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Résumé

De l'Isan à Pattaya, d'un bar à un mariage, Niran est devenue Lita, puis Madame Weber. Elle a troqué un pays contre un autre, un corps qu'elle habite mal contre un nom qui la protège, la chaleur moite de la Thaïlande contre le froid des Cévennes. Dans le village où elle s'installe avec un mari deux fois plus âgé qu'elle, on la regarde, on la juge, on croit deviner. Mais personne, ici, ne sait vraiment ce qu'elle a laissé derrière elle — ni ce que ce passé, un jour, va lui redemander. Car ce qu'on quitte ne disparaît jamais tout à fait. Il attend, parfois des années, avant de revenir frapper à la porte, sous la forme d'un prénom, d'une dette, ou d'un visage d'enfant. Un roman sur les identités qu'on porte, les pays qu'on traverse, et ce qu'il en coûte, toujours, de se réinventer entièrement.

Genre :
Erotica
Auteur :
Miss_Sexcret
Statut :
Terminé
Chapitres :
19
Rating
3.7 (3 avis)
Classification par âge :
18+

Isan

I/

Je suis né dans un village de l’Isan, dans le nord-est de la Thaïlande, l’une de ces régions où la terre garde une couleur rouge caractéristique, où la chaleur reste collante durant six mois de l’année, et où l’argent ne fait, la plupart du temps, que passer sans jamais vraiment s’installer. Les routes, à proprement parler, n’en étaient pas vraiment : il s’agissait plutôt de simples pistes de terre. Lorsque la mousson arrivait chaque année, elles se transformaient en boue épaisse, montant parfois jusqu’aux mollets. Les buffles s’y enfonçaient régulièrement, et les motos n’étaient pas épargnées non plus. On finissait souvent par marcher pieds nus, tout simplement parce que les tongs disparaissaient dans cette boue collante.

Tout autour du village s’étendaient les rizières, à perte de vue. Elles étaient vertes au début de la saison, puis progressivement dorées, avant de redevenir nues et fendillées sous l’effet du soleil implacable. L’eau y stagnait longuement, et les moustiques s’y multipliaient en conséquence. Le soir venu, on entendait chacun se gratter dans l’obscurité. Le matin, on se réveillait invariablement avec de la terre encore collée aux chevilles.

Notre maison, comme la plupart de celles du village, était construite en bois et reposait sur des pilotis. En dessous, on entreposait pêle-mêle des outils, des sacs de riz, et parfois une vieille moto qui refusait obstinément de démarrer. Les poules y pondaient leurs œufs. Les chiens y dormaient également, à l’abri du soleil. Lorsqu’il pleuvait vraiment fort, le toit se mettait immanquablement à fuir : il fallait alors déplacer les bassines pour recueillir l’eau, et l’on s’endormait en écoutant le bruit régulier des gouttes qui tombaient. Nous dormions tous ensemble, dans la même pièce. L’odeur mêlée du riz, de la sueur et de la fumée de bois ne disparaissait jamais complètement ; elle s’était incrustée dans les planches, dans les nattes, et jusque dans nos cheveux.

Mon père s’appelait Somchai.

C’était un véritable homme de rizière, avec des épaules larges, une nuque brûlée par le soleil, et des mains profondément fendues par le travail. Il parlait peu, et lorsqu’il le faisait, c’était généralement pour donner un ordre ou pour se plaindre de quelque chose. Il ne demandait jamais rien : il se contentait d’affirmer. « Va chercher l’eau. » « Porte ça. » « Arrête de traîner. » Sa voix était sèche, à l’image du soleil de mars. Il travaillait dès qu’il y avait du travail disponible, pliant le dos pendant des heures entières sous la chaleur. Il rentrait chaque soir couvert de terre rouge, les pieds blanchis par la boue séchée, avec encore sur lui l’odeur tenace de l’engrais. Les jours où le travail manquait, en revanche, il buvait. Pas systématiquement, mais suffisamment souvent pour que l’odeur de l’alcool finisse par faire partie intégrante de l’atmosphère de la maison, au même titre que celle du riz ou de la fumée de bois.

