01
BROOKE
Cela fait quatre jours que je suis rentrée d’Australie et ma valise occupe toujours la moitié du sol de ma nouvelle chambre. Je pourrais prétendre que je n’ai pas eu le temps de la vider, mais j’ai passé une bonne partie de la matinée allongée sur mon lit à regarder des vidéos sans intérêt.
La vérité est moins glorieuse : défaire cette valise rendrait mon retour définitif. Tant que mes vêtements restent à l’intérieur, je peux presque me convaincre que je suis simplement en vacances chez ma mère, même si l’absence de billet retour fragilise sérieusement cette théorie.
Mon téléphone vibre près de mon genou. Mia vient d’envoyer une photo dans notre conversation de groupe : lunettes de soleil sur le nez, café glacé à la main devant Bondi Beach, pendant que Noah lui fait des oreilles de lapin derrière la tête.
Je regarde l’image plus longtemps que nécessaire. Là-bas, leur journée est déjà bien avancée alors qu’ici, la mienne commence à peine.
MIA : Tu regrettes déjà ou tu tiens encore le coup ?
MOI : Jamais. J’adore savoir que vous avez déjà vécu une journée entière sans moi. Très agréable.
NOAH : Quatre jours et elle devient déjà dramatique. La France lui fait du mal.
MOI : Je vous déteste et je regrette de vous avoir donné mon numéro.
MIA : Mensonge. Tu ne tiendrais pas vingt-quatre heures sans nous écrire.
Je commence une réponse avant de l’effacer. Ils me manquent. Mon père aussi, même si je compte bien garder cette dernière information pour moi.
J’ai vécu assez longtemps en Australie pour que tout y soit devenu familier : les rues, mes habitudes, le bruit de la cafetière à six heures parce que papa est incapable de dormir une fois le soleil levé, et même le voisin qui écoute du rock trop fort le dimanche. Ici, je dois encore réfléchir avant de savoir dans quel placard sont rangés les verres.
Je parcours ma chambre du regard. Ma mère s’est donné du mal : murs blanc cassé, linge de lit sable et rose poudré, plante près de la fenêtre, bibliothèque contre le mur. Tout correspond à mes goûts, mais rien ne me ressemble encore vraiment. Les étagères sont vides, aucune photo n’est accrochée et mes affaires restent enfermées dans leurs bagages.
Je descends du lit avec l’intention de commencer à ranger, mais mon regard tombe sur le sweat gris de mon père. Je le lui ai volé deux jours avant mon départ et il a fait semblant de ne rien remarquer.
Je le porte contre mon visage, retrouve l’odeur de sa lessive et regrette aussitôt mon geste lorsque la voix de ma mère me parvient depuis le couloir.
— Brooke ? Tu es réveillée ou ton corps vit encore à l’heure australienne ? demande-t-elle en frappant contre la porte entrouverte.
— Je suis réveillée, je lui assure en reposant le sweat sur mes genoux. Suffisamment pour comprendre que tu m’appelles, ce qui est déjà encourageant.
Elle passe la tête dans la chambre et regarde la valise.
— Tu as commencé à la vider. Je pensais qu’elle allait finir par devenir un meuble.
— Techniquement, j’ai commencé, je proteste. J’ai déplacé plusieurs vêtements et j’en ai même sorti un complètement.
— Je vais célébrer cette victoire avant de devenir trop exigeante.
Elle entre avec deux mugs. Je reconnais immédiatement le mien, bleu foncé avec une fissure près de l’anse.
— Tu l’as vraiment gardé ? je demande en le récupérant.
— Évidemment. Tu crois que j’allais jeter quelque chose capable de provoquer une crise diplomatique à seize mille kilomètres ?
Je passe mon pouce sur la fissure.
— Cette tasse est fendue, beaucoup trop lourde et objectivement moche.
— J’ai essayé de la jeter une fois et tu m’as fait un scandale en visioconférence, me rappelle-t-elle.
— C’était un objet sentimental, je me défends.
— Brooke, tu l’avais depuis trois semaines.
— Le sentiment peut naître très vite.
Elle sourit et s’assoit au bord du lit pendant que je goûte mon café. Café au lait, une cuillère de sucre, exactement comme avant.
Ma mère m’observe quelques secondes.
— Comment tu te sens vraiment depuis ton retour ? me demande-t-elle. Pas la réponse automatique que tu me donnes depuis quatre jours.
