EMBARQUEMENT
Le formulaire GRC-12B n’existe pas.
Pas abîmé, pas égaré dans un bordereau de transfert mal rempli : absent. La case est remplie avec la date du 13 novembre 2019, mais le formulaire, lui, s’est évaporé.
Je referme le classeur.
Cela va faire deux ans que je travaille à l’unité des saisies judiciaires de Québec, et je n’ai jamais vu un formulaire GRC-12B manquer dans un dossier de cette catégorie. Ce n’est pas le genre de document qu’on oublie de remplir.
Je rouvre le classeur. La page n’est pas réapparue.
GRC-12B… Pas le genre de document qu’on oublie de remplir. Le genre qu’on retire.
Je pose le classeur à plat sur la table d’examen et, de chaque côté de celui-ci, je pose mes index sur la table. C’est une habitude que j’ai depuis que je suis petite lorsque j’essaie de me calmer. Mathieu disait que je ressemblais à Edward Cullen de Twilight. Il disait ça en imitant ma tête, les sourcils froncés, la bouche serrée, et il riait avant que j’aie le temps de m’énerver.
Son rire me manque. Je chasse l’image. Je me concentre.
J’ai devant moi le dossier 2019-QC-4471. Saisie d’un Cessna 185 immatriculé C-FZSO, intercepté en novembre 2019 au nord du réservoir Manicouagan. Plan de vol falsifié. Trafic de drogues et suspicion de blanchiment d’argent. Classé sans suite en février 2020 pour faute de preuves suffisantes, indique la note de clôture. La phrase parfaite pour enterrer une affaire qui implique un aéronef piloté sans instruments, ni GPS, ni transpondeur actif, au-dessus du 50e parallèle en pleine tempête de neige.
Il n’y a que deux possibilités : soit le pilote est un abruti fini, soit un AS qui ne voulait pas se faire prendre.
Le formulaire qui devrait lister les appareils électroniques saisis à bord est vide à moitié — comme si quelqu’un avait commencé à le remplir et s’était ravisé. Ou comme si quelqu’un l’avait remplacé.
J’ouvre le registre électronique, je tape le numéro de dossier. L’écran me renvoie l’historique des consultations. Quatre entrées depuis l’archivage initial. Les trois premières correspondent aux enquêteurs liés à l’affaire. La quatrième appartient à un certain Martin Lévesque, avec une date de consultation qui me fait cligner des yeux.
Je relis.
Martin Lévesque a consulté physiquement ce dossier à Québec huit mois après avoir été muté à Vancouver.
Un agent muté à Vancouver ne prend pas l’avion pour consulter un dossier archivé à Québec sans laisser une trace de déplacement, une autorisation de mission, un motif inscrit quelque part. Il n’y en a aucune. Ce que ça veut dire est simple et il n’y a que trois possibilités : une erreur de saisie, une faille système, ou quelqu’un a utilisé les identifiants de cet agent après son départ.
La troisième possibilité implique un accès aux archives. Un code d’entrée. Un complice de l’intérieur.
Je regarde l’heure. Onze heures quarante-deux. Les couloirs débordent de voix, de pas pressés, de dossiers qu’on transporte d’un bureau à l’autre. Quelqu’un rit près des ascenseurs. Une imprimante recrache des feuilles sans interruption. Le téléphone d’un poste voisin sonne trois fois avant qu’on décroche sèchement.
Le service vit normalement autour de moi.
Et pourtant, quelque chose s’est déplacé.
Pas dans le couloir. Dans l’air entre mes épaules. Une pression discrète, sourde, comme si le fait d’ouvrir ce registre avait changé quelque chose que je ne peux pas encore nommer.
Je me lève.
Le bureau de Joseph est au bout du couloir, deuxième porte à gauche après la photocopieuse. La lumière est allumée. Je frappe deux coups.
— Entrez.
Joseph Marchand a cinquante-trois ans, des lunettes à monture dorée et la manie d’aligner ses stylos perpendiculairement au bord de son bureau. Il lève les yeux quand je pousse la porte. Son regard descend sur le classeur que je tiens contre moi.
— Laurie-Anne. Tu veux-tu quelque chose ?
Je pose le dossier sur son bureau. Je lui explique en trois minutes : le formulaire absent, la consultation fantôme, la date impossible. Je parle vite, avec précision, sans commentaire. Les faits dans l’ordre où je les ai trouvés.
Joseph écoute. Il hoche la tête à deux reprises. Quand j’ai fini, il retire ses lunettes, les pose sur le bureau — dans l’alignement de ses stylos, automatiquement — et se frotte l’arête du nez.
— Et donc ? C’est une affaire classée. Qu’est-ce que tu espères tirer de ça ?
— Je veux savoir ce qui s’est passé avec ce dossier.
— Tu recommences ? Encore un dossier lié à ton frère ? dit-il dans un soupir.
— Non, je mens.
Il ne répond pas tout de suite. Il ferme le dossier, regarde son numéro. Il s’avoue finalement vaincu :
— Bon, très bien. Je remonte ça aux Affaires internes. Par contre — avant de t’intéresser à ça, dit-il en tapotant la chemise cartonnée — tu termines les dossiers en cours.