Il n’était pas méchant en permanence — simplement la plupart du temps. Lorsqu’il avait trop bu, sa voix changeait sensiblement de registre : elle devenait plus lourde, plus menaçante, plus proche aussi. Nous savions alors, tous autant que nous étions, qu’il valait mieux ne faire aucun bruit, éviter soigneusement de croiser son regard, et ne surtout pas laisser traîner une assiette à portée de sa colère. Il pouvait, dans ces moments-là, envoyer un coup de pied dans un seau, faire voler une natte d’un geste brusque, ou saisir un bras avec bien trop de force. Ce n’était d’ailleurs pas toujours dirigé contre une personne en particulier : c’était plutôt dirigé contre tout ce qui, autour de lui, lui paraissait trop lent, trop fragile, ou tout simplement trop vivant.

Ma mère, quant à elle, s’appelait Malee.

Elle se levait systématiquement avant le lever du soleil. On l’entendait d’abord s’activer : le bois de l’escalier qui craquait sous ses pas, l’eau qu’on versait, le feu qu’on allumait patiemment. Ensuite, on la voyait partir, chargée de deux paniers de légumes, en direction du marché du district. Elle parlait peu, économisant ses mots avec la même rigueur qu’elle économisait tout le reste — y compris ses sourires, y compris ses phrases. Son corps portait les marques visibles d’une femme qui avait trop longtemps porté des charges trop lourdes : les épaules légèrement voûtées, les mains devenues dures avec les années, la nuque penchée en avant, comme si le poids du monde pesait toujours du même côté.

Elle ne cherchait jamais à s’interposer entre mon père et nous en élevant la voix. Elle procédait tout autrement, par de petits gestes discrets. Elle avançait un plat pour détourner l’attention. Elle changeait habilement de sujet de conversation. Elle nous envoyait dehors, juste avant que la voix de mon père ne commence à tourner dangereusement. La nuit, lorsqu’il rentrait trop alcoolisé, elle se plaçait systématiquement du côté des plus jeunes enfants. Elle nous recouvrait avec les draps. Elle chuchotait simplement : « Dors. » Un seul mot, mais qui suffisait amplement à nous rassurer.

Elle me réservait toujours une part, à moi comme aux autres. Pas nécessairement davantage que ce que recevaient mes frères et sœurs, mais juste assez pour que je sente qu’elle y pensait. Un morceau de poisson légèrement moins arêteux que les autres. Le fond de la marmite, qu’elle me laissait volontiers saucer. Lorsque j’avais de la fièvre, c’était systématiquement elle qui venait à mon chevet, jamais lui. Elle posait alors sa paume sur mon front, restait ainsi immobile pendant quelques secondes, puis repartait sans dire un mot de plus. C’était, à sa manière discrète, sa façon bien à elle de me faire comprendre que j’existais réellement à ses yeux.

J’avais cinq frères et sœurs : un frère et une sœur plus âgés que moi, et trois autres plus jeunes. Je n’étais ni le préféré de la famille, ni le plus détesté non plus. J’occupais simplement une position médiane, celle de l’enfant qu’on voyait sans vraiment le regarder attentivement.

Ma sœur aînée s’appelait Dao. Elle avait quatre années de plus que moi, et c’était incontestablement la plus sérieuse d’entre nous. Elle aidait notre mère pour absolument tout : la cuisine quotidienne, le linge à laver, la surveillance des plus jeunes, l’eau qu’il fallait monter, le riz qu’il fallait surveiller sur le feu. Elle s’exprimait déjà comme une adulte accomplie, alors qu’elle n’avait que treize ans. Ce n’était pas par désir de se donner de l’importance, mais parce qu’elle avait compris très tôt, sans doute plus tôt que nous tous, qu’il ne fallait attendre d’aide véritable de personne — et surtout pas des hommes de la maison.

Dao avait hérité des gestes de notre mère, mais en plus vifs encore. Elle coupait court à toute discussion inutile. Elle rangeait méthodiquement derrière elle. Elle percevait la colère de notre père avant même que les autres ne s’en aperçoivent. Lorsqu’il commençait à hausser le ton de manière inquiétante, c’était souvent elle qui prenait les jumeaux par la main pour les emmener rapidement sous la maison, ou derrière celle-ci, près des jarres d’eau. Elle ne cherchait jamais à discuter directement avec lui. Elle se contentait de mettre à l’abri tout ce qui risquait de se briser.

Juste après elle venait Preecha, mon frère aîné.

