Les Murs De Sa Mémoire par stephanefortin12 chez Inkitt
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Les murs de sa mémoire

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Résumé

Pendant quarante ans et à travers quarante-deux cycles d'amnésie et de reconstruction mentale, Stéphane a cherché à fuir un traumatisme d'enfance étouffé en 1984, s'inventant de fausses identités et des vies de rechange. En affrontant finalement le cœur de son passé et en ouvrant la porte de la pièce où il s'était autrefois enfermé, il accepte enfin la vérité sur sa culpabilité et renonce à ses mensonges. Réconcilié avec l'enfant qu'il était, il émerge de son long labyrinthe psychologique, libéré du poids de sa mémoire.

Genre :
Thriller
Auteur :
stephanefortin12
Statut :
Terminé
Chapitres :
34
Rating
5.0 1 avis
Classification par âge :
13+

L'Arrivée à Bellerose

​La pluie ne tombait pas simplement du ciel ; elle semblait s’abattre sur le monde comme une punition. Des rideaux d’eau denses et glacés se fracassaient contre le pare-brise, balayés sans relâche par les essuie-glaces dans un cliquetis mécanique, monotone et presque hypnotique. Au-delà des vitres, la forêt n’était qu’une masse sombre et informe, un entrelacs de branches noires s’agitant sous les rafales de vent. ​Vincent resserra ses mains sur le volant. Ses doigts le brûlaient, engourdis par le froid qui s’infiltrait à travers les joints fatigués de l’habitacle.

La route de terre et de gravier s’était transformée en une fondrière boueuse. Chaque kilomètre franchi depuis le village le plus proche semblait l’éloigner un peu plus de la civilisation, du bon sens et de la lumière. ​Il jeta un coup d’œil à la montre fixée à son poignet droit. Le cadran indiquait 17h45, mais l’obscurité était déjà totale. Les phares du véhicule découpaient une trouée blafarde dans le brouillard montant, révélant au dernier moment deux hauts piliers de pierre érodés par les décennies.

L’un d’eux portait encore une plaque de bronze ternie par le vert-de-gris : Domaine Bellerose. ​Vincent engaja le véhicule dans l’allée principale. Les arbres se resserrèrent au-dessus de lui, formant une voûte végétale oppressante qui étouffait jusqu’au bruit de la tempête. Puis, au détour d’un virage serré, le manoir apparut. ​C’était une demeure imposante, d’une architecture victorienne austère et anguleuse. Sa façade en pierres sombres semblait avoir absorbé toute la noirceur des environs.

De hautes fenêtres étroites observaient la nuit comme des yeux aveugles. Une seule pièce, à l’étage, émettait une lueur faible et vacillante, semblable à la flamme d’une bougie sur le point d’agoniser. ​Vincent coupa le moteur. Le silence qui suivit fut immédiat, lourd, presque physique, seulement troublé par le crépitement du métal chaud qui refroidissait et le marteau assourdissant de la pluie sur le toit de la voiture. ​Il attrapa sa serviette en cuir posée sur le siège passager, rajusta le col de son long manteau sombre et ouvrit la portière.

L’air froid et humide l’assaillit instantanément, pénétrant ses poumons avec une odeur d’humus trempé, d’eau stagnante et quelque chose d’autre, une note plus âcre, métallique, qu’il ne parvint pas tout à fait à identifier. ​Il gravit les marches en pierre du perron, le cœur battant à un rythme inutilement accéléré. Il s’efforça de retrouver son calme professionnel, cette posture d’ancrage et de neutralité bienveillante qu’il avait cultivée durant des années de pratique. Mais ce soir-là, quelque chose sous la surface de son esprit sonnait faux, comme une corde d’instrument trop tendue, prête à rompre.

​Avant même qu’il n’eût le temps d’actionner le lourd marteau de porte en fer forgé, la porte massive s’entrouvrit dans un gémissement de charnières rouillées. ​Une femme d’une soixantaine d’années, vêtue d’une robe noire austère et les cheveux tirés en un chignon strict, se tenait dans le vestibule. Son visage était creusé de rides profondes, mais ce furent ses yeux, fixes et dénués de toute chaleur, qui frappèrent immédiatement Vincent.

​« Docteur Vincent ? » demanda-t-elle d’une voix monotone, presque dénuée d’intonation. ​« Oui, Madame Vane. Je suis navré du retard, les conditions météo sur la route secondaire étaient... » ​« Entrez », le coupa-t-elle en se poussant légèrement sur le côté. « L’eau s’infiltre déjà partout. » ​Vincent franchit le seuil. L’intérieur du manoir n’offrait guère plus de chaleur que l’extérieur. L’air y était rassis, empreint d’une odeur de poussière ancienne, de bois humide et de cire fondu. Le vestibule était vaste, dominé par un imposant escalier en colimaçon dont la rampe en bois sculpté s’enfonçait dans la pénombre de l’étage supérieur. ​Madame Vane referma la porte derrière lui.

Le clac du verrou retentit dans l’entrée avec la netteté d’un coup de feu. ​« Elle est dans le petit salon », dit la gouvernante en désignant du bout de ses doigts effilés un couloir sombre sur la droite.

