« C'est l'école ? »

Le chauffeur me regarde dans le rétroviseur.

« Oui. »

Il dit ça comme si je devais déjà le savoir.

Je reporte mon regard sur l'académie.

Pendant quelques secondes, j'oublie de respirer.

Saint-Véran n'est pas une école.

C'est un château qui fait semblant d'en être une.

Des tours en pierre grise se dressent au-dessus d'arbres vert sombre. Des fenêtres étroites s'étirent sur trois ou quatre étages. Du lierre recouvre des pans entiers des murs, s'enroulant autour des balcons et grimpant vers des toits pointus.

Au-delà de l'académie, les montagnes sont immenses.

La neige repose sur leurs sommets sous un ciel de matin pâle.

Et quelque part au-delà des murs de pierre, caché derrière les arbres, je peux apercevoir la surface bleu argenté du lac Léman.

Je prends soudainement conscience de mon manteau.

Il est vieux.

Pas horrible.

Juste vieux.

Les poignets sont légèrement usés, et il y a une minuscule déchirure réparée près de la poche intérieure.

Ma valise est pire.

Une roue grince.

La poignée se bloque parfois.

Je l'ai achetée dans une boutique d'occasion il y a trois ans parce que c'était la moins chère qui n'avait pas l'air de tomber en pièces immédiatement.

Je regarde les voitures qui passent les portails.

Une Mercedes noire.

Une Bentley bleu foncé.

Une autre voiture noire aux vitres teintées.

Un chauffeur en costume sort et ouvre la portière arrière pour un garçon qui semble avoir mon âge.

Le garçon ne porte même pas son propre sac.

Quelqu'un d'autre le fait pour lui.

Je regarde ma valise.

Une roue grince de nouveau.

Génial.

« Premier jour ? » demande le chauffeur.

« Oui. »

« Saint-Véran ? »

« Oui. »

Il hoche la tête comme si cela expliquait tout.

Peut-être que c'est le cas.

« Bonne chance. »

Je ne sais pas s'il est sincère.

Je le paie, le remercie et descends.

Le froid me saisit immédiatement.

Ça sent la pluie, la pierre et le pin.

Je serre mon manteau contre moi.

Puis je lève les yeux vers l'académie.

Je me répète la même chose que depuis que la lettre d'admission est arrivée.

Garde profil bas.

Étudie.

Ne cherche pas les ennuis.

Ne te ridiculise pas.

Et surtout :

Ne laisse personne voir que tu es terrifié.

Je saisis ma valise.

La roue grince.

Je me mets en marche.

La cour est déjà bondée.

Les élèves se déplacent entre les bâtiments par petits groupes.

Certains portent l'uniforme noir de Saint-Véran avec des bordures dorées.

D'autres sont vêtus de manteaux coûteux qui coûtent probablement plus cher que tout ce que je possède.

Tout le monde semble connaître tout le monde.

Ils rient.

Ils s'interpellent à travers la cour.

Ils se plaignent des emplois du temps.

Ils discutent des soirées.

Ils parlent des vacances d'été comme si passer deux semaines à Monaco ou aller skier à Courchevel était une chose que tout le monde fait.

Je marche parmi eux comme un fantôme.

Personne ne me regarde.

Je préfère ça comme ça.

Un grand garçon blond passe devant moi avec deux amis.

« Tu as entendu dire que les Valmont ont acheté le chalet à Verbier ? »

« Encore ? »

« Apparemment. »

« Évidemment. »

Ils rient.

Je ne sais pas de qui ils parlent.

Je ne devrais probablement pas m'en soucier.

Je regarde le plan que l'académie m'a envoyé.

Il y a quatre bâtiments.

Cinq dortoirs.

Une bibliothèque.

Deux amphithéâtres.

Un complexe sportif.

Une chapelle.

Un réfectoire.

Une infirmerie.

Plusieurs cours intérieures.

Et apparemment, tout un système de passages souterrains où le livret d'accueil nous interdit très explicitement d'entrer.