Lui, c’était incontestablement le garçon préféré de mon père. Grand et solide, il possédait déjà, à seize ans, des épaules larges, la même nuque brûlée par le soleil, les mêmes mains calleuses. Il travaillait parfois aux côtés de notre père dans les rizières, avec un mélange caractéristique d’agacement et de mépris : de l’agacement contre la terre difficile à travailler, contre la chaleur écrasante, contre son dos qui finissait par lui faire mal ; du mépris pour tout ce qui lui paraissait insuffisamment dur ou viril. Il marchait lourdement. Il posait ses outils avec une brutalité inutile. Il riait rarement, et lorsque cela lui arrivait, c’était presque toujours aux dépens de quelqu’un d’autre.

Il n’aimait pas particulièrement ce qui lui semblait trop fragile. Et j’étais, moi, précisément cela.

Preecha s’exprimait exactement comme les autres hommes du village : de façon courte, grossière, directe. « Bouge. » « Tu sers à rien. » « Tu marches comme une poule. » Au tout début, il ne s’agissait pas encore véritablement de haine à mon égard. C’était plutôt une forme d’imitation pure et simple. Il reproduisait fidèlement les attitudes de notre père, exactement comme on reproduit un geste appris lors des récoltes : parce que c’est ainsi, dans cette région, que les garçons finissent par devenir des hommes accomplis. Il me bousculait systématiquement en passant dans l’escalier étroit. Il me volait ma place habituelle près du plat commun. Il me lançait le ballon avec bien trop de force dans ma direction, non pas réellement pour jouer avec moi, mais plutôt pour observer si j’allais reculer sous le choc.

Et je reculais, invariablement.

Venait ensuite mon tour, moi, Niran.

Puis Nok, ma sœur cadette, de deux ans ma cadette. Elle était vive, moqueuse, toujours en train de rire un peu trop fort pour les convenances. Là où Dao avait tendance à se refermer sur elle-même, Nok, au contraire, s’ouvrait facilement aux autres. Elle parlait beaucoup, parfois trop. Elle répétait fréquemment ce qu’il aurait fallu taire, et se faisait gronder en conséquence. Et pourtant, c’était bien elle, parmi tous mes frères et sœurs, la seule qui continuait réellement à jouer avec moi lorsque j’étais encore petit. Nous nous disputions souvent pour des broutilles. Elle me tirait les cheveux sans ménagement. Je lui prenais ses affaires en représailles. Mais elle ne me rejetait jamais pour autant. Elle acceptait sans problème que je préfère rester à l’ombre plutôt que de courir sous le soleil brûlant avec les autres enfants.

Nok se plaçait entre Preecha et moi à sa manière bien particulière : par la parole plutôt que par les gestes. Une phrase lancée avec un à-propos parfait. Un éclat de rire volontairement trop sonore. « Laisse-le tranquille, il ne va pas te voler tes muscles. » Mon frère grognait alors de mécontentement. Il lui arrivait parfois de la pousser elle aussi, sans plus de ménagement. Elle revenait malgré tout, sans jamais se décourager. Le soir venu, elle s’installait systématiquement près de ma natte pour dormir. Elle me racontait alors toutes sortes de bêtises, uniquement pour couvrir les autres bruits inquiétants de la maison. C’était une forme de protection somme toute assez légère, presque enfantine dans sa simplicité. Mais dans une maison comme la nôtre, ce genre de geste comptait réellement beaucoup.

Les deux derniers de la fratrie étaient des jumeaux, prénommés Bot et Bua. Ils avaient six ans de moins que moi. À cet âge encore tendre, ils demeuraient des enfants bruyants et collants, toujours suspendus aux basques de notre mère. Il m’arrivait de les porter sur la hanche lorsqu’elle se trouvait trop fatiguée pour le faire elle-même. Je me souviens encore aujourd’hui de leur poids sur ma hanche, de leur odeur mêlée de lait et de poussière. Bot montrait déjà un caractère plus dur que son frère. Bua, lui, s’endormait volontiers contre moi sans jamais rien demander explicitement. Dao se chargeait de leur toilette quotidienne. Nok, elle, parvenait toujours à les faire rire aux éclats. Quant à notre père, il ne leur accordait que très peu d’attention, sauf lorsque l’un des deux se mettait à crier de façon trop proche de lui.

