Chapter 1 Les plumes d'Ursule
Voir son père gésir, étripé par un casoar un trente-et-un décembre, ça guérit des feux d’artifice. Gédéon n’a pas eu de sentiment immédiat. Gélifié, voilà ce qu’aurait dit son fort intérieur. Non qu’il trouvât ça drôle, il sortit pourtant le fou-rire aux trousses et traversa la cour devant sa mère occupée à étendre le linge, un exercice dont elle ne s’était jamais lassée malgré sa fortune, enivrée de lavande, émue par la caresse du coton. Comment pourrait-elle un jour lui pardonner?
Huit ans après ce drame familial, Gégé aurait voulu s’expliquer mais il ne s’en souvenait pas si bien que ça. Les nombreuses séances d’hypnose et un champ de marijuana avaient gommé, au moins en surface, l’âpreté du spectacle. Pourquoi se bidonner, à seize ans, quand on assiste à l’insoutenable ?
Il posa ce mot devant lui et malgré des années de cache-cache avec la vérité, contempla la lumière de l’aube et commença son entrainement afin de parler le moment venu.
“Cette réaction était celle d’un enfant qui ne peut accueillir le réel… Tu dois comprendre, maman. J’implosai. Mon sang s’échappait de mon corps par mes yeux, mes oreilles, mes orifices…Non, je ne peux pas lui dire ça!”
Le jour “J” arriva un jeudi de mai alors qu’Ursule, sa génitrice, remariée à un rappeur américain au charisme indéfinissable avait fini par céder aux pressions exercées par Belle, la grande soeur de Gégé, frustrée depuis toutes ces années de tenir du bout des doigts les fils d’une relation mal tissée à la naissance.
Il faut le dire, techniquement parlant, Ursule pouvait passer pour une idiote bienveillante, certes pas une lourdasse sympathique et affable, encore moins la maternante aux seins généreux ourlant sa simplicité dans un corsage. Elle semblait platement couillonne, étrangère dans son insignifiance, courageuse malgré tout d’aborder la vie avec assez de confiance pour ne pas imaginer qu’autour d’elle, la majorité des gens arrivait à penser, apprendre, évoluer et discerner un monde complexe. Mais lorsqu’elle dansait….
“Le Grand Mystère”, c’est ainsi que Gégé avait coutume de nommer la relation entre ses parents, ce que sa soeur aînée supportait peu malgré sa grande maturité.
Ginaud, un homme sobrement raffiné, jouait d’un humour sans sarcasme, élégant dans la phrase et le geste. Conteur talentueux, commerçant hors pair régnant sur ses affaires de gros et une douzaine de boutiques de luxe, ce globe-trotteur chic raffolait des plumes d’oiseau, sa passion, sa genèse, fussent-elles serties sur le chapeau des femmes, collées au béret des chasseurs, ornant la croupe des danseuses de revue ou prolongeant le cul des oiseaux blancs de l’île Maurice.
Ginaud vénérait l’aigle royal sur les coiffes de ces Indiens d’Amérique dont il aimait citer un proverbe initiatique: « Celui qui porte une plume ne ment pas. »
Sous-estimer la portée d’une formule, fut-elle Apache ou Comanche, pensait “Petit Pied”, alias Ginaud, mène droit au défunt royaume des prairies désertiques où paissent les renégats de bisons, des zombis quadrupèdes.
Chacun des membres de sa famille portait un nom sacré qu’il s’était bien gardé de leur dévoiler trop rapidement. Ursule était “Poule rapide”, Belle, “Souris verte”, Gégé, “Bouton d’or”.
A travers eux,il vivait sa vie d’Indien illusoire, partageant sa double existence avec les siens sans qu’ils ne se doutent que
la grande aventure était masquée par la petite et que cette dernière avait peu d’importance à ses yeux.
“Petit pied” avait acquis jeunot trois plumes d’aigle royal. Il omettait plus qu’il ne mentait dans l’existence banale partagée avec ses trois indiens de circonstance au visage pâle. La première plume, prétendait-il, représentait le mérite d’avoir épousé une femme qui courait sans véritable but, dans toutes les directions des journées entières, non qu’elle fut occupée par les tâches dont il assumait une bonne partie, mais c’était ainsi. Ursule aimait arpenter planchers et jardins, traçant son bonheur au gré des allées. A contrario, sa personnalité Cherokee le ravissait. Convaincante, racée, autoritaire, elle savait faire respecter son manque d’esprit par un caractère délicieusement acerbe.
La plume suivante symbolisait l’arrivée de “Souris verte”, synonyme de la fin d’une sexualité épanouie pour ne pas dire délurée.
