La porte
La première chose que nous avons construite fut une porte.
Nous n’avions encore ni mur, ni ville, ni raison de rester ensemble. Mais quelqu’un avait apporté une porte presque terminée, et nous ne voulions pas qu’elle se perde.
Sur une face, on pouvait lire : ENTREZ.
L’autre face était nue.
Nous avons longtemps discuté pour savoir de quel côté nous habitions.
Puis une femme a frappé.
Elle attendait sur le côté où il était écrit ENTREZ. Elle avait une valise, les mains tachées d’encre et aucun visage. Dans sa valise, nous avons trouvé trente-sept descriptions de ses yeux, toutes rayées.
Nous lui avons demandé ce qu’elle cherchait.
« Celui qui décide », a-t-elle répondu.
Personne n’a bougé.
Alors elle a posé sa valise contre la porte.
« Très bien. Je vais attendre avec vous. »
Le soir, je lui ai apporté de la soupe. Elle a pris le bol et l’a porté à l’endroit où aurait dû se trouver sa bouche. La soupe a baissé. J’ai détourné les yeux trop tard.
« Vous pouvez regarder. Moi aussi, j’aimerais comprendre. »
Elle a posé le bol.
« Ce matin, j’ai croisé une petite fille. Je lui ai souri. Elle s’est mise à pleurer. »
Elle m’a demandé s’il y avait un miroir, ici.
Marne en avait un. Il fabriquait nos meubles avec ce qui arrivait : les planches d’un bateau jamais lancé, les tiroirs d’une commode qu’on avait oublié de dessiner autour. Il nous a prêté son miroir, puis s’est éclipsé sous prétexte de chercher un clou.
La femme l’a tenu longtemps devant elle.
« Je voudrais pouvoir prévenir les gens quand je suis contente de les voir. »
Le lendemain, elle a étalé ses papiers sur le sol. Il y avait des yeux gris, noirs, verts, des yeux cruels, des yeux qui pardonnaient tout. Sur la dernière feuille, on avait écrit : Elle avait les yeux de sa mère.
Au dos figurait une phrase intacte.
Trouve celui qui décide.
« Vous pensez qu’il pourra vous aider ? »
« Quelqu’un a bien décidé de rayer tout ça. »
Elle a remis les feuilles dans sa valise, en commençant par celle de sa mère.
Nous l’avons accompagnée chez tous ceux qui possédaient un bureau.
L’homme du calendrier nous a demandé de revenir jeudi. La femme aux lettres mortes avait un pupitre mais pas de chaise ; elle nous a écoutés debout et ne nous a rien promis. Au dernier bureau, un homme nous attendait, les mains croisées sur un buvard.
Il portait des manchettes d’une blancheur extraordinaire. Son veston s’arrêtait net entre les épaules : on ne l’avait imaginé que de face. Il restait assis contre une armoire.
« C’est moi », a-t-il dit.
Sur son bureau reposaient un tampon et une petite boîte d’encre.
La femme a serré la poignée de sa valise.
« Vous pouvez me donner un visage ? »
« Je peux vous en attribuer un. »
Il lui a demandé de choisir une description.
Elle a sorti la dernière feuille, celle de sa mère. L’homme a voulu la prendre. Elle l’a retenue.
« Vous n’allez pas l’abîmer ? »
« Il faut bien que je travaille. »
Elle a lâché le papier.
Il l’a retourné. Sous l’ordre, il a écrit : Visage accordé pour une journée. Puis il a appliqué son tampon.
J’ai entendu la femme inspirer.
Une bouche venait de se former au-dessous de son nez. Ses yeux étaient bruns, petits, très écartés. Elle avait une ride entre les sourcils et une cicatrice blanche au menton.
Elle a touché la cicatrice.
« Je suis tombée ? »
« Ça, je ne peux pas vous le dire. »
Elle s’est tournée vers moi.
Je n’avais pas apporté le miroir. Je m’en suis voulu comme si j’avais oublié de venir.
« C’est là ? »
J’ai fait oui de la tête.
Elle a souri. Elle s’est arrêtée, puis a recommencé, plus lentement.
L’homme a refermé sa boîte d’encre.
« Revenez avant la fin de la journée. »
Nous avons couru chez Marne.
Elle a passé l’après-midi avec le miroir. Elle y mangeait, fronçait le nez, prononçait des mots en surveillant ses lèvres. La petite fille aux poches cousues est venue s’asseoir près d’elle. Elles ont fait des grimaces jusqu’à ce que Marne réclame sa place pour raboter.
Un peu avant le soir, la cicatrice a commencé à pâlir.
La femme l’a frottée du pouce. Puis elle est partie sans finir sa soupe.
Je l’ai retrouvée devant le bureau.
« Pour le garder, a dit l’homme, il me faudrait quelqu’un à la porte. »
Elle a posé la feuille devant lui.
« Quelqu’un pour faire quoi ? »
« Accueillir. Vérifier. Nous ne pouvons plus laisser entrer n’importe quoi. »
Il nous a montré une pile de formulaires vierges.