Je fixe le plan.

Puis les bâtiments.

Puis le plan à nouveau.

Mon premier cours est dans quinze minutes.

Parfait.

Je me dirige vers ce qui me semble être le bâtiment principal des études.

Dix minutes plus tard, je réalise que je ne suis pas au bon endroit.

Cinq minutes après ça, je réalise que je n'ai absolument aucune idée d'où je suis.

Je me tiens sous une arche en pierre, à fixer un couloir qui ressemble exactement à celui dans lequel je me trouvais il y a cinq minutes.

Je fais demi-tour.

Il y a deux escaliers.

Je n'ai aucune idée de celui par lequel je suis arrivé.

« Brillant. »

Je murmure ce mot pour moi-même.

Un groupe d'élèves passe devant moi.

J'envisage de leur demander mon chemin.

Je ne le fais pas.

Ils ont l’air du genre de personnes qui devineraient immédiatement que je ne suis pas à ma place ici.

Au lieu de cela, je déplie à nouveau ma carte.

Le papier se prend dans le vent.

Je le rattrape.

Ma valise roule en arrière.

J'attrape la poignée.

La carte glisse de ma main.

« Non… »

Je m’élance pour la récupérer.

Ma valise se coince sur le rebord d’une marche en pierre.

La poignée donne un à-coup.

La valise bascule.

Et je rentre directement dans quelqu’un.

Le choc est brutal.

Mon épaule heurte un torse.

Mes livres s’envolent de mes bras.

La carte flotte gracieusement jusqu'au sol.

Ma valise tombe avec un bruit sourd et humiliant.

Pendant une seconde atroce, tout le couloir semble devenir silencieux.

Je me fige.

« Pardon. »

Les mots sortent tout seuls.

Je m’accroupis.

« Je suis vraiment désolé. »

J'essaie d'attraper mes livres.

Une autre main s'étire vers le même livre.

Je m’arrête.

La main est longue, pâle, et marquée de légères égratignures sur les phalanges.

Je lève les yeux.

Et j'en oublie ce que j'allais dire.

Il est grand.

Très grand.

Il a des épaules larges sous un blazer noir Saint-Véran parfaitement ajusté.

Sa cravate est légèrement desserrée, comme s’il s’ennuyait déjà de la porter.

Des cheveux blond foncé tombent en bataille sur son front.

Son visage est du genre à vous faire comprendre pourquoi on écrit des chansons sur les beaux inconnus.

Mâchoire marquée.

Nez droit.

Yeux gris bleu.

Il ne sourit pas.

Il n'a pas l'air en colère non plus.

Il me regarde simplement.

Comme s'il avait oublié comment bouger.

Je regarde derrière lui.

Deux garçons se tiennent à quelques mètres.

Ils me dévisagent.

Une fille à proximité s’est arrêtée de marcher.

Quelqu'un chuchote quelque chose.

Puis une autre voix répond.

« C’est Valmont. »

J’ai l’estomac qui se noue.

Un autre murmure.

« Lucien. »

Ce nom, je le connais.

Pas parce que je le connais personnellement.

Mais parce que je l'ai déjà entendu trois fois depuis mon arrivée.

Lucien Valmont.

Son nom apparaît sur le site internet de l’académie.

Capitaine de l’équipe de rugby.

Champion national junior d’escrime.

L’un des élèves les mieux classés de Saint-Véran.

Sa famille a fait don d’une aile entière à l’académie.

Il paraît qu'un portrait de son grand-père est accroché quelque part dans le bâtiment administratif.

Tout le monde connaît Lucien Valmont.

Tout le monde, sauf moi.

Il baisse les yeux vers le livre dans sa main.

Puis il me regarde à nouveau.

Quelque chose change dans son expression.

C’est si rapide que je manque de le rater.

Ses yeux s’écarquillent.

Pas beaucoup.

Juste assez.

La plus infime fissure sur un masque par ailleurs parfait.

Ses doigts se crispent sur mon livre.