Saint-Cyr Coeur de flèche, leur Casoar, avait été offert encore juvénile au fameux commerçant par une tribu de Nouvelle Guinée lors d’un passage remarqué dans leur contrée alors qu’il prenait livraison de caisse destinées
à un grand couturier milanais. Les affaires, flamboyantes depuis une décennie, avaient mis sa tribu à l’abri. Les années soixante-dix s’égrenaient en un chapelet de perles croissantes…
L’étranger avait été accueilli, reniflé, puis accepté pour
sa sincérité et ses dollars. Le chef aux plumes de perroquet était de bonne humeur. Il dinèrent autour du feu, évaporèrent la soirée à l’aide d’une mixture donnant aux rêves le reflet clair obscur d’un lendemain caustique, le réveil anhélant toute volonté, y compris celle de refuser le cadeau royal, un Casuarius casuarius de quelques semaines. Le Chef avait déjà réglé les formalités de transport…
L’époque était assez folle et les farfelus adoubés par les pouvoirs en place ne manquaient pas. L’animal, encore pataud, ressemblait à un émeu de variété et c’est ainsi qu’il passa la douane, importé par le grand Monsieur de la plume, franc-marchand connu et respecté, original des plus humbles dans cette foule hétéroclite qui peuplait alors l’Europe.
A Ursule, il expliqua que le spécimen serait mis à l’enclos dans la propriété de Saint Genis afin qu’il prélève de temps à autre une plume pour un Prince ou un Rockeur. Non, il ne serait pas si grand que cela et non, il ne pondrait pas des oeufs puisque c’était un mâle et qu’il ne comptait pas faire venir de femelle de sitôt.
“De sitôt ? Y pensez-vous ?”
“Pourquoi pas ? Nous ne ferions pas un élevage, bien que le plumage de ce dinosaure soit très prisé. Je vous fais un dessin?”
Ursule et Ginaud se vouvoyaient quelques fois par romantisme depuis leur rencontre à peine sortis de l’adolescence aux Folies Bergères.
La carrière du jeune commerçant avait commencé ainsi. Venu rencontrer un fournisseur, la fameuse maison Février, afin de développer ce marché-nid, il tomba amoureux fou d’une danseuse aux bottines vertigineuses. Ursule faisait ses premiers pas dans
le temple du Cancan. Montée de sa Bourgogne natale, elle enchaînait pirouettes et grands écarts afin de casser le cuir de ses paires de Clairvoy. Brune, paraissant nue dans son justaucorps crème, elle le fascinait depuis son entrée dans les coulisses du grand cabaret. Son interlocuteur étant occupé avec des Américains, il patienta avec délectation en épiant la sauterelle.
Ursule, née Martine Rideau, participait à la nouvelle revue et s’entrainait durement. Sa mission ne se réduisait pas à la science des entrechats. Il lui fallait aussi gommer ses roulement de “r”, un travail à plein temps, d’autant que se sachant un peu gourde, on le lui avait assez dit, il était important qu’elle paraisse un tantinet distinguée. On peut être bête et élégante, se répétait-elle avec ténacité, une qualité indispensable à toute aventure.
Ursule fit le premier pas, cherchant à prononcer un maximum de “r” non roulés dans son entrée en matière. Le jeune homme luisait d’intelligence et d’ambition, un vrai cocktail érotique pour la Bourguignonne.
“Bonjour cher Monsieur, vous semblez être un peu perdu dans notre petit paradis.”
Il rétorqua : “Etes-vous russe ?”
“Non cher abruti, je suis née à Poil, dans la Nièvre, on me dit mièvre, je suis juste bécasse, tout de même assez maline pour le savoir. Que voulez-vous ?”
“Seriez-vous donc putienne? Je vous appellerais bien Lili.”
“Et pourquoi donc ?”
“Vous me suivez ?”
“Ben non, Monsieur de la Plume, puisque je suis conne à manger du foin, mon père me l’a assez répété. Est-ce une manière détournée de me traiter de putain ?”
“Je vous trouve très éveillée pour une idiote. Que faites vous pour le dîner ?”
“Je danse mon cher et vous me regardez !”
Les courbes de la brunette gainée dans un corset lacé achevèrent le travail. Ils ne se quittèrent plus. La rencontre de leur chair se fit divine. Il s’emboitaient parfaitement, quelques furent les circonstances, au point que leur union picassièsque fut faite et défaite, inlassablement.
Ginaud avait jadis été attiré par des femmes intelligentes. Elles l’impressionnaient, puis il s’en détournait. “Il y a toujours un truc qui cloche et cette manie de vouloir imposer, non pas leur point de vue sur le Monde, mais un postulat émotionnel profond, comme si leur empathie devait à tout prix répondre de la vôtre”. C’était incompréhensible, se dit-il, cette explication, alors il simplifia : “Les femmes intelligentes se suffisent à elles même, c’est une faiblesse”.
Il avait été féministe. Les danseuses avaient repris le dessus. Réconforté dans un paternalisme de bon aloi, non sans finesse, il n’était jamais furieux ni féroce, encore moins violent. Les femmes intelligentes avaient de la conversation, les idiotes ne se vautraient-elles pas dans leurs certitudes jusqu’à en faire la leçon ? Cette vulgarité, c’était l’obstacle infranchissable mais il aimait ses ennemies et avait bel et bien trouvé son bonheur en cette courge instinctive et féline. Peu érudite, elle menait un ballet sensuel à l’harmonie intelligible.
“Je vois ce que tu veux dire” lui rétorquait son ami et frère de comptoir, le compagnon Rimonnet: “Elle ont un cul qui pense.”
Les fesses d’Ursule avaient du savoir-vivre, une philosophe du pétard nourricière de leurs conversations.