« Vous inscrirez les noms. Vous me transmettrez les demandes. Une journée de service, une journée de renouvellement. »
« Et si je veux partir ? »
« Vous êtes libre. »
Il regardait son menton.
Elle a ramené les formulaires avec elle.
Pendant trois jours, cela s’est plutôt bien passé.
Elle avait demandé une chaise à Marne. Elle accueillait les arrivants, les aidait à ouvrir leurs bagages et notait ce qu’ils savaient faire. Ceux qui ignoraient leur nom pouvaient en choisir un. Elle-même avait choisi Ève ; c’était court, disait-elle, et elle aimait la façon dont ses lèvres se rejoignaient au milieu.
Chaque soir, elle portait sa feuille au bureau. Elle revenait en touchant son menton.
Le quatrième jour, l’homme lui a donné une liste de refus.
Les objets sans usage. Les animaux sans espèce. Les personnes dépourvues de passé.
Ève a lu la liste deux fois.
« J’étais dans la dernière catégorie. »
Il a tapoté sa feuille.
« Votre situation a été régularisée. »
Un garçon est arrivé dans l’après-midi avec une cage vide.
Il disait que l’oiseau était dedans. Il ne savait ni son espèce ni sa couleur : il n’avait entendu que son chant.
Ève a écouté. Nous aussi.
Rien.
« Il a peur », a dit le garçon.
Elle lui a proposé de déposer la cage pour entrer. Il a refusé. Elle lui a proposé de revenir demain. Il s’est assis à côté du montant.
À la tombée du soir, il attendait toujours.
L’homme au tampon est venu chercher les formulaires. Il a vu le garçon, puis la cage.
« Renvoyez-le. »
Ève n’a pas bougé.
« Il pourra revenir quand son dossier sera complet. »
Le garçon a passé un doigt entre les barreaux, comme pour caresser quelque chose.
L’homme s’est tourné vers Ève.
« Fermez la porte. »
Il n’y avait toujours pas de mur. Le garçon aurait pu faire trois pas sur le côté et nous rejoindre. Pourtant il attendait, et nous attendions avec lui qu’Ève fasse quelque chose.
Elle a posé la main sur la poignée.
« Laissez-le entrer cette nuit. Je vous en prie. »
L’homme a secoué la tête.
« Une exception, et demain vous en aurez dix. »
Elle m’a regardé. J’aimerais pouvoir dire que j’ai alors trouvé les mots qu’il fallait. J’ai seulement regardé le tampon qu’il tenait dans sa main.
Ève a sorti sa feuille.
« Vous n’êtes pas celui qui décide, n’est-ce pas ? »
Il n’a pas répondu.
« Vous avez trouvé ce tampon. Comme Marne a trouvé son marteau. »
Il a reculé vers le montant, protégeant le dos absent de son veston.
« Votre visage, lui, est bien réel. »
Elle a touché sa cicatrice.
Le jour baissait. Déjà, ses contours s’effaçaient.
« Renouvelez-le. Après, nous parlerons. »
Il a attendu.
Alors elle s’est accroupie devant le garçon.
« Tu peux m’aider à tenir ma feuille ? Il y a du vent. »
Il a posé la cage entre ses pieds et saisi deux coins du papier.
Ève a suivi les lettres du doigt, du premier mot jusqu’au dernier, très lentement. Puis elle a replié la feuille et l’a rangée contre les trente-six autres.
Elle a pris sa valise d’une main. De l’autre, elle a soulevé la cage.
« Viens. »
Elle a contourné la porte.
Le garçon l’a suivie.
L’homme a dit qu’il ne renouvellerait rien. Ève s’est arrêtée, assez longtemps pour que je croie qu’elle allait revenir.
« J’ai entendu. »
Elle a repris sa marche.
Marne leur a fait de la place près du feu. J’ai apporté deux bols. Nous avons parlé du trajet, du froid, de la façon dont la cage avait été fabriquée. Ève gardait la tête baissée.
Quand elle l’a relevée, sa bouche avait disparu.
Le garçon a eu un mouvement de recul.
Elle a serré les mains autour de son bol.
« C’est moi, a-t-elle dit. C’est toujours moi. »
Il a hoché la tête sans cesser de la regarder.
Il n’y a pas eu de chant dans la cage cette nuit-là.
Le matin, Ève m’a demandé de l’accompagner chez l’homme au tampon. J’ai cru qu’elle avait changé d’avis.
« Il a encore ma chaise. »
Elle attendait que je me lève.
« Et après ? » ai-je demandé.
« Après, je chercherai quelqu’un d’autre. »
Elle a pris le miroir de Marne, l’a enveloppé dans son écharpe et l’a glissé dans sa valise. Puis elle l’a rouvert pour vérifier qu’il ne touchait pas la charnière.
Dehors, le garçon faisait le tour de la porte avec sa cage. Il essayait les deux sens.