— Oui, monsieur. À vos ordres.
Un sourire de gamine me monte jusqu’aux oreilles.
— Bien sûr. Il sourit. Le genre de sourire qu’on apprend dans les formations en management. Et s’il te plaît, n’emporte rien chez toi. Tu n’as toujours pas retrouvé la liste des preuves du dossier 2025-QC-23, et je ne tiens pas à perdre encore des documents. Même de dossiers clôturés.
Mon sourire devient une grimace. Je reprends le classeur. Je repars vers la salle des archives.
Je m’arrête devant la photocopieuse.
Je pose le classeur sur le plateau. La lumière du scanner passe et repasse. Je reste là une seconde à regarder la couverture cartonnée, le numéro tamponné en rouge, le matricule écrit à la main dans le coin inférieur droit.
C-FZSO.
Je n’ai pas besoin de chercher dans ma mémoire. Pas du tout. Ce matricule, je le connais par cœur. Il n’apparaît pas que dans ce dossier — il apparaît ailleurs. Dans quelque chose qui n’aurait aucune raison d’être lié à une saisie de 2019.
La pression entre mes omoplates revient. Plus forte. Je la reconnais comme une vieille connaissance — c’est la même que le soir où Mathieu m’avait appelée pour me dire qu’il partait en déplacement sans donner de détails. Trois jours plus tard, on m’appelait pour m’annoncer le crash.
Je laisse les photocopies dans la machine.
Je prends le dossier et je vais au rayon G-7.
Le rayon G-7 est dédié aux accidents aériens avec procédure judiciaire terminée. Le parent pauvre des archives, celui que personne ne consulte deux fois. Je connais sa géographie par habitude, même si je n’ai aucune raison professionnelle d’y être.
Je trouve ce que je cherche en quatre minutes.
Rapport d’accident Transport Canada, référence TC-2019-QC-0847. Novembre 2019. Un Cessna 185 s’est écrasé au nord du réservoir Manicouagan dans des conditions météorologiques dégradées. Cause officielle : perte de repère visuel avec le sol. Deux personnes à bord. Un mort, retrouvé sur le siège passager. Un disparu, probablement le pilote.
Le matricule de l’appareil est C-FZSO.
Je lis la ligne trois fois. Puis je regarde le nom du mort.
Mathieu Bédard.
Je reste dans cette position absurde, à moitié courbée entre deux rayons, avec les bras qui tremblent et le nom de mon frère imprimé en Times New Roman douze points sur un formulaire administratif de Transport Canada.
Mon frère Mathieu est mort dans un accident d’avion en novembre 2019. Il a été enterré le mois suivant. C’est moi qui ai trié les affaires de son appartement du Plateau, en m’interdisant de pleurer parce que ma mère n’en pouvait plus et que quelqu’un devait tenir debout.
Mathieu était mort dans un accident.
Le même avion.
Je repose le rapport sur l’étagère. Doucement. Avec la précision d’une personne qui sait que ses mains ne sont plus fiables.
Le reste de la journée passe dans l’indifférence tranquille du travail. Saisie de données. Archivage.
En fin de journée, je prends les escaliers jusqu’au parking. N’ayant pas retrouvé mes photocopies, je m’autorise à prendre le dossier officiel malgré l’interdiction de Joseph. Il dit que j’ai perdu un document — mais je suis quasi sûre que ce document n’a jamais existé dans ce dossier.
Quasi sûre.
Mes doigts battent machinalement la mesure sur le volant au rythme d’une pop insipide. La radio locale enchaîne les mêmes succès en boucle. Au feu rouge, il est 18h10. Épicerie avant de rentrer — du lait, des œufs, du café, surtout du café, et peut-être de quoi faire des pâtes. Rien qui demande de réfléchir.
Quand j’arrive dans le hall de mon immeuble, j’ai les bras chargés de deux sacs en papier brun remplis à ras bord. Le dossier, mon sac à main, mon foulard — j’ai tout pris en même temps pour éviter les allers-retours. Ça me bloque la vue.
L’ascenseur s’ouvre.
J’essaie de deviner lequel de mes voisins c’est. À la place, je remarque un homme. Grand, manteau sombre, la trentaine. Il me regarde une seconde avant de se replonger dans son téléphone.
— Quel étage ? me demande-t-il, me voyant incapable d’atteindre les boutons.
— Cinq, s’il vous plaît.
Il appuie. Les portes se referment. La situation n’a pas de bon sens — il venait de descendre. Pourquoi remonterait-il ?
Je n’ai pas le temps de formuler cette pensée jusqu’au bout.
Sa main se plaque sur ma bouche. Un mouchoir imprégné d’une odeur chimique. Mes bras sont chargés, je ne peux pas me défendre. Pas vraiment.
L’ascenseur devient flou.
Mes genoux cèdent.
Mes sacs tombent.
Et juste avant que le noir ne ferme tout, une voix basse, presque douce, à quelques centimètres de mon oreille :
— Tu aurais dû rester dans tes cartons, Laurie-Anne.








