Chapitre 1
Le jour de mon dix-neuvième anniversaire, j’ai pensé à mes parents. L’unique moment de l’année où ils s’infiltrent dans mon esprit, ou je suis incapable de les en déloger. J’ai revu le regard doux de mon père, senti les bras chaleureux de ma mère. Entendus leurs conseils pour mon avenir, et leurs mises en garde. Je me souviens de leurs sourires tendus, avant leur départ, de leur manière de m’observer, comme s’ils avaient su qu’ils ne rentreraient pas. Ces pensées disparaissaient le matin suivant. Mais cette fois, je n’eus pas à attendre une année entière, ils se rappelèrent vite à moi.
L’été bat son plein, la chaleur étouffante rend impossible toute sortie prolongée. Les arbres bordant les allées du campus prodiguent une ombre bienvenue à mon banc, en ce début d’après-midi, lorsque Clélia accourt jusqu’à moi. Elle lisse sa nouvelle mèche orange, et tient les hanses de son sac du poignet. Une brise froide soulève ses cheveux, qu’elle retient des doigts.
— T’as entendu la nouvelle ? s’égosille-t-elle.
Je secoue la tête, et me replonge dans la lecture de Rapaces et autres créatures nocturnes. Clélia y pose les yeux une seconde, puis montre avec de grands gestes le bâtiment des Arts, trois cents mètres derrière elle.
— Jack… je sais plus quoi en aurait vu un hier soir, dans la salle du troisième étage !
Je lui fais signe de tête de continuer, et tourne la page pour débuter le chapitre Chouettes et Hiboux. Elle est encore allée chercher de nouvelles rumeurs sans queue ni tête. Celle-ci n’est pas plus vraisemblable que les précédentes. Elle se doute que la plupart des légendes rapportées par ses camarades de classe manquent en crédibilité, mais me raconter ses trouvailles les plus récentes la met dans un tel état d’euphorie que je ne me sens pas le droit de lui couper l’herbe sous le pied. Depuis la disparition de sa mère, ce sont ces rumeurs qui lui redonnent le sourire.
— Pix, tu m’écoutes ?
Elle me secoue par le bras, je détourne de force les yeux de mon paragraphe. Elle mime deux oreilles pointues au sommet de son crâne, irradiant de curiosité.
— Des oreilles vaporeuses, d’un blanc lumineux ! Et puis un genre de queue, aussi, super fournie, comme un renard, tu vois ?
La description se précise, cette fois, même si ça ressemble aux précédentes. Le blanc, c’est nouveau. Je pose mon ouvrage sur mes genoux et tire mes cheveux en arrière, pour dégager ma nuque brulante.
— C’était peut-être un renard ! Ou un loup !
— Et il est devenu quoi, ton loup magique ?
Elle me pointe, les yeux brillants, comme si ma question avait confirmé ses soupçons. Puis elle perd contenance, hausse les épaules et bredouille quelques mots.
— Je… je sais pas, mais s’en était un, un Spirit, je te jure !
Je ferme mon livre, mon prochain cours commence bientôt. Des bruits de pas lourds et précipités s’approchent, Clélia se tourne la première vers leur source, affublée d’un grand sourire.
— Génial ! s’écrie-t-elle. Al, tu vas pas le croire !
Al trottine vers nous, son sac rebondit dans son dos à chacune de ses larges foulées. Il soulève ses lunettes noires, glissées sur ses courts cheveux blonds décoiffés. Son regard vert passe de moi à Clélia, excité. Je lève les yeux au ciel, son hypocrisie me fait de la peine. Au moins, il entre vite dans son jeu, et je peux me permettre de décrocher de leur conversation épuisante.
— T’en as trouvé un autre ?
J’observe Al du coin de l’œil, tandis que Clélia lui décrit son loup magique aux oreilles blanches. Son visage blêmit subtilement et son expression se fige, elle ne le perçoit pas. Je secoue la tête et me lève, il me tend un coup d’œil furtif désemparé. Il est responsable de sa situation, je ne peux rien pour lui. S’il ne sautait pas à pieds joints dans les pièges de Clélia, aussi ! Je suis étonnée qu’il soit venu aujourd’hui, déjà, vu le soleil éclatant.
— Nouvelle obsession ? lance-t-il, le doigt pointé sur mon livre. À vous deux, vous pourriez monter un zoo.
La pointe d’ironie dans sa voix me fait froncer les sourcils. Je glisse le recueil dans mon sac, et le passe sur mon épaule. Clélia vérifie son téléphone, elle gémit de surprise. Elle s’éloigne à reculons en agitant la main, crie qu’elle doit filer, et se précipite vers le département d’histoire. Al replace son sac, je perçois le poids de son regard sur moi. Nous aussi, nous serons en retard si on ne se dépêche pas, notre prochain cours commence bientôt. J’avance en tête, il me suit sans trop se laisser distancer, comme une ombre.