Je baisse les yeux vers ma tasse. Je suis heureuse d’être ici et je ne regrette pas ma décision, mais une partie de moi a l’impression d’avoir laissé une vie entière à l’autre bout du monde pour entrer dans une autre qui fonctionnait déjà sans moi.
— Ça va, je réponds malgré tout. Pourquoi est-ce que tu me regardes comme si j’allais m’effondrer à cause d’une tasse ?
— Parce que tu la fixes depuis dix secondes sans boire.
— Elle me rappelle surtout que j’avais des goûts catastrophiques à quatorze ans.
— Tu l’avais choisie parce que tu avais décidé que le bleu serait ta couleur préférée cette semaine-là.
— Tu vois bien que mon jugement n’était pas fiable.
Elle rit puis désigne la valise.
— Tu n’es pas obligée de tout ranger aujourd’hui.
— Je croyais que tu venais contrôler l’avancement du chantier.
— Je viens t’apporter un café. Le contrôle est un bonus.
Je lève les yeux au ciel. Avant, lorsque je venais en France pour les vacances, nos journées étaient toujours remplies parce qu’il fallait condenser plusieurs mois de manque en quelques semaines. Cette fois, aucun billet retour ne nous impose de compte à rebours et nous devons encore apprendre à vivre ensemble sans échéance.
— Marc est déjà parti travailler ? Je ne l’ai pas entendu.
— Très tôt. Il avait plusieurs choses à régler.
— Un dimanche ? C’est brutal.
Elle fronce les sourcils.
— Brooke, on est jeudi.
Je m’immobilise tandis qu’elle éclate de rire.
— Je refuse d’être tenue responsable de ce genre d’erreur pendant encore quelques jours, je proteste. Le décalage horaire compte comme circonstance atténuante.
— Tu t’es endormie hier à vingt et une heures trente. Ton corps s’adapte très bien.
— Mon cerveau, visiblement, beaucoup moins.
Elle secoue la tête avant de poser son mug.
— Je finis plus tôt demain. On pourrait déjeuner toutes les deux.
— Oui, ça me va.
— Et peut-être faire les magasins après pour la rentrée, propose-t-elle.
Je désigne ma valise.
— J’ai suffisamment de vêtements pour habiller plusieurs personnes.
— Tu as effectivement ramené la moitié de l’Australie.
— Et les kilos supplémentaires m’ont coûté très cher.
— Ton père les a payés.
— Financièrement. Moi, j’ai payé en stress et en humiliation devant la balance.
— Donc tu n’as rien payé.
— Tu minimises énormément ma souffrance.
Elle sourit.
— Très bien. Pas de shopping. On verra après le déjeuner.
Je vois pourtant qu’elle cherche déjà une autre activité.
— On peut juste déjeuner, maman. Tu n’as pas besoin de remplir toutes mes journées.
— Je ne remplis pas tes journées, proteste-t-elle.
— Hier, tu m’as proposé le marché, un musée et d’acheter une deuxième plante.
— Celle-ci se sent seule, se défend-elle en désignant la plante près de la fenêtre.
Je regarde la pauvre victime végétale.
— Laisse-moi déjà prouver que je peux garder celle-là en vie.
Son sourire reste, mais je comprends ce qu’elle fait. Elle essaye de rendre mon retour aussi facile que possible et surveille chacun de mes silences comme si elle craignait que je change d’avis.
Je pose mon mug.
— Je ne regrette pas d’être revenue, je lui assure.
Elle relève les yeux vers moi.
— Je n’ai rien dit.
— Tu n’as pas besoin. Tu as une tête spéciale quand tu te demandes si j’ai fait une erreur.
— Une tête spéciale ? répète-t-elle.
— Celle que tu as maintenant.
Elle ouvre la bouche puis la referme, ce qui suffit à me donner raison.
— Je suis contente d’être ici, maman. Tout est juste encore bizarre. Là-bas, je savais où était ma place sans avoir à y penser. Ici, j’ai parfois l’impression d’arriver au milieu d’une histoire déjà commencée.
Son expression s’adoucit.
— Tu as toujours une place avec moi, Brooke.
— Je le sais. J’ai juste besoin d’un peu de temps pour la retrouver.
Je pose la tête contre son épaule et elle passe un bras autour de moi. Son parfum n’a pas changé et, pour une fois depuis mon retour, cette familiarité me fait plus de bien que de mal.