À l’école du village, j’étais considéré comme un élève tout à fait moyen. Je n’étais certainement pas stupide, mais je n’éprouvais aucune envie particulière de me faire remarquer par mes camarades. Les garçons jouaient habituellement au football avec un ballon à moitié dégonflé, pieds nus, les tibias déjà couverts de marques anciennes. Ils se poussaient mutuellement sans ménagement. Ils criaient sans retenue. Ils imitaient déjà, à leur manière enfantine, les comportements des hommes adultes du village. Les filles, de leur côté, restaient généralement regroupées entre elles, près du bâtiment scolaire, à l’ombre protectrice des arbres. Moi, je ne savais jamais vraiment où me situer précisément dans cet ordre établi. Trop discret pour être accepté parmi les garçons les plus bruyants. Pas suffisamment à ma place non plus parmi les filles.

Je me souviens encore très distinctement de l’odeur si particulière de notre salle de classe : un mélange de poussière, de craie et de sueur d’enfants entassés. Du ventilateur au plafond qui tournait toujours trop lentement pour rafraîchir vraiment l’atmosphère. Du maître d’école qui s’endormait parfois l’après-midi, la tête légèrement penchée sur le côté, pendant que dehors, les cigales couvraient tous les autres bruits ambiants de leur chant strident.

C’était cela, mon univers d’alors. Étroit. Bruyant. Pauvre. Rural jusque dans ses moindres fibres. Et déjà, bien que personne ne l’exprimât clairement à voix haute, je savais confusément que je n’étais pas tout à fait à ma juste place dans ce monde qui était pourtant le mien.

Notre maison se révélait décidément trop petite pour nous accueillir tous convenablement. Le soir venu, nous nous étalions sur des nattes disposées à même le sol. Les plus grands d’entre nous dormaient traditionnellement près des murs, tandis que les plus jeunes occupaient le centre de la pièce commune. On entendait alors absolument tout dans l’obscurité : les ronflements sonores de mon père, les soupirs discrets de ma mère, les chuchotements furtifs de Dao lorsqu’elle croyait, à tort, que personne ne l’écoutait, les rires à peine ravalés de Nok, ou encore le frottement caractéristique du pied de Preecha contre le plancher de bois.

Il n’existait, à proprement parler, aucune forme d’intimité véritable dans cette maison. Ni dans les corps rassemblés, ni dans les pensées de chacun.

À l’extérieur, le village tout entier fonctionnait selon les mêmes règles tacites. Les hommes se retrouvaient traditionnellement près des motos garées, une bière à la main, la radio réglée bien trop fort pour la tranquillité du voisinage. Ils se donnaient de grandes tapes dans le dos entre eux. Ils crachaient par terre sans y prêter attention. Ils discutaient sans fin des rizières, des dettes accumulées, des femmes, et des fils qui devaient impérativement « devenir des hommes » dignes de ce nom. Mon père appartenait résolument à cette catégorie d’hommes. Preecha, lui, apprenait patiemment à en devenir un à son tour. Moi, en revanche, je demeurais systématiquement en retrait, à écouter le bruit sourd de ces voix graves comme on écoute approcher un orage menaçant : en calculant instinctivement la distance qui me séparait encore du danger.

Mon frère se moquait déjà ouvertement de moi à cette époque de mon enfance. Pas encore véritablement méchamment au tout début — simplement de petites phrases assassines, lancées avec la même désinvolture qu’on lance une motte de terre sans grande conséquence.

« Pourquoi tu marches comme ça ? »

« Pourquoi tu regardes les filles se peigner les cheveux ? »

« T’as peur de la boue, ou quoi ? »

Je ne répondais jamais à ces attaques répétées. Je me contentais de baisser les yeux et d’aller m’asseoir un peu plus loin, généralement du côté des femmes rassemblées. Non pas véritablement pour me cacher derrière elles, mais simplement parce que l’atmosphère y était nettement moins hostile qu’ailleurs.

Dao, quant à elle, ne disait absolument rien dans ces moments délicats. Elle n’en avait d’ailleurs nul besoin. Elle se contentait de déplacer discrètement mon assiette, ou parfois la sienne propre. Elle me faisait alors simplement signe d’un mouvement du menton : viens t’installer ici. Plus tard, lorsque Preecha insistait vraiment trop lourdement, elle s’interposait directement entre nous deux, sans jamais avoir besoin d’élever la voix pour autant.