« Elle n’a presque rien mangé aujourd’hui. Elle ne parle pas. Elle attend. »

​« A-t-elle eu d’autres crises depuis mon appel téléphonique avec le cabinet ? » demanda Vincent en retirant son manteau dégoulinant pour le tendre à la femme. ​Madame Vane garda les bras le long du corps, ignorant le vêtement. Vincent hésita un instant, puis accrocha lui-même son manteau à un portemanteau en bois qui grimaça sous le poids. ​

« Élise ne fait pas de crises, Docteur », répondit-elle, son regard ancré dans le sien. « Elle écoute. C’est très différent.

» ​Sans attendre de réponse, la gouvernante se détourna et s’éloigna d’un pas glissant vers les profondeurs de la maison, disparaissant dans l’ombre sans faire le moindre bruit. ​Vincent resta seul un moment dans le vestibule. Il inspira lentement, tentant de chasser un malaise croissant. Il remit en ordre ses pensées. Sa mission était claire : Élise Bellerose était la seule survivante d’un drame effroyable survenu trois semaines plus tôt dans cette même demeure. Toute sa famille avait été sauvagement assassinée par un intrus.

Retrouvée prostrée au milieu du carnage, la jeune femme s’était murée dans un mutisme traumatique complet, refusant de quitter les lieux. Le parquet, cherchant à obtenir son témoignage avant que la mémoire des faits ne s’altère définitivement, avait mandaté Vincent pour une intervention d’urgence en immersion. ​ Il saisit fermement sa serviette en cuir et s’engagea dans le couloir. Les lattes du parquet gémissaient sous ses pas. Au mur, des portraits de famille aux cadres dorés mais usés semblaient le regarder passer. Les visages étaient flous, ternis par le temps ou mal éclairés par les rares appliques murales qui grésillaient faiblement. ​

Arrivé au bout du couloir, il s’arrêta devant une porte à deux battants légèrement entrebâillée. Une lueur dorée s’en échappait. ​Vincent poussa doucement le bois. ​Le salon était une pièce circulaire bordée de hautes bibliothèques remplies de livres reliés de cuir. Au centre de la pièce, devant une grande cheminée où brûlait un feu famélique qui dégageait peu de chaleur, une jeune femme était assise dans un fauteuil à haut dossier. ​Élise. ​Elle portait une robe ample d’un blanc cassé, presque trop grande pour sa silhouette frêle.

Ses cheveux sombres tombaient en cascades désordonnées sur ses épaules. Elle était immobile, les mains croisées sur ses genoux, le regard rivé sur les braises. ​« Bonsoir, Élise », dit doucement Vincent en faisant un pas hésitant dans la pièce. ​La jeune femme ne tressaillit pas. Elle ne tourna pas la tête. Pourtant, sa voix s’éleva, claire, cristalline, mais terriblement froide, tranchant le silence de la pièce. ​

« Vous avez mis beaucoup de temps à venir, Docteur. » ​Vincent s’approcha prudemment et prit place sur une chaise en bois sculpté installée en face d’elle, de l’autre côté du foyer. Il posa sa serviette à ses pieds.

​« La tempête a rendu la route difficile », répondit-il d’un ton apaisant. « Mais je suis là maintenant. Je m’appelle Vincent. Je suis là pour vous écouter, pour vous aider à comprendre ce qui s’est passé. » ​Élise tourna lentement le visage vers lui. Ses yeux d’un gris très clair étaient cerclés de cernes profonds, presque violacés. Mais ce n’était pas la détresse qu’on pouvait lire dans son regard. C’était une lucidité glaciale, déplacée, terrifiante pour une victime de traumatisme récent. ​« Vous croyez que vous allez m’aider à comprendre ?

» chuchota-t-elle, un léger sourire sans joie étirant ses lèvres décolorées. « Il n’y a rien à comprendre, Vincent. Tout est déjà là. » ​Elle leva un doigt très fin et désigna les murs de la pièce. ​« Ils sont pleins », continua-t-elle dans un souffle. « La mémoire de cette maison est trop étroite pour tout ce qui s’y trouve. Et vous venez d’ajouter votre propre ombre au décor. » ​Vincent fronça légèrement les sourcils.

Il attrapa son carnet dans sa veste et un stylo, cherchant à se rattacher à la routine rassurante de son travail. Mais au moment de poser la mine sur le papier, un bruit sec retentit au-dessus de leurs têtes. ​Un choc lourd, mat, comme si un corps ou un meuble venait d’être déplacé au premier étage. ​Vincent leva les yeux vers le plafond de plâtre orné de moulures. Le silence retomba aussitôt, à peine troublé par le crepitement du feu.

​« La maison travaille avec la pluie », tenta de rationaliser Vincent, bien que son propre pouls se soit accéléré. « Les vieilles charpentes...

» ​Élise ne quittait pas ses yeux des siens. Son sourire s’était éteint. ​

« Ce ne sont pas les charpentes », dit-elle très bas. « Il est toujours là haut. Il attend qu’on finisse de parler. »

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