Chapitre 1 L'étuve parisienne
13 août 1988. 13 h 30. Le mercure frôle les trente-quatre degrés. Paris étouffe. Dans la rédaction du Grand Quotidien, l’air ne bouge pas. La sueur colle la chemise à la peau. Je m’appelle François Dusseaux. Un nom au bas d’une brève de fait divers. Page huit. Le creux de la vague. Les criminels ont pris leurs vacances. Les victimes aussi. Les ministres bronzent. La capitale est une coquille vide.
Dans l’open-space vaste et silencieux, seuls deux ventilateurs de table en plastique bleu tentent d’orienter un air poisseux et moite sans réussir à rafraîchir l’atmosphère. L’odeur de l’encre séchée, du papier journal chaud et du café rassis imprègne chaque centimètre carré de cette immense pièce moquettée. Les téléphones à cadran restent muets, s’alignant sagement sur les bureaux métalliques désertés par la majorité des rédacteurs partis en congé d’été sur les côtes bretonnes ou méditerranéennes.
Hier, j’ai meublé. Un papier sur les fontaines de la place de la Concorde. Un encadré sur les bains de soleil aux Tuileries. Pathétique. Demain ? Rien. Le vide absolu. Je feuillette mes fiches. Cambriolages de juillet ? Trop tôt. Fait divers crapuleux ? Pas le moindre cadavre dans les placards.
Je regarde la pendule murale en bakélite dont la seconde égraine les secondes dans un déclic lourd et lancinant. À vingt-neuf ans, ma carrière au journal semble au point mort. Je m’imaginais couvrir de grandes enquêtes d’investigation, démasquer des scandales financiers ou interroger des figures politiques de premier plan. Au lieu de cela, je passe mes après-midis d’août à scruter le registre des mains courantes de la préfecture de police de Paris dans l’espoir dérisoire qu’un vol à l’étalage un peu original ou une querelle de voisinage insolite vienne sauver mon quota de lignes hebdomadaire.
Je pousse un soupir, repousse ma machine à écrire à demi couverte d’une housse antipoussière et pose mes avant-bras humides sur la surface tiède de mon bureau. La poussière dansait dans un rayon de soleil oblique traversant les hautes verrières encrassées du bâtiment. L’été parisien est un piège à chaleur où le béton accumule l’énergie solaire jusqu’à transformer la ville en une immense étuve sans échappatoire.
Une silhouette traverse l’open-space désert. Lucie. La trentaine. Bureau des archives. Toujours tirée à quatre épingles. Toujours effacée. Un visage lisse, sans aspérité. Pas un milligramme de maquillage. Elle s’arrête devant mon bureau. Ses yeux sombres me fixent. Une douceur curieuse. Une attention trop précise pour être naturelle. Elle porte un chemisier blanc impeccable, repassé sans un pli, serré au col, contrastant singulièrement avec la débandade vestimentaire imposée par la canicule au reste de l’équipe restreinte.
— Vous devriez boire de l’eau, François, dit-elle. Cette chaleur est traître. Et votre carnet de notes sous le sous-main... vous devriez le ranger. On y lit votre code de coffre de la documentation.
Son ton est cristallin. Un Français parfait. Accent parisien irréprochable. Mais sa remarque me fait l’effet d’une décharge. Comment sait-elle ce qu’il y a sous mon sous-main ? Je ne l’ai jamais vue s’approcher de mon poste quand j’y travaillais. Mon carnet à couverture rigide noire y est pourtant glissé très profondément, inaccessible à quiconque ne fouillerait pas intentionnellement en mon absence. Un frisson froid me traverse le dos malgré les trente-quatre degrés ambiants.
Avant que je puisse réagir, elle pose un dossier gris sur mon buvard. Un coin dépasse un tampon discret rouge Zulbavie - Fonds Spéciaux 1974. Le cartonnage du dossier est légèrement corné, jauni par le temps et marqué par l’empreinte d’agrafes rouillées.
— Un peu de lecture pour tuer l’ennui, ajoute-t-elle avec un sourire énigmatique. Les affaires oubliées refont toujours surface.
Elle tourne les talons. Pas un bruit de pas. Une vraie ombre. Ses chaussures à petits talons coulent sur le linoléum sans le moindre grincement, comme si sa démarche échappait aux lois de la gravité.
Je reste figé quelques secondes, le regard rivé sur la pochette cartonnée grise. Zulbavie. Ce petit territoire français du Pacifique Sud dont la presse ne parle qu’à l’occasion de cyclones destructeurs ou de visites ministérielles de courtoisie. Pourquoi me donner ce document maintenant ? Que contient ce fond spécial de 1974 ? Au moment où j’allais tendre la main pour soulever le rabat du dossier, un hurlement familier déchire la torpeur du journal.
— DUSSEAUX ! Ramène ta fraise !
La voix du rédac-chef explose. René Blanchard. Cinquante ans de cigares, trente ans de couleuvres avalées. Le col ouvert, la cravate desserrée, les aisselles trempées. Il trône devant l’imprimante du télex.
Sa carrure massive surplombe la machine qui martèle la bande de papier avec un bruit de mitrailleuse miniature. De la cendre de tabac froid tombe sur la moquette tandis qu’il agite furieusement la main pour me presser d’avancer.
— Regarde-moi ça, Dusseaux. Et dis-moi si t’es encore vivant.
Je m’approche. La bande de papier jaillit dans un clac-clac frénétique. Dépêche AFP 13h22 Port-Vila / Zulbavie. Convocation d’une commission d’urgence pour l’autodétermination. Tensions majeures. Risque de confrontation armée entre loyalistes et combattants du Comité de Libération.
Le texte défile sous nos yeux : barricades érigées dans la capitale, barrages routiers en brousse, arrestations massives de figures indépendantistes.
— Le bout du monde, dis-je.
— Le bout du monde, mais ça va cogner, tranche Blanchard. La concurrence n’a personne sur place. Notre correspondant local s’est cassé une jambe hier en plongée. J’ai un billet d’avion en souffrance à Roissy. Vol Air France de 16h10. Tu prends tes clics et tes clacs. Tu me ramènes du lourd. Du sang, du politique, de l’incarné.
Sa voix trahit une excitation fébrile que je ne lui connaissais plus depuis des années. Pour la première fois depuis des mois, la grande machine de l’information se remet en marche au journal.
— Et le dossier de la commission ?
— Quelle commission ? Tu prends les dossiers tu liras dans l’avion ! Barre-toi!
Je tourne les talons et traverse en hâte la rédaction vers mon espace de travail. Les idées se bousculent dans ma tête. En moins de cinq minutes, ma torpeur estivale se transforme en une véritable course contre la montre.
Je repasse à mon bureau. Le dossier gris posé par Lucie a disparu. Je balaye la pièce du regard. Les archives sont fermées. Lucie n’est plus là. Premier indice, première anomalie. Elle savait avant le télex. Comment ?