Il scrute mon visage comme s’il cherchait quelque chose.

Puis il prononce mon nom.

« Elias. »

J’arrête de respirer.

Je ne me souviens pas lui avoir dit mon nom.

Il me fixe.

Pendant une seconde étrange, le couloir disparaît.

Il n’y a plus que lui.

Et ce sentiment bizarre d’avoir déjà vu ces yeux quelque part.

Pas ici.

Ailleurs.

Quelque part très loin.

Puis son expression devient encore plus étrange.

Presque incrédule.

« Tu es là. »

Sa voix est basse.

Je cligne des yeux.

« Quoi ? »

Il ne répond pas.

Je regarde derrière moi, me demandant s’il parle à quelqu’un d’autre.

Il n’y a personne.

Juste moi.

Je me montre du doigt.

« Moi ? »

Sa bouche se contracte.

Pas tout à fait un sourire.

Quelque chose de plus triste.

Quelque chose que je ne comprends pas.

« Oui. »

Je le fixe.

Il me dit quelque chose.

C’est impossible.

Je ne l’ai jamais vu auparavant.

Enfin, je ne crois pas.

« Est-ce qu’on s’est déjà rencontrés ? »

La question m’échappe avant que je puisse la retenir.

Son expression change de nouveau.

Cette fois, toute la chaleur qui semblait présente disparaît.

« Apparemment non. »

Je fronce les sourcils.

« Pardon ? »

Il me rend mon livre.

Ses doigts effleurent les miens.

Ce n'est rien.

À peine un contact.

Pourtant, mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

Je retire ma main trop brusquement.

Il le remarque.

Évidemment qu’il le remarque.

Ses yeux descendent brièvement vers ma main avant de revenir à mon visage.

« Tu es en retard. »

Je regarde l'horloge au-dessus du couloir.

Mon premier cours commence dans deux minutes.

« Oh. »

La panique remplace immédiatement tout le reste.

« J-je suis perdu. »

L’un des garçons derrière lui rit.

Lucien ne rit pas.

Il se baisse et ramasse ma carte.

Il la déplie.

La regarde une fois.

Puis la replie.

« Tu tournes en rond. »

Mon visage s’enflamme.

« J’avais remarqué. »

« Évidemment. »

Je le regarde.

Il a l’air tout à fait sérieux.

Puis, à ma grande surprise, il me tend la carte.

« Viens. »

« Où ça ? »

« Histoire. »

« Tu sais où c’est ? »

Il me lance un regard.

« Oui. »

J’hésite.

Il se met en marche.

Après deux pas, il se retourne.

Je suis toujours planté là.

« Tu viens ? »

J’attrape ma valise.

La roue couine.

Il baisse les yeux.

Puis il me regarde.

Il regarde de nouveau la valise.

Il ne dit rien.

Pour une raison obscure, c’est pire.

Nous traversons la cour ensemble.

Je garde mes distances.

Lucien n’a pas l’air dérangé.

Les gens nous dévisagent.

J’essaie de ne pas faire attention.

Ça devient de plus en plus dur quand les élèves tournent ouvertement la tête pour nous regarder.

Une fille près de la fontaine chuchote quelque chose à son amie.

Toutes les deux me fixent.

Je regarde immédiatement le sol.

Je ne devrais pas marcher à côté de lui.

Je le sais déjà.

Il est à sa place ici.

Pas moi.

On dirait que Saint-Véran a été construit spécialement pour lui.

Moi, on dirait que j’ai atterri ici par accident.

« Tu n’es pas obligé de marcher avec moi. »

« Je sais. »

Je lance un coup d’œil vers lui.

« Alors, pourquoi tu le fais ? »

Il continue de marcher.

« Parce que tu vas te perdre encore une fois. »

« Non, c’est faux. »

« C’est déjà arrivé. »

Je n’ai rien à répondre à ça.

Nous entrons dans le bâtiment principal.

La température chute.

Le couloir est immense, bordé de boiseries sombres et de portraits d’anciens directeurs.

