Chapitre 1 — La route sans lumière
La forêt n’avait pas de fin. Ou du moins, c’est ce que Lin Yue croyait. Elle avançait à tâtons, une main tendue devant elle pour sentir le moindre arbre, le moindre rocher, le moindre souffle de vent. Ses pieds nus s’enfonçaient parfois dans la terre humide, et le froid la mordait jusqu’aux os. Chaque pas était un effort, chaque respiration un rappel que la vie pouvait être trop lourde pour un seul corps.
Elle avançait depuis ce qui lui semblait une éternité. La faim lui tiraillait l’estomac, mais elle n’avait plus la force de chercher. Chaque village qu’elle croisait semblait désert, chaque chemin semblait la renvoyer vers une solitude qu’elle connaissait déjà trop bien. La dernière fois qu’elle avait vu le monde, c’était derrière ses paupières closes. La lumière avait cessé de lui appartenir le jour où elle avait perdu tout ce qui donnait sens à sa vie.
Le vent lui apportait parfois des odeurs : un feu de bois, des fleurs sauvages, la pluie tombée sur des feuilles mortes. Ces parfums étaient des cartes, des guides qu’elle suivait maladroitement. Mais parfois, ils la trompaient. Parfois, ils annonçaient la présence d’habitants qui avaient fui depuis longtemps, ou de la nourriture qui n’existait plus.
Ses mains traçaient le vide devant elle. Les branches d’un arbre, la mousse humide, un tronc rugueux. Chaque texture était un monde qu’elle explorait avec les doigts. Elle apprenait à « voir » avec sa peau, à lire les contours, les aspérités, les creux et les bosses. Son corps tout entier était devenu un outil de perception. Son ouïe captait le moindre craquement, le moindre bruissement de feuilles, parfois même le battement d’un oiseau invisible.
Elle marchait seule, depuis des jours ou des semaines. Le temps avait perdu sa cohérence. Les heures se confondaient avec les nuits, et les nuits se fondaient dans un éternel silence. La faim lui avait donné la force de continuer, mais elle ne mendiait plus. Les rares habitants qu’elle avait croisés la regardaient avec pitié, ou pire, avec méfiance. Alors elle apprit à se cacher, à s’effacer, à ne déranger personne.
Parfois, elle s’arrêtait. Ses genoux fléchissaient sous la fatigue. Son dos se voûtait sous le poids invisible de sa douleur. Et elle s’assoyait sur la terre froide, ses mains contre ses jambes, respirant le monde sans le voir. C’était dans ces moments que les souvenirs revenaient. Son mari… son rire… sa chaleur… le contact de ses mains sur les siennes. Et à chaque souvenir, une déchirure nouvelle s’ouvrait dans son cœur.
Elle avait construit une tombe pour lui dans les bois, simple et fragile. Un bout de bois planté dans la terre, son nom gravé maladroitement, la terre tassée de ses mains. C’était tout ce qui lui restait de lui. Chaque fois qu’elle se souvenait de ce moment, elle sentait ses doigts encore collés à sa chair, le poids de son corps dans ses bras. Le monde avait continué à tourner, mais pour elle, il s’était arrêté là, sous un arbre silencieux, dans un trou qu’elle avait creusé seule.
Le soleil se levait, le soleil se couchait, et Lin Yue continuait de marcher. Elle ne savait plus combien de temps elle avait marché ni combien de jours s’étaient écoulés depuis qu’elle avait quitté le village. Le froid et la faim étaient devenus ses compagnons constants. Chaque pas était douloureux, chaque souffle lui semblait un exploit. Mais elle avançait. Parce qu’il fallait avancer. Parce qu’il fallait continuer. Même si personne ne l’attendait, même si la route ne menait nulle part.
Et dans ce silence, cette solitude, quelque chose d’autre grandissait. Une détermination étrange, sourde, presque douloureuse. Elle ne voulait pas mourir. Pas encore. Elle ne voulait pas laisser son corps tomber dans l’oubli, ni ses souvenirs disparaître dans le vent. Elle voulait marcher. Elle voulait survivre. Même si cela signifiait marcher seule, à l’aveugle, dans un monde qu’elle ne pourrait jamais revoir.
Le vent s’engouffra entre les arbres, caressant son visage. Elle leva légèrement la tête, comme pour sentir sa présence. Elle n’avait pas peur. Ou peut-être que si, mais elle avait appris à avancer malgré la peur. La route continuait devant elle, invisible, infinie. Et elle continuait de marcher.