« Laisse. »

Un seul mot, exactement le même que celui qu’employait notre mère en pareille circonstance. Dans cette famille bien particulière, la protection ne prenait jamais la forme d’une longue explication détaillée. Elle se manifestait plutôt par un corps qu’on interpose physiquement, un peu de riz supplémentaire dans l’assiette, ou une sœur qui choisit délibérément de rester éveillée plus longtemps que les autres pour veiller sur nous.

Nok, elle, attendait patiemment que notre père soit sorti de la maison pour me confier :

« Écoute-le pas. Il parle exactement comme papa. Ça ne veut rien dire de bien important. »

Cela voulait pourtant bel et bien dire quelque chose de significatif. Nous le savions parfaitement toutes les deux, sans avoir besoin d’en discuter davantage. Mais elle continuait malgré tout à me le répéter, comme pour mieux m’en convaincre.

C’était cela, en définitive, ma famille tout entière. Les hommes se situaient résolument du côté de la terre à travailler et de la brusquerie coutumière. Les femmes, elles, se tenaient plutôt du côté de tout ce qui parvenait encore à tenir debout malgré les difficultés. Et moi, je me trouvais exactement au milieu de ces deux mondes, déjà bien trop visible pour espérer réellement disparaître, mais déjà également trop différent pour qu’on veuille bien me laisser tranquillement en paix.

Dans notre village, on ne formulait jamais les choses aussi crûment à voix haute. Mais tout le monde, sans exception, en connaissait parfaitement la substance.

Un fils, traditionnellement, cela sert avant tout à porter des charges : un dos courbé dans la rizière familiale, ou plus tard un salaire régulier rapporté d’un chantier lointain, à Bangkok ou dans les provinces de l’est. On l’envoie ainsi travailler au loin. Il revient ponctuellement au village pour les fêtes de Songkran. Il dépose alors une enveloppe garnie sur la natte familiale. C’est cela, fondamentalement, qui définit un bon fils aux yeux de tous.

Une fille, si elle se révèle simplement ordinaire, se contente généralement d’aider sa mère au quotidien, avant de finir par se marier à son tour. Mais si elle se trouve être particulièrement jolie, d’autres perspectives s’ouvrent alors à elle. On ne les nomme jamais explicitement à voix haute. On se contente d’observer discrètement l’argent qui finit par revenir au foyer, la maison qu’on peut enfin repeindre convenablement, le toit qu’on parvient enfin à remplacer. Dao avait déjà emprunté cette voie particulière. Personne, dans la famille, n’avait eu besoin de le lui expliquer clairement.

Et puis il y avait, enfin, tous les autres.

Ceux qu’on désignait communément sous le terme de tut. Les kathoey. Ni tout à fait des fils accomplis, ni tout à fait des filles non plus. Il y en avait toujours au moins un quelque part dans la région : à l’école du district voisin, au marché local, ou encore lors de la fête annuelle du temple, où on les chargeait volontiers d’arranger les fleurs, parce que les femmes du village prétendaient qu’ils avaient la main plus sûre pour ce genre de tâche délicate. On en riait ouvertement. On baissait parfois la voix à leur passage. Et puis, avec le temps, on finissait par s’y habituer complètement.

On ne devient jamais kathoey d’un seul coup, brutalement. On le devient plutôt par une succession de petites trahisons discrètes du corps lui-même, et par le nom que les autres finissent par vous imposer bien avant même que vous ne sachiez comment le porter dignement.

Certaines mères du village avaient coutume de dire : tant qu’il continue d’envoyer de l’argent régulièrement, tant qu’il ne fait pas trop ouvertement honte à la famille, on préfère fermer les yeux sur la question.

Je ne savais pas encore, à cette époque de mon enfance, que je me trouvais déjà inscrit dans cette catégorie particulière. Je le pressentais simplement, de manière diffuse : je n’avais manifestement pas le dos robuste de Preecha, et je n’avais pas non plus le destin tout tracé d’une fille ordinaire. J’étais, en quelque sorte, un reste indéfinissable. Or, dans une maison aussi pauvre que la nôtre, on finit toujours, tôt ou tard, par trouver un usage à chaque reste, aussi insignifiant paraisse-t-il de prime abord.

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