— Tu faisais quoi dans le bâtiment des Arts ? L’interrogé-je.
Je le sens se tendre, il peine à répondre. Il me rattrape, marche à côté de moi. Il passe les doigts dans ses cheveux, rajoute à leur chaos, et descend ses lunettes sur son nez. Il s’est fait prendre en flagrant délit, et par Clélia, en plus. Il cherche ses mots, pour s’expliquer, mais je lève la main devant lui. Je m’en fiche.
Je n’ai pas envie de le savoir. Il a pénétré dans ce bâtiment, dans une salle connue pour être hantée, peut-être accompagné. Je frissonne, et secoue la tête pour chasser ce sentiment désagréable. Accompagné, et sous sa forme nocturne. Ses raisons sont évidentes, et s’il me raconte, ça deviendra réel. Je refuse de l’imaginer dans cette position-là.
— Oublie, murmurè-je. Sois plus prudent, elle se rapproche.
Al détourne le regard, les paumes jointes devant lui. Mon estomac se noue. Je pensais que l’obsession de Clélia disparaitrait avec le temps, mais, depuis notre rencontre il y a deux ans, à notre entrée en première année, elle n’a cessé de s’accroitre. La présence d’Al n’est qu’une coïncidence, il orbite autour de moi depuis toujours, il n’a simplement pas eu de chance. On ne choisit pas notre famille ni les personnes qu’elle côtoie. Mes parents m’ont légué plusieurs choses en héritage. Mon identité, mon emploi, ma colère et mon ami d’enfance. Si je le pouvais, je laisserais tomber tout le reste pour ne garder qu’Alpha Frose à mes côtés. Il m’aurait été difficile de supporter ces années sans eux s’il n’avait pas été là.
Je pousse un long soupir. Al frôle mon épaule de la sienne.
— Tu rentres après les cours ?
— Pas ce soir.
Il ralentit, et me dévisage.
— T’es sur le planning.
J’ai vérifié en partant, hier. J’étais de repos. À moins que j’aie mal vu ? Je secoue la tête plusieurs fois. Ils ne m’ont pas rajoutée sans me prévenir, pas vrai ?
— Tant pis, j’irais pas.
Je m’étais faite à l’idée que je ne retournerai au travail que demain. Un jour loin de cet endroit, c’est trop demander ? Al me prend le bras doucement, je m’écarte de son contact par réflexe. Il sourit tristement.
— Maman sera furieuse si tu manques le boulot.
J’avais oublié, mince. Si je contrarie encore Pearl ce mois-ci, elle me le fera payer trop cher. Mes deux refus précédents d’heures supplémentaires sont trop récents. Je n’ai pas le choix. Je jette un œil à la grande horloge sur le mur du bâtiment commun, plusieurs centaines de mètres devant nous. Je pousse Al d’une main sur l’épaule, et presse le pas.
— On est en retard, grouille.
Il se tourne vers l’horloge, plisse les yeux, puis grimace. Au moins, il me reste quelques heures avant de m’inquiéter.
***
Le bus quitte le centre-ville, et s’enfonce dans la campagne. Ma gorge se noue à mesure que nous nous approchons de la station thermale Plume de Jade. Al sifflote sur la place voisine. Je me recroqueville dans mon siège et ferme les yeux, la tête douloureuse. Mon pendentif me pèse, j’y porte la main.
Mes jambes s’alourdissent lorsque nous descendons du véhicule. Le grand bâtiment de pierres grises est pris d’assaut par les clients, dont la queue dépasse la porte. Une plume vert mousse les surplombe. Je lâche la reproduction qui pend autour de mon cou, et suis Al sur l’allée de dalles blanches vers l’entrée de service. Mes sentiments pour La Plume de Jade ont toujours été mitigés, mais depuis peu, voir ce bâtiment me donne des sueurs froides. Le soleil est encore haut dans le ciel, mais sa présence ne m’empêche pas de m’y rendre à reculons. À un moment, il disparaitra à l’horizon, chaque heure que je reste ici nous rapproche de l’obscurité.
On passe la porte, puis un long couloir sans la moindre humidité ambiante malgré les bains à cent mètres de là. La chaleur m’envahit, je m’arrête près du bureau de Pearl. La mère d’Al, du haut de son mètre soixante-quinze, me surplombe de son air sévère. Ses yeux perçants me scrutent de haut en bas, elle claque sa langue et plisse son nez fin. Elle est de mauvaise humeur.
— Dépêche-toi de te préparer, m’ordonne-t-elle.