— Je suis heureuse que tu sois revenue vivre ici, murmure-t-elle. Mais ça ne veut pas dire que tu dois arrêter de manquer ce que tu as laissé là-bas.
Son regard descend vers le sweat gris que je tiens toujours.
— Ton père, par exemple.
Je redresse la tête.
— Je n’ai jamais dit qu’il me manquait.
— Tu serres son sweat contre toi depuis que je suis entrée.
Je baisse les yeux.
— Il est confortable.
— Et il sent encore sa lessive.
— Je trouve que tu tires beaucoup trop de conclusions d’un simple vêtement.
— Personne ne va te le confisquer, Brooke.
Je souris malgré moi.
— D’accord, il me manque. Mais cette information reste dans cette chambre.
— Je promets de ne pas l’utiliser lors de votre prochaine dispute.
— Si tu lui répètes, je nierai tout.
— Je n’en attendais pas moins de toi.
Elle récupère sa tasse et se lève, mais je l’arrête avant qu’elle atteigne la porte.
— Maman, attends.
Elle se retourne.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je joue avec la manche du sweat.
— Marc est vraiment d’accord pour que je vive ici ? Pour de bon.
Son expression change.
— Il t’a donné l’impression du contraire ?
— Non. C’est juste que cette maison était la sienne avant. Enfin, la vôtre. Et moi, je débarque dans quelque chose que vous avez construit tous les deux.
Elle revient vers moi.
— Marc savait depuis des mois que tu allais revenir. On en parlait bien avant que ton billet soit réservé.
— Le savoir et réellement vivre avec moi, ce n’est pas forcément pareil.
— Il est content que tu sois là. Et je peux te rappeler qu’il a passé trois week-ends à refaire cette chambre parce qu’il détestait l’ancienne peinture.
Je regarde les murs.
— Elle était de quelle couleur ?
— Vert pâle tirant sur le gris.
Je grimace.
— D’accord. Son jugement est excellent.
— Il a aussi monté ta bibliothèque deux fois parce que la première penchait légèrement et qu’il refusait que tu arrives avec une étagère bancale.
Je tourne la tête vers le meuble.
— Ça explique les jurons pendant notre appel.
— Exactement. Il ne passe pas trois heures à démonter une bibliothèque pour quelqu’un qu’il considère comme une invitée.
Je souris tandis qu’elle pose une main sur mon genou.
— Tu n’es pas une invitée ici, Brooke. Mais tu as le droit d’avoir besoin de temps avant que cette maison ressemble à la tienne.
Je hoche la tête.
— Pour l’instant, j’ai encore l’impression d’être chez vous.
— Alors laisse-toi le temps que ça change.
Elle quitte la chambre sans fermer complètement la porte. Je reste quelques secondes devant ma valise avant d’attraper le tee-shirt posé près de moi, d’ouvrir le premier tiroir et de le ranger avec un deuxième.
Au troisième tee-shirt, mon téléphone se met à vibrer. Le nom de papa apparaît sur l’écran et je décroche aussitôt.
— Salut. Tu appelles déjà pour vérifier que je n’ai pas décidé de rentrer sans te prévenir ?
— Bonjour à toi aussi, abandonneuse, répond-il. J’espérais un peu plus de culpabilité après quatre jours loin de moi.
Je souris en coinçant le téléphone entre mon oreille et mon épaule pour continuer à ranger.
— Tu as survécu quatre jours sans moi. Je considère que ton pronostic vital n’est plus engagé.
— À peine. J’ai mangé des céréales au dîner hier et personne n’était là pour me rappeler que ce n’était pas un vrai repas.
— Tu faisais déjà ça quand j’habitais avec toi. Tu attendais simplement que je sois dans ma chambre.
— Oui, mais maintenant personne ne me juge. C’est beaucoup moins stimulant.
— Ça devrait plutôt être considéré comme une amélioration majeure de ton quotidien.
— Pas du tout. J’ai découvert que ton jugement permanent me servait de cadre moral.
Je ris en rangeant un autre tee-shirt.
— Tout va bien chez toi ou tu appelles uniquement pour m’informer de ton effondrement alimentaire ?
— Tout va bien. Je voulais surtout savoir comment ça se passe de ton côté.
Je connais suffisamment son ton pour comprendre la vraie question, mais je refuse de subir une deuxième enquête émotionnelle dans la même matinée.