Certains sont vieux de plusieurs siècles.

D’autres sont si récents qu’ils ont l’air vivants.

Des plaques dorées indiquent leurs noms et leurs dates.

Le sol est en marbre poli.

Le plafond est voûté au-dessus de nous.

La lumière traverse les hauts vitraux.

Je reste bouche bée.

Lucien le remarque.

« Tu n’es jamais venu ici. »

C’est une affirmation.

« Non. »

« Premier jour ? »

« Oui. »

« Je sais. »

Je le regarde à nouveau.

« Comment tu sais ? »

Il regarde devant lui.

« Tu as cette tête-là. »

« Quelle tête ? »

« Comme si tu essayais de mémoriser chaque issue. »

Je manque d’en rire.

De peu.

« Peut-être que c’est le cas. »

« Tu devrais. »

Il dit ça avec tant de détachement que je me demande s’il plaisante.

Puis nous arrivons à la salle de classe.

Il ouvre la porte.

Tout le monde lève les yeux.

Le professeur s’interrompt.

Lucien entre.

La pièce devient soudainement plus silencieuse.

Il ne salue personne.

Il se dirige simplement vers le dernier rang.

Puis il me regarde.

Je réalise avec horreur que la seule place vide est à côté de lui.

Je reste planté sur le seuil.

« Non. »

Lucien hausse un sourcil.

« Quoi ? »

« Je veux dire... »

Je regarde autour de moi.

Il doit bien y avoir une autre chaise.

Le professeur me regarde.

« Monsieur Morel ? »

« Oui. »

« Vous comptez vous joindre à nous ? »

Je sens le rouge me monter aux joues.

« Oui, monsieur. »

Je me dirige vers le siège vide.

Lucien enlève son sac de la chaise.

Je m’assois.

Le professeur reprend son cours.

Je sors mon carnet.

Mes mains tremblent encore un peu.

Je me force à les calmer.

On est à Saint-Véran.

J’ai gagné ma place ici.

J’ai obtenu cette bourse.

Je ne vais pas passer mon premier jour à me cacher derrière un bureau.

Je regarde vers le tableau.

Puis je le sens.

Quelqu’un m’observe.

Je me tourne.

Lucien me fixe.

Pas mon carnet.

Pas le professeur.

Moi.

Son expression est indéchiffrable.

Je chuchote : « Quoi ? »

Il détourne le regard.

« Rien. »

Je me retourne.

Mais je n’arrive plus à me concentrer.

Il y a quelque chose chez lui.

Quelque chose de familier.

Quelque chose d’enfoui sous cette sensation étrange qui me serre la poitrine.

Un souvenir que je n’arrive pas à atteindre.

Une voix que je reconnais presque.

Un lac sous un ciel d’été.

Un garçon qui rit.

Une médaille d’argent qui brille au soleil.

Je cligne des yeux.

Le souvenir s’efface.

Je secoue la tête.

C’est la fatigue.

C’est tout.

Ça doit être ça.

Je regarde par la fenêtre.

Au-delà de la vitre, les montagnes dominent Saint-Véran.

Magnifiques.

Froides.

Intouchables.

Je suis venu ici pour étudier.

Pour construire mon avenir.

Pour prouver qu’un garçon comme moi a sa place dans un endroit pareil.

Je suis loin de me douter qu’à la fin de l’année, cette académie deviendra l’endroit où je perdrai presque toutes les certitudes avec lesquelles je suis arrivé.

J’ignore que le garçon assis à côté de moi deviendra la personne en qui j’ai le plus confiance.

J’ignore que le garçon calme d’un été oublié est assis à moins d’un mètre de moi.

J’ignore que Lucien Valmont se souvient de moi depuis des années.

Tout ce que je sais, c’est que le premier jour à Saint-Véran, je me suis perdu.

Je suis tombé sur le petit prodige de l’académie.

Et, je ne sais pas comment, il m’a regardé comme s’il m’attendait depuis toujours.

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