Je la dépasse, tourne à gauche et monte les escaliers jusqu’au premier étage. Je m’approche de la porte en bois noir, tire une clé de ma poche, et pénètre dans l’appartement. Je devrais prendre le temps d’y faire le tri, mes parents y sont encore trop présents. Leurs clés sur le meuble de l’entrée, leurs photos dans le salon, leur vaisselle dans les placards de la cuisine. Même leurs vêtements pendent dans l’armoire de l’entrée. Comme s’ils pouvaient à tout moment sortir de leur chambre en souriant, et me souhaiter une bonne journée. Ce n’est pas chez moi, c’est chez eux. Leur odeur est partout.
Je me détourne d’eux et vais dans ma chambre, ou ce qu’il en reste. Mes affaires les plus importantes ne sont plus ici. Cette chambre, cet appartement, ce n’est qu’un vestiaire, une zone de stockage. Ma parure de lit est couverte de piles d’habits. Je glisse les doigts sur la couche de poussière agglutinée sur ma table de nuit. Mes placards, ma penderie, tout est vide. Je retire ma veste et la jette dans un coin de la couette, passe mon tee-shirt par-dessus ma tête, et laisse tomber mon jean au sol. J’ouvre un tiroir, en sors un maillot une pièce. Puis j’enfile l’uniforme des bains, un pantalon et un chemisier à manches courtes vert Jade, et m’attache les cheveux en une couette haute. Je me boutonne jusqu’au col.
Je m’avance jusqu’au miroir près de la porte, et touche la petite plume d’argent entre mes clavicules. Maman me l’a offert lorsque j’avais quatre ans. Son seul et unique cadeau, c’est tout ce qu’il me reste d’elle. C’était un an avant leur disparition. L’anniversaire de leur mort approche, ainsi que mes vingt ans. Ils ont quitté la maison, il l’a poussée à partir, et sa décision leur a couté la vie. S’ils ne m’avaient pas laissée, maman serait vivante, elle serait là, elle gérerait la Plume de Jade à la place de Pearl.
Je décroche mon collier, et le pose délicatement dans une petite coupelle en bois, sur la commode. Ces bains publics, où j’ai passé toute mon enfance, sont reconnus dans toute la région pour leurs bienfaits. C’est le fondement commercial de Pearl et son mari, Alexis, ils attirent plus de monde chaque année. Les profits sont élevés, mais ils ne sont pas l’objectif premier de cet endroit. Ils ne sont pas leur raison de rester. Je touche la plume d’argent, ferme les yeux une seconde pour retrouver mon calme.
Je descends et quitte la zone habitable par une grosse porte sous une arche de pierre, pour pénétrer dans le hall d’accueil des clients. La file est longue dans la pièce ronde et lumineuse, le brouhaha se réverbère sur le plafond de verre ou filtre la lumière directe du soleil. Les murs en roche brute sont surplombés de plantes tombantes, et celui à droite de l’entrée est tapissé d’une fine cascade d’eau claire humidifiant toute la salle. Une odeur du soufre flotte dans l’air.
Un rire cristallin couvre les murmures. Je me faufile derrière le comptoir et salue Flora d’un signe de main. Ma collègue me répond d’un sourire commercial, puis le présente au couple qui s’avance. Son uniforme trop grand pour elle lui glisse sur les épaules, elle remonte son pantalon des deux mains. Il serait temps que Pearl lui en fasse un à sa taille. Alexis jette un œil vers moi depuis la caisse voisine. Malgré l’approche de ses cinquante ans, les années n’ont pas d’emprise sur lui. Il conserve son apparence depuis que je le connais, tout comme Pearl. Il n’a pas la moindre ride sur ses traits fins, pas un seul cheveu blanc dans sa touffe brune.
Je m’accroupis, et souris à la petite fille agenouillée derrière Flora. Violette arbore la tignasse blonde d’Al, les mêmes yeux verts, mais plus arrondis et expressifs. Elle repousse une mèche, tire la langue entre ses dents, concentrée sur le coloriage d’une sirène sans déborder. Elle pose son feutre, et attrape le bleu ciel, puis tourne son attention sur moi. Son visage s’illumine, elle se redresse.
— Pixie !
— Coucou ! Woah, c’est beau !
Violette se lève, court vers moi. Elle ne me dépasse pas de beaucoup. Elle est étonnement petite pour ses neuf ans. Je sens Alexis me surveiller en biais lorsque je l’entoure de mes bras. Je la serre plus fort.
— C’est une sirène ? Tu deviens trop forte !
Ses joues rosissent et gonflent, elle sourit, heureuse. Je passe la main dans ses boucles, et absorbe un peu de sa bonne humeur. J’en aurai besoin. Je pointe ma joue du doigt, elle y dépose ses lèvres humides, puis s’éloigne en gloussant. Elle s’agenouille devant son coloriage. Je me lève, sous la supervision inquiète d’Alexis, et tourne les talons. Quelques heures, et je pourrais quitter cet endroit et rentrer chez moi.