— Maman est déjà passée par là. Encore quelques jours et je vais vous envoyer un rapport commun avec mon niveau de fatigue, mon taux de satisfaction et le nombre de fois où je pense à Sydney.
— Elle t’a interrogée ?
— Elle appelle ça discuter. Personnellement, j’appelle ça obtenir des informations sensibles sous couvert de café.
Il rit et ce son me fait plus de bien que je ne veux l’admettre.
— Et la maison ? Tu commences à prendre tes marques ?
Je regarde autour de moi avant de sortir un nouveau vêtement de la valise.
— Elle est grande, très propre et je réfléchis avant de poser un verre quelque part de peur de violer une règle invisible.
— Tu vas donc devoir apprendre à utiliser un panier à linge et à ne pas abandonner tes affaires sur toutes les surfaces disponibles.
— Pourquoi est-ce que tout le monde attaque mes compétences domestiques aujourd’hui ? J’ai l’impression qu’un complot familial a été organisé derrière mon dos.
— Parce qu’on t’aime suffisamment pour être honnêtes avec toi.
— Ça ressemble surtout à une relation toxique extrêmement bien coordonnée.
Son rire s’atténue avant qu’il reprenne d’un ton plus sérieux.
— Et Marc ? Ça se passe bien avec lui ?
Je ralentis mon geste.
— Oui. Il me laisse de l’espace et il n’essaye pas de jouer un rôle qui n’est pas le sien. Il fait des efforts sans agir comme si on se connaissait depuis toujours.
— Tant que tu te sens à l’aise avec lui, ça me va.
Sa réponse est tellement simple que je me détends aussitôt. Mes parents sont séparés depuis assez longtemps pour ne plus transformer chaque nouveau partenaire en incident diplomatique, mais une partie de moi continue parfois d’anticiper des tensions qui n’existent plus.
— Maman a l’air vraiment heureuse avec lui, j’ajoute.
— Je sais. Je suis content pour elle.
— Tu dis ça avec beaucoup trop de facilité pour quelqu’un que j’ai longtemps imaginé dans le rôle de l’ex-mari jaloux.
— C’est toi qui as construit ce personnage. Je ne me souviens pas avoir participé au casting.
Je souris.
— Comment tu peux savoir qu’elle est heureuse si vous ne vous voyez presque jamais ?
— Parce qu’on se parle encore, Brooke. Nous avons divorcé, nous ne sommes pas devenus deux pays ennemis.
— Vous auriez pu prévenir votre fille. J’aurais économisé plusieurs années de stratégie internationale.
— Tu adorais dramatiser la situation.
— J’étais une enfant du divorce. J’avais besoin d’un peu de mise en scène.
Il rit de nouveau, puis sa voix change légèrement.
— Je veux juste que tu te souviennes d’une chose : si un jour tu réalises que cette vie ne te convient pas, tu pourras toujours revenir.
Je m’assieds sur le sol près de ma valise.
— Papa, je viens à peine d’arriver. Ne commence pas déjà à préparer mon retour.
— Je ne te demande pas de revenir. Je veux simplement que tu saches que partir vivre en France n’a pas fermé la porte de chez moi.
Je baisse les yeux vers le vêtement entre mes mains.
— Je sais. Mais évite de me le rappeler chaque fois que je t’appelle, sinon je vais finir par envisager un billet d’avion dès que quelque chose devient compliqué.
— Marché conclu. Je ne sortirai l’argument qu’en cas d’urgence.
— Tes céréales au dîner pourraient déjà être considérées comme une urgence.
— Je savais que tu m’aimais encore malgré cet abandon brutal.
— N’exagérons rien. Je reste surtout préoccupée par ta survie nutritionnelle.
Nous parlons encore quelques minutes de ses collègues, de Mia qui est passée récupérer un livre que j’avais oublié et de toutes ces choses sans importance qui rendent Sydney moins loin.
Lorsque nous raccrochons, je garde le téléphone dans ma main quelques secondes avant de le poser. Je ne suis pas triste au point d’avoir envie de pleurer ; j’ai seulement cette sensation étrange d’avoir désormais deux quotidiens qui continuent d’exister sans pouvoir se rejoindre complètement.
Je reprends mon rangement et, une heure plus tard, la valise est presque vide. Le sweat de mon père reste sur le lit, mais je décide qu’une seule chose hors des tiroirs ne suffit pas à transformer cette tentative d’installation en échec